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Les
pays européens, qu’ils disposent ou non d’une
agriculture forte, ne peuvent se désintéresser
de la crise alimentaire se développant actuellement
dans le monde. Certains se limiteront à des mesures
humanitaires d’urgence mais la question est posée
à l’Union Européenne toute entière.
Un des piliers de l’Union repose sur la politique
agricole commune (PAC). Celle-ci, instaurée dès
les origines et profitant il est vrai de conditions naturelles
très favorables, a permis en organisant les marchés
d’adapter la production aux besoins alimentaires de
l’Europe. Elle a permis également l’exportation
de produits en excédent. Depuis, les critiques qui
lui ont été adressées ont été
nombreuses. Une nouvelle forme de PAC est en cours de définition.
Nous ne discuterons pas ces points ici. Retenons seulement
que, dans la perspective inéluctable de la crise
climatique et environnementale, beaucoup d’experts
voudraient que la PAC encourage des pratiques agricoles
plus respectueuses des milieux naturels, diminuant l’importance
des cultures et des élevages intensifs.
Il
faut rappeler que, dès la fin de la seconde guerre
mondiale, le plan Marshall avait été conçu
pour permettre aux grandes entreprises américaines
du secteur agro-alimentaire, entre autres, de prendre pied
en Europe. La domination économique de l’agriculture
européenne par les industriels américains
du machinisme agricole, de la chimie, des biotechnologies
et de la transformation date de cette époque et reste
forte. Elle a permis ce que l’on a nommé la
« révolution verte ». Tout n’a
pas été négatif, bien sûr, dans
celle-ci, mais aujourd’hui ses effets pervers sont
de plus en plus visibles. L’ « aide »
apportée aux agricultures traditionnelles par ces
industriels a d’abord visé à rendre
les agriculteurs dépendants des machines, produits
et pratiques distribuées. Il fallait en faire des
clients assistés, autrement dit empêcher qu’ils
puissent choisir entre les produits, voire décider
de s’en passer en se modernisant eux-mêmes par
des méthodes coopératives éprouvées
au fil des millénaires. On peut penser que si l’histoire
avait été autre, ces méthodes, rajeunies
par les sciences du vivant, auraient très bien pu
répondre aux nouveaux besoins, comme commencent à
le montrer les développements récents de l’agriculture
biologique. Les paysans seraient restés maîtres
de leurs pratiques et les dégâts collatéraux
considérables provoqués par l’agriculture
intensive industrielle auraient été moindres.
On
constate en effet aujourd’hui que la suffisance alimentaire
européenne résultant de cette première
révolution verte a été cher payée:
remembrements excessifs, monocultures, fragilisation des
sols, des eaux et des espèces vivantes. Plus gravement,
les agriculteurs ont été transformés
en sous-traitants de chaînes de production-transformation-commercialisation
sur lesquelles ils n’ont que peu de pouvoir. La société
rurale traditionnelle a perdu une grande partie de l’autonomie
et de la dignité dont elle disposait auparavant.
Ses effectifs ont été réduits drastiquement
au profit d’un exode rural n’offrant plus, comme
au début du siècle l’accès à
des emplois des secteurs secondaires et tertiaires dorénavant
barrés par le chômage. Aujourd’hui, la
volonté des firmes de la biotechnologie d’imposer
des semences génétiquement modifiées
protégées par des brevets empêchant
leur copie ajoute de nouveaux ressentiments et concrétise
beaucoup des rancoeurs face aux « progrès »
de l’agriculture. Elle dépossède les
agriculteurs de leurs droits à choisir les modes
de production les mieux adaptés à leurs besoins.
Seuls tirent leur épingles du jeu les exploitants
des grandes entreprises fonctionnant sur le mode industriel,
capables d’exporter leurs excédents et qui
ne se laissent pas troubler par les impacts négatifs
sur l’environnement découlant de leurs modes
de production.
Mais
il faut voir au-delà des frontières européennes.
La crise alimentaire mondiale y oblige désormais.
Les conséquences malheureuses de la « modernisation
» de l’agriculture telle que conduite en Europe
depuis un demi-siècle sont comme on le sait sans
communes mesures avec celles qui ont frappé l’agriculture
des pays pauvres. Les paysans traditionnels fournissant
des céréales et produits d’élevage
adaptés à chaque écosystème
se sont fait éliminer des marchés locaux par
la concurrence de produits des pays riches bénéficiant
de soutiens à l’exportation, non cultivables
localement. Selon l’image, le blé de la Beauce
a remplacé le sorgho. D’autres ont été
chassés de leurs terres par de grandes exploitations
du type latifundia, produisant pour la conserverie et la
transformation et visant les marchés occidentaux.
Incapables d’acheter les machines, engrais et semences
proposés par les industriels du Nord, ils ont progressivement
épuisé leurs sols, détruits leurs forêts,
laissé l’érosion et la sécheresse
s’installer. La plupart se sont retrouvés dans
les banlieues misérables des villes du tiers monde
ou bien se sont laissé tenter par l’immigration
vers les pays riches.
L’International
Assessment of Agricultural Sciences and Technology for Development
On
conçoit qu’en Europe même et notamment
en France, face aux inconvénients de l’agriculture
intensive qui avait été encouragée
par les premières décennies de PAC, un certain
nombre de producteurs, associés à des organisations
de consommateurs, soient aujourd’hui à la recherche
de méthodes ou variétés qui, sans diminuer
les quantités globalement produites, permettraient
de faire un moindre appel aux pesticides, aux engrais et
au machinisme lourd. Ces techniques seraient sans doute
plus exigeantes en main-d’œuvre, mais étant
moins gourmandes en entrants, les coûts globaux pourraient
demeurer inchangés. Le débat porte sur les
quantités produites. Seraient-elles en diminution
– ce qui dans la perspective de la pénurie
prochaine, pourrait les faire rejeter? La réponse
n’est pas affirmative. Beaucoup d’experts, confortés
par un rapport de la FAO datant de mai 2007, estiment que
globalement, la production ne diminuerait pas.
Il
s’agira principalement de réhabiliter, non
seulement en Europe mais dans le monde entier, y compris
s’il n’était pas trop tard dans le tiers
monde, ce que l’on appelle d’une façon
trop sommaire l’agriculture biologique. A long terme,
comme l’explique le rapport précité
de la FAO, une telle agriculture biologique, confiée
pays par pays à des agriculteurs bien au fait des
spécificités de leur milieu local, pourrait
produire assez d’aliments pour nourrir 10 milliards
d’habitants. On utilisera le concept d’agriculture
biologique en se gardant de tout radicalisme. Une agriculture
de ce type n’évitera pas dans certains cas
les apports d’engrais ou de pesticides, mais ceci
en dehors de la pression des industriels voulant imposer
leurs produits aux agriculteurs. De même, les recherches
en sciences agricoles devraient dans cette perspective être
menées par des instances universitaires ou coopératives
indépendantes des industriels, plutôt que sous
leur contrôle. Ceci ne sera possible que si les paysans
acquièrent la compétence scientifique et les
pouvoirs de décision leur permettant de mieux gérer
leurs exploitations. Il s’agit donc de promouvoir
une véritable révolution sociale, en liaison
avec les consommateurs, et pas seulement une nouvelle révolution
verte.
L’Europe pourrait jouer un rôle exemplaire pour
la promotion de ces méthodes dans les pays pauvres
ou même dans les pays émergents tentés
comme la Chine, de sacrifier localement leur agriculture.
Il ne s’agirait plus de vendre ni même donner
à ces pays des excédents agricoles qui déstabiliseraient
leurs agricultures traditionnelles. Il s‘agirait seulement
d’inciter les agriculteurs traditionnels, avec quelques
aides le cas échéant (mais sans tenter d’imposer
l’exemple européen proprement dit), de retrouver
des pratiques ancestrales ou de développer de nouvelles
pratiques s’inspirant de la philosophie de ces dernières.
L’expert britannique Chris Reij explique ainsi qu’au
Niger, certaines communautés retrouvent spontanément
la culture sous arbres. La plantation et le respect de ceux-ci
résolvent en quelques années les problèmes
nés de l’avancée du désert. Mais
une condition s’impose, selon Chris Reij : les paysans
doivent être propriétaires de leurs sols et
de leurs récoltes. Sans être un fanatique de
la propriété privée, on peut facilement
s’expliquer la chose. S’ils sont confrontés
à des propriétés d’Etat ou même
à de grandes propriétés privées,
du type latifundia, les paysans ne s’y investissent
pas. Au contraire, ils dilapident les ressources du sol.
C’est une leçon qu’avaient compris à
leurs dépens les Soviétiques et que n’a
pas encore compris le gouvernement Cubain (NewScientist,
28 mars 2008, p. 42).
Peut-on
croire à la faisabilité de telles politiques,
compte-tenu des résistances multiples qu’elles
provoqueront dans les sociétés industrielles
largement dominées par les intérêts
économiques à court terme. Les plus hostiles
se sont déjà manifestés. Il s’agit
des industriels énumérés ci-dessus
dit de l’agro-business. Mais les grandes centrales
de distribution n’y seront pas non plus favorables,
car leurs marges pourraient diminuer au profit de celles
des producteurs.
On
constate cependant qu’avec les crises économique
et environnementale qui s’aggravent, le mouvement
de réhabilitation des agricultures traditionnelles
visant à sauver les milieux naturels, apporter aux
populations des ressources provenant de leurs propres terres
et surtout reconstituer des sociétés rurales
indispensables aux équilibres politiques des pays
émergents, est en train de prendre une ampleur nouvelle.
Un important travail en ce sens a été récemment
accompli sous l’égide de la Banque Mondiale,
de la FAO, du programme des Nations Unies pour l’environnement
et de quelques autres. Il s’agit de l’ International
Assessment of Agricultural Sciences and Technology for Development,
dont le rapport vient d’être rendu public. Il
a réuni plus de 400 auteurs, représentants
des experts gouvernementaux ou civils de toutes origines.
Seul la multinationale de biotechnologie Syngenta a refusé
de s’associer aux conclusions finales, considérant
que les points de vue de son secteur industriel n’étaient
pas suffisamment pris en considération.
Le
rapport propose de nombreux objectifs destinés à
réduire la faim et la pauvreté, améliorer
le niveau de vie des ruraux, faciliter un développement
durable de l’agriculture, en termes environnementaux,
sociaux et économiques. Face aux critiques parfois
rapides formulés par des scientifiques condamnant
les pratiques traditionnelles, il s’efforce de réhabiliter
ces dernières en montrant comment, sous réserves
de quelques adaptations, elles seraient le mieux à
même de résoudre les graves problèmes
rencontrés par le monde agricole dans les pays émergents.
Il s’agit d’un effort intéressant pour
réhabiliter l’expérience de ceux qui
sont sur le terrain, sans faire appel systématiquement
à des solutions technologiques se révélant
finalement destructrices. Un tel effort est très
compatible, comme le montre l’exemple de l’Inde,
avec une assistance apportée par des réseaux
de télécommunications reliant les fermiers
avec des centres d’expertise. Concernant les OGM protégés
par des brevets, la défiance reste générale.
Si les OGM devaient être développés,
ce devrait être dans des cadres coopératifs
sur le modèle de l’Open Source en Internet.
Des voies de communication locales permettant aux producteurs
de faire parvenir et vendre leurs récoltes aux villes
démunies sont de toutes façons considérées
comme bien plus importantes et prioritaires.
Les
mesures proposées par le rapport demandent cependant
des moyens pour être menées à bien.
Manifestement, elles supposent une large coopération
avec de nombreux acteurs et experts scientifiques. C’est
là, répétons-le, que l’Europe
pourrait jouer le rôle le plus évident, conforme
à sa tradition d’assistance technique.
Note
d'actualité au 14/04/08
La Banque mondiale, qui réunissait le 13 avril son
comité pour le Développement, a appelé
les gouvernements des pays membres à intervenir d'urgence
pour éviter que la crise alimentaire n'appauvrisse
encore davantage quelque 100 millions de personnes dans
le monde.
"Sur la base d'une analyse sommaire, nous estimons
que le doublement des prix alimentaires au cours des trois
dernières années pourrait pousser plus profondément
dans la misère 100 millions d'individus vivant dans
les pays pauvres", a expliqué le président
de l'institution Robert Zoellick.
Les représentants des pays donateurs ont discuté
un plan massif de lutte contre la malnutrition annoncé
en début de mois par M. Zoellick, qui l'a comparé
par son ampleur au "New Deal" américains
après la grande Dépression.
Le monde se dirige "vers une très longue période
d'émeutes" et de conflits liés à
la hausse des prix et à la pénurie des denrées
alimentaires, estime pour sa part Jean Ziegler, rapporteur
spécial des Nations Unies pour le droit à
l'alimentation. "On va vers une très longue
période d'émeutes, de conflits, des vagues
de déstabilisation régionale incontrôlable,
marquée au fer rouge du désespoir des populations
les plus vulnérables" "Avant la flambée
des prix déjà 854 millions de personnes étaient
gravement sous-alimentées. C'est une hécatombe
annoncée",
Les
émeutes de la faim qui se propagent dans le monde
sont devenues une priorité des assemblées
de printemps du Fonds monétaire international (FMI)
et de la Banque mondiale, Celle-ci considère que
33 Etats dans le monde sont menacés de troubles politiques
et de désordres sociaux à cause de la montée
brutale des prix des produits agricoles et énergétiques.
Le dossier sera discuté lors du G8 Finances, en juin
au Japon.
M.
Zoellick avait averti que la crise pourrait avoir pour conséquence
"sept années perdues" dans l'éradication
de la faim dans le monde. Il a indiqué que le programme
alimentaire mondial (PAM) avait déjà reçu
plus de la moitié des 500 millions de dollars qu'il
a demandés à la communauté internationale
avant le 1er mai. Mais "ce n'est pas assez". "Il
demeure urgent que les gouvernements interviennent".
Présent dans 78 pays où il nourrit 73 millions
de personnes, le PAM est l'agence humanitaire la plus importante
au monde et joue un rôle essentiel concernant la sécurité
alimentaire. L'Agence a fourni en aide alimentaire près
de 88 millions personnes dans 78 pays dans le monde en 2006.
La Banque mondiale pour sa part prévoit de presque
doubler ses prêts agricoles en Afrique en les portant
à 800 millions de dollars. L'organisation estime
que la hausse des prix du blé a atteint 181% en trois
ans et celle des prix alimentaires 83% sur la même
période.
Ces derniers mois, la flambée alimentaire a entraîné
des manifestations violentes en Egypte, au Cameroun, en
Côté d'Ivoire, en Mauritanie, en Ethiopie,
à Madagascar, aux Philippines, en Indonésie...
En Haïti, le pays le plus pauvre du continent américain,
le Premier ministre a été destitué
samedi après plus d'une semaine d'émeutes
provoquées par la flambée des prix de l'essence
et des produits alimentaires.
La hausse des prix du riz, du blé, du maïs,
de l'huile de cuisson, du lait et d'autres produits alimentaires
survient en pleine crise financière. Celle-ci encourage
les spéculateurs à investir sur les marchés
de matières premières, en jouant à
la hausse. Cela ne fait qu’aggraver la rareté,
en la rendant particulièrement insupportable en termes
d’éthique.