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Qui paiera les investissements à long terme
nécessaires à l'Union européenne ?
La
capacité d’investissement de l’Union
Européenne
Chacun
sait que pour investir dans des équipements ou dans
les applications de recherche qui ne sont rentables qu’à
long terme, il faut disposer de crédits eux-mêmes
longs (10 à 20 ans) et à bas taux d’intérêt.
La règle s’applique aussi bien aux Etats qu’aux
entreprises.
Historiquement,
il existait des établissements de crédits,
privés ou publics, qui collectaient l’épargne
principalement privée intéressée par
ce type d’opérations, correspondant à
ce que l’on appelle quelquefois l’économie
réelle. Les pères épargnaient non seulement
pour améliorer les revenus de leurs enfants, mais
pour construire la société où ceux-ci
vivraient. Aujourd’hui cependant, les prêteurs
privés ne s’intéressent plus à
de telles perspectives. Attirés par les promesses
de l’économie financière ou spéculative,
ils recherchent des placements à rendements élevés,
productifs à court terme. C’est ce qu’on
nomme le court-termisme propre au capitalisme financier.
Ce
court-termisme, s’il devenait la règle en Europe,
condamnerait celle-ci toute entière à renoncer
aux grands projets et grands travaux indispensables pour
son avenir à long terme. Nous pensons notamment aux
infrastructures énergétiques, hydrauliques
et de transport, à la modification en profondeur
des modes d’exploitation agricoles, aux programmes
spatiaux civils et de défense et, bien sûr,
au développement des universités et des laboratoires,
toutes activités dont la rentabilité sera
trop lointaine pour que le capitalisme financier s’y
intéresse.
Les
Etats forts non occidentaux n'ont pas choisi cette voie.
Ils ne font pas leurs choix d’équipement dans
l’espoir d’un profit financier immédiat.
Ils investissent directement, même si c’est
à perte, dans les secteurs qu’ils considèrent
comme stratégiques pour assurer leur avenir. Pour
cela, ils font appel à ce qu’il faut bien appeler
de l’épargne forcée : impôts,
constitution de réserves de change obtenues grâce
à des exportations de produits fabriqués à
bas salaires, voire inflation modérée, qui
est une forme de prélèvement obligatoire sur
les revenus fixes. Ceci leur permet de dégager des
réserves pour financer leurs propres investissements
publics à long terme comme pour partir à la
conquête des industries du monde développé.
Les
Etats-Unis, qu’il faut ranger parmi les Etats forts,
ont procédé d’une façon différente,
permise par la domination du roi-dollar. Ils ont financé
leurs programmes technologiques par l’émission
de « bons du trésor » à faible
taux d’intérêt destinés principalement
aux préteurs internationaux. Ils ont aussi, ne l’oublions
pas, sacrifié leurs infrastructures, forme d’épargne
forcée s’exerçant aux dépends
des consommateurs et du long terme. Les ressources ainsi
acquises sont investies dans des domaines que l’Etat
juge nécessaire de soutenir pour affirmer sa puissance
et sa souveraineté. C’est ce mécanisme
qui lui permet de financer les recherches universitaires
ou les industries de pointe par le biais de très
importants contrats d’Etat, bénéficiant
notamment à l’armement. Les retombées
économiques et politiques de ces dépenses
publiques sont telles qu’elles permettent de rembourser
les emprunts et d’attirer de nouveaux prêteurs.
Le risque en ce cas serait que, pour une raison ou une autre,
le système ne se bloque. Que la défiance pour
le dollar l’emporte sur la confiance, ou que les fonds
d’investissements étrangers se montrent trop
gourmands en exigeant des participations dans les industries
stratégiques qui leur seraient refusées, les
prêts extérieurs cesseraient d’alimenter
la machine à investir américaine. L’Etat
fédéral se trouverait alors confronté
à une crise de financement et à l’inflation,
sinon à un véritable effondrement.
Pour
pratiquer ces diverses politiques, les Etats forts ne sont
pas contraints par des réglementations fixant des
plafonds aux déficits budgétaires ou à
la dette publique, comme le sont les Etats européens.
Ayant épuisé les possibilités de leur
matière imposable, la réglementation communautaire
leur interdisant aussi bien le déficit que l’emprunt,
ces Etats ne peuvent donc plus investir pour le long terme.
Ce ne sont pas les fonds spéculatifs qui vont se
substituer à eux, sauf à prendre des gages
sur l’avenir qui enlèveraient aux Etats le
peu de souveraineté leur demeurant.
Certains
analystes ont pourtant depuis longtemps proposé de
distinguer entre deux types de dépenses, entraînant
elles-mêmes deux types de déficits différents.
Il existe un déficit nuisible, qu’il faut réduire
au maximum, celui des dépenses de fonctionnement
non prioritaires, encourageant le laxisme (ne mentionnons
pas la balance extérieure, produits et services,
qui à l'échelle de l'Europe, devrait être
équilibrée). Il est juste en ce cas d’affirmer
que tolérer ce type de déficit consiste à
faire payer nos jouissances actuelles par nos descendants.
Mais il faut opposer à ce déficit peccamineux
(pour conserver un langage inspiré du religieux qui
plait bien en France) un déficit vertueux, correspondant
au financement d’opérations susceptibles de
rapporter à terme des bénéfices supérieurs,
toutes choses égales d’ailleurs, aux sommes
investies. Il serait donc faux d'affirmer qu’en ce
cas nous reporterions sur les générations
suivantes le poids de nos recours à l’emprunt.
Nos descendants profiteront des résultats de celles-ci
alors que ce sont les générations actuelles
qui en supporteront les conséquences induites, s’obligeant
à certaines économies. Si de ce fait, nous
ne pouvions plus par exemple acquérir de gros 4/4,
qui sont parait-il la joie de nos vies, nous pourrions construire
des centrales énergétiques de nouvelle génération
qui fourniraient à nos enfants l’énergie
dont ils auront besoin. C’est un tel mécanisme
qui a financé l’équipement de la France
du temps des Trente Glorieuses, sous les 4e et 5e Républiques.
L’impôt, les emprunts non remboursés
et l’inflation ont permis à l’Etat et
aux entreprises publiques d’acheter les biens et services
nécessaires aux grands équipements - ce qui
par ailleurs, retirant ces biens et services du marché,
contribuaient à la compression des consommations.
Nous bénéficions aujourd’hui des sacrifices
consentis, volontairement ou non, par nos pères.
Aujourd’hui,
la même démarche s’imposerait à
l’échelle de l’Europe toute entière,
à l’exemple de ce que fait l’Asie. Mais
seuls les Etats ou de très grandes entreprises s’adossant
à lui peuvent supporter des années de déficits
(i.e. non retours immédiats sur investissements),
en attendant que les vrais retours se produisent. Il faut
évidemment aussi, mais il s’agit d’un
autre problème, que les choix d’investissements
ainsi faits soient judicieux, pour ne pas conduire à
des impasses. Ce qui n’est pas toujours facile, compte-tenu
des changements rapides affectant les technologies productives.
L’Union
européenne prendra-t-elle le relais des Etats nationaux
pour engager les grands programmes d’investissement
?
Pour
ce qui concerne l’Europe, comme on vient de le rappeler,
les Etats nationaux, pris un à un, sont juridiquement
empêchés d’investir dans des programmes
à long terme qui seraient pourtant indispensables.
Le montant de leurs déficits budgétaires et
celui de leur dette sont considérés, à
tort ou à raison, comme trop importants pour qu’ils
puissent les accroître sans générer
de l’inflation. Ils ne peuvent donc, sauf marginalement,
ni faire appel à l’impôt ni faire appel
à l’emprunt. S’appuyant sur les dispositions
du traité de Maëstricht, la Banque centrale
européenne et le conseil des gouvernements assurant
sa tutelle veillent à ce que les déficits
ne dépassent pas un certain plafond, atteint depuis
longtemps aujourd’hui. En termes économiques,
ceux de l’économie réelle qui confronte
les réserves productives et les montants consommés,
on pourrait penser que les principaux Etats européens
disposent de ressources non employées suffisantes
pour réaliser de grands investissements rentables
à terme. Mais à juste titre, les institutions
européennes craignent que les sommes correspondantes
soient consacrées par les Etats à financer
des déficits à court terme et non des investissements
choisis avec discernement. L’idée plusieurs
fois suggérée selon laquelle il faudrait distinguer
les déficits des budgets de fonctionnement exigeant
d’être plafonnés et ceux des budgets
d’équipement méritant d’être
approuvés sélectivement, même s’ils
dépassent les plafonds, n’a jamais été
acceptée.
Il
faudrait donc remplacer le laxisme toujours à craindre
des Etats par la sagesse de l’Union européenne.
Autrement dit, il faudrait que l’Europe, en tant qu’entité
politico-économique globale, se substituant aux Etats-membres,
ait la possibilité de contracter les emprunts à
long terme lui permettant de financer les investissements
nécessaires à sa souveraineté et à
sa puissance. Si elle ne trouvait pas de prêteurs,
elle devrait « créer de la monnaie »,
selon une expression datant de la dernière guerre.
Mais plusieurs raisons se sont jusqu’ici opposées
à cette évolution.
L’une
de ces raisons est véritablement structurelle. Du
fait que la construction européenne n’a jamais,
sous la pression américaine, été définie
comme visant à établir une puissance géopolitique,
il n’existe pas d’institutions européennes
capables aujourd’hui, que ce soit juridiquement ou
techniquement, de définir des besoins et arrêter
des programmes visant à assurer une souveraineté
technologique et économique globale. Il leur faudrait
pour cela disposer de pouvoirs leur permettant d’arbitrer
entre les exigences contradictoires des Etats nationaux
comme entre celles des grands intérêts économiques.
Prenons l’exemple des infrastructures de transport.
Faudrait-il privilégier l’avion, le rail ou
les équipements portuaires ? Dans quels Etats ou
Régions faudrait-il installer les équipements
correspondants? Comment les Etats qui n’en bénéficieraient
pas directement pourraient-ils être associés
aux dépenses comme aux bénéfices ?
Tant que le problème n’aura pas été
posé en termes de souveraineté européenne,
tant que les Traités européens n’auront
pas mis en place des bureaux d’étude et des
structures d’arbitrages entre exigences nationales
suffisamment efficaces pour gérer les conflits, en
liaison avec les instances politiques (y compris le Parlement
européen), ces questions seront très difficiles,
non seulement à régler, mais même à
évoquer autrement que par des discours superficiels.
A
supposer néanmoins que cette première difficulté
soit résolue, il faudra aborder ensuite des questions
certes complexes, non prévues actuellement par les
textes, mais qui pourraient trouver des solutions. La première
concerne les institutions capables de lancer les emprunts
et garantir leur remboursement. Logiquement, il devrait
s’agir d’une ou plusieurs banques disposant
d’une très grande envergure. La structure existante,
Banque européenne d’investissement (http://www.bei.org/),
associée au Fonds européen d’investissement,
a joué un rôle utile dès sa création.
Son fonctionnement est certes critiqué mais le principal
reproche à faire concerne l’insuffisance de
ses ambitions, d’où découle en partie
la faiblesse des ressources qu’elle collecte sur les
marchés financiers au regard de ce que pourraient
être des programmes européens beaucoup plus
volontaristes.
L'Union
européenne, par l’intermédiaire des
divers programmes qu’elle finance sur son budget,
pourrait par ailleurs engager un nombre beaucoup plus important
qu’actuellement de grands travaux d’équipement
ou de recherche/développement. Encore faudrait-il
que ce budget soit considérablement accru. Il ne
peut l’être que par l’augmentation des
contributions des Etats-membres, calculées selon
des ratios qui feront toujours l’objet de contestations.
Quelles seraient les augmentations de crédit à
prévoir pour faire face à des investissements
destinés à assurer la souveraineté
actuelle et future de l’Union européenne ?
L’estimation en est difficile. Nous l’évaluerons
pour notre part, selon une méthode qui ne peut être
détaillée ici, à 200 milliards d’euros
par an sur 20 ans au minimum, soit la moitié du budget
français. C’est peu mais cela sera jugé
excessif.
Ces
augmentations de contribution seront financées par les ressources
fiscales des Etats, en l’absence de fiscalités européennes
susceptibles d’être affectées à des programmes
bien définis dans le temps et dans l’espace. On comprend
facilement dans ces conditions que les Etats, à qui l’on
proposerait d’augmenter leurs apports au profit des futurs
programmes européens, multiplieront les questions relatives
au bien fondé de ceux-ci ou à la compétence
de ceux qui dépenseront l’argent. Ils voudront aussi
maximiser les retombées qu’ils en auront, en imposant
la clause généralement considérée comme
coûteuse au plan industriel dite du juste retour (les entreprises
de chaque Etat recevant des commandes en proportion de la contribution
de l’Etat au programme).
Mais
toutes ces difficultés pourraient être résolues,
si la question préalable que nous avons posée, relative
au choix à faire entre une Europe souveraine et une Europe
que se laisserait partager par des ambitions prédatrices
extra-européennes, était abordée avec sérieux.
Or malheureusement, qui osera poser une telle question ? Les hommes
politiques ne sont pas encore nés qui demanderaient aux Européens
de choisir entre se serrer un peu la ceinture ou se faire dévorer
par des fonds spéculatifs et souverains dotés de plusieurs
trillions de dollars (fonds dont ces mêmes Européens
auront d’ailleurs fait préalablement la fortune par
leur boulimie consommatrice). Les économistes qui tiendraient
ce même discours ne sont pas davantage identifiables, dans
le main-stream d'une pensée refusant toute hauteur de vue.
Les jeunes Européens devront donc se trouver des employeurs
ailleurs.