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Depuis
la création de cette revue, en 2000, nous avons présenté
et largement commenté certains ouvrages scientifiques consacrés
au fonctionnement du cerveau et aux fonctions dites cognitives [on
trouvera en annexe de ce dossier la liste des articles correspondants].
Parmi les fonctions cognitives se trouve la conscience. Bien que
beaucoup de scientifiques refusent de traiter ce thème, parce
que trop imprécis et encombré d'interprétations
métaphysiques, certains de nos lecteurs nous demandent régulièrement
un rappel des hypothèses faites à ce sujet. Beaucoup
se placent dans la perspective de la future conscience artificielle
et veulent comparer ses futures performances avec celles de la conscience
humaine. Nous avons pensé qu'il n'était pas inutile,
pour éclairer ce thème difficile, de faire une rapide
synthèse de ce que nous avons cru pouvoir retenir des travaux
d'un certain nombre des neuroscientifiques dont nous avons analysé
les ouvrages. Que ceux qui ne sont pas cités dans ce dossier
ne s'en formalisent pas. Si nous avions voulu traiter convenablement
l'ensemble des contributions, il aurait fallu y consacrer plusieurs
volumes.
Introduction
Même
si le sujet de la conscience est comme rappelé ci-dessus
obscurci d'ambiguïtés philosophiques et religieuses,
nous n'allons pas ici affirmer d'emblée que la conscience
n'existe pas, ou bien qu'elle peut être réduite à
des mécanismes neurologiques simples. Personne ne pourrait
prendre une telle affirmation au sérieux. Il est évident
que si l'on proposait au plus sceptique des neurologues de l'amputer
de l'aptitude à se percevoir lui-même en tant que personne
consciente, par un coup sur la tête ou par l'administration
d'un fort neuroleptique, tout en lui expliquant qu'il pourrait très
bien conserver toutes ses facultés en poursuivant sa vie
sur le mode inconscient, il refuserait de tenter l'expérience.
La
même observation peut-être faite à propos du
libre-arbitre, autrement dit de l'impression que nous jouissons
tous, à tout moment, de la capacité de prendre telle
ou telle décision, petite ou importante, en toute liberté
- c'est-à-dire sans obéir à des contraintes
extérieures à nous que nous n'assumerions pas. Si
nous nous levons le matin, bien que notre corps préférerait
se reposer au lit quelques instants de plus, nous avons l'impression
de le faire librement, au regard de finalités librement choisies,
et non contraints par des déterminismes extérieurs
que nous ne pourrions pas refuser. Affirmer à quelqu'un qu'il
n'est pas libre – à supposer qu'il accepte de le croire,
ce qui est douteux – ne le pousserait-il pas à s'abandonner
sans réagir à toutes les facilités contre lesquelles
il passe son temps à lutter : paresser au lit, agresser ses
proches, noyer ses angoisses dans l'alcool, etc.
Pour
les scientifiques évolutionnaires, les propriétés
psychologiques ou comportementales dont on constate le fort enracinement
dans les sociétés d'aujourd'hui ont été
acquises et conservées par l'évolution parce qu'elles
jouent un rôle plus ou moins important pour la survie de ces
sociétés. Nous avons tout lieu de penser qu'il en
est ainsi de cette propriété universellement reconnue
dans les sociétés occidentales modernes, propriété
que l'on désigne du terme synthétique de conscience
volontaire individuelle. Observons cependant qu'il existe aujourd'hui
et qu'il a existé dans le passé de nombreuses autres
formes d'organisation sociale parfaitement viables qui n'incitent
pas les individus à revendiquer d'autonomie et de liberté.
Elles tentent au contraire de persuader les individus qu'ils ne
s'accompliront qu'en se soumettant à des règles extérieures
à respecter strictement. En pratique, l'observation montre
que toutes les sociétés biologiques (même chez
les végétaux) reposent sur la formulation de contraintes
globales, gardiennes de la conformité, selon le terme de
Howard Bloom, et d'initiatives locales, génératrices
de diversité, selon le terme du même auteur.
Le
rôle éminent reconnu dans nos sociétés
à la conscience volontaire ne doit pas cependant empêcher
les scientifiques et les philosophes de s'interroger sur ce qui
correspond à ce concept global au niveau de l'anatomie et
de la physiologie des individus humains, comme au niveau des comportements
sociaux faisant appel à la conscience. Faisons une comparaison.
Nous sommes persuadés que le monde tel que nous le percevons
par l'intermédiaire de nos yeux est constitué d'objets
et de cadres en trois dimensions et en couleurs. Les neurologues
étudiant le traitement des informations visuelles par le
cerveau montrent que ces propriétés que nous attribuons
au monde, relief et couleur, sont en fait des qualités dites
émergentes construites par notre cerveau à la suite
de millions d'années d'évolution. Elles correspondent
à des caractéristiques physiques du monde extérieur
qui, dans d'autres systèmes de perception et de traitement
des données, pourraient donner lieu à des résultats
très différents. Si les espèces animales dont
nous sommes issues ont retenu ces solutions particulières
par lesquelles nous percevons le monde, et non d'autres qui auraient
été également possibles, c'est parce que ces
solutions ont représenté un optimum dans la coévolution
génétique et culturelle de ces espèces, face
aux contraintes de survie. Les primates dont nous descendons avaient
tout intérêt à bien identifier les reliefs et
pouvoir reconnaître à distance les prédateurs
et les aliments grâce à leurs colorations.
Ceci admis, il serait tout aussi aberrant d'affirmer que le relief
et les couleurs n'existent pas vraiment dans le monde extérieur
qu'affirmer à l'inverse que les reliefs et les couleurs sont
des propriétés ontologiques de ce monde, qu'il ne
convient pas d'analyser. Il en est de même de la conscience.
Section
1. Généralités sur la conscience humaine
Définir
de façon aussi précise que possible la conscience
humaine, notamment sous sa forme évoluée que l'on
nomme conscience volontaire, présente un intérêt
en soi que nul ne discutera, au vu des études et publications
de plus en plus nombreuses consacrées à ces sujets
dans la science et la littérature contemporaine. Mais l'intérêt
est encore plus grand au regard des perspectives de la conscience
artificielle, dite aussi avec moins d'ambition la cognition artificielle.
Nous savons que l'intelligence artificielle (IA) sous ses formes
les plus récentes, envisage sérieusement de construire,
sur divers supports informatiques et technologiques, différentes
sortes de systèmes capables de se représenter eux-mêmes
dans leur environnement. Il sera difficile à terme de distinguer
leurs comportements de ceux des humains agissant de façon
consciente. On sera tenté d'attribuer une conscience à
ces « artefacts ». On parlera donc à leur sujet
de conscience artificielle. Mais qui permettra d'assurer qu'il s'agira
bien de conscience. En quoi celle-ci sera-t-elle comparable à
la conscience humaine ?
Il
est évident qu'il n'est pas possible de réfléchir
à la conscience artificielle sans évoquer, ne fut-ce
que sommairement, la façon dont les sciences occidentales
se représentent la conscience humaine. Le point qui soulève
le plus de discussions concerne la conscience de soi (consciousness
en anglais). Celle-ci nous permet non seulement de nous représenter
le monde, mais de nous représenter nous-mêmes comme
agissant dans le monde. Le symbole emblématique de la conscience
de soi est le Moi, figure que construit progressivement chaque cerveau
individuel et autour duquel il rassemble un grand nombre de souvenirs
associés au passé de la personne.
Chez
l'homme, la conscience de soi est très généralement
implicite. On la vit sans se l'expliquer et souvent sans l'exprimer
par le langage. Mais les langages symboliques lui sont nécessaires
pour se construire véritablement et communiquer ses contenus
aux autres. La plupart des animaux dont les langages symboliques
sont limités aux échanges vitaux pour la survie, ont
très vraisemblablement
une conscience du monde et d'eux-mêmes non nulle mais restreinte
au temps présent et à leur environnement immédiat.
Seuls les humains et sans doute certains grands singes ou cétacés
sont capables d'avoir une représentation de leur propre existence
située dans un espace et un temps construit par leur cerveau
et susceptible de s'exprimer par des langages structurés.
Souvent,
nous l'avons dit, la conscience de soi s'accompagne de la conscience
d'être capable de prendre des décisions volontaires,
sous la seule responsabilité de la personne, le Moi, qui
décide. Il s'agit de ce que l'on appelle le libre-arbitre
ou conscience volontaire. Le concept de libre-arbitre, qui n'existe
pas dans certaines civilisations, est apparu récemment, à
la suite des religions et des philosophies pour qui l'individu doit
prendre de l'autonomie par rapport aux déterminismes naturels,
afin de choisir entre ce qu'elles définissent comme le bien
et le mal. Le libre-arbitre est donc très lié à
la conscience morale ou représentation de devoirs et de droits
à l'égard des autres et de soi-même. Il ne faut
pas confondre la conscience de soi avec la conscience morale. Cette
dernière semble antérieure à la conscience
de soi. Elle s'exprime par des interdits ou des » incitations
à faire » qui sont souvent implicites, sinon génétiquement
programmés. Les psychologues évolutionnaires la relient
aux comportements altruistes et coopératifs (symbiotiques)
qui sont omniprésents dans pratiquement toutes les espèces
vivantes, en antagonisme avec les comportements d'agression.
Certains
scientifiques pensent que la conscience de soi, s'exprimant par
le Moi, est une illusion, une sorte d'image virtuelle qui ne joue
aucun rôle dans les décisions que prend à tous
moments l'organisme. La plupart d'entre eux cependant, parmi lesquels
nous nous rangeons, considèrent que la conscience de soi,
la forme la plus élaborée de la conscience, joue un
rôle au service de la survie des individus et des sociétés.
Une fonction de cette importance, qui mobilise en permanence les
réseaux nobles du cortex associatif, ne se serait pas développée
dans le cours de l'évolution si elle n'avait aucun rôle
dans la lutte pour la survie. Mais ce rôle est sans doute
différent de ce que l'opinion courante croit y voir.
On
ajoutera que pour les spiritualistes, la conscience de soi n'est
pas très différente de ce que beaucoup de religions
appellent l'âme, substance immatérielle momentanément
liée au corps pendant la vie de celui-ci, et capable de lui
survivre. Nous n'aborderons pas ici cette façon de séparer
l'esprit du corps, qui ne relève pas de la démarche
scientifique mais de celle de la foi. Il n'est pas exclu par contre
de chercher à préciser les qualités que les
religions prêtent à l'âme pour rechercher en
quoi elles pourraient être comparées à celles
de la conscience de soi telle qu'étudiée par la science
Concernant
le concept de libre arbitre, la plupart des scientifiques pensent
qu'il s'agit d'une illusion radicale. On ne peut pas concevoir qu'un
système, fut-il complexe, puisse prendre des décisions
sans que ces décisions soient déterminées par
des séries de causes antérieures. Même si ces
causes ne sont pas discernables par le sujet lui-même, même
si des observateurs extérieurs ne les discernent pas, elles
n'en existent pas moins.
Pour
reprendre une formule devenue courante, on peut dire que le libre-arbitre
est une émergence, dont les causes sous-jacentes sont cachées.
Plus exactement, la décision ressentie comme libre est une
émergence. Le sujet la constate, de même que les tiers,
elle s'impose à eux en toute clarté, mais ses prémisses
sont généralement ignorées ou autres que celles
qui lui sont attribuées.
Mais
dire que la décision ressentie comme libre par le sujet qui
la prend est une émergence ne signifie pas qu'elle soit déterminée
par des séries causales linéaires qu'il serait facile
d'identifier. En évolution, on désigne souvent par
le terme d'émergence la création de complexité
à partir d'éléments simples. La vie, qui résulte
de l'interaction de molécules chimiques relativement simples,
est dite propriété émergente par rapport à
ces molécules. Dans l'état actuel de la science, il
n'est pas possible de comprendre comment ces interactions produisent
des phénomènes vitaux, tels que l'aptitude à
s'individualiser et se reproduire. Mais cela n'autorise pas à
dire que la vie résulte d'une création ex nihilo ou,
qu'à l'opposé, il s'agisse d'un phénomène
imaginaire. Il en est de même des processus qui, dans le cerveau
ou dans le corps tout entier, aboutissent à ce que l'on désigne
par une libre décision. Ce n'est pas parce que les processus
neurologiques supposés plus simples aboutissant à
cette décision ne sont pas généralement identifiables
qu'il faille, soit dire que la décision est prise ex nihilo,
soit qu'à l'opposé, l'impression de liberté
ressentie à son sujet soit totalement imaginaire.
Sur
le libre-arbitre, nous pouvons remarquer que le sujet qui se réfère
au libre arbitre concernant les décisions qu'il prend lui-même
pourrait facilement se convaincre que les décisions des autres
sont strictement déterminées. « Il fait ceci
parce que, en réalité, il est obligé à
le faire par telle ou telle cause qu'il ne s'avoue pas (influence
d'un parent ou d'un chef, par exemple) ». En appeler à
la liberté d'un tiers pour qu'il change d'avis consiste en
fait à le contraindre plus ou moins fortement à modifier
sa décision première.
Concernant
la conscience humaine et le rôle du cerveau dans la prise
de décision, nous commencerons notre réflexion par
un rappel de la façon dont les sciences modernes, sciences
cognitives et neurosciences, étudient l'organisation et le
fonctionnement du cerveau lorsqu'il se livre à des activités
faisant appel à la conscience du sujet. Comme indiqué
en introduction, nous nous appuierons sur certains travaux récents
publiés par des neuroscientifiques dont la compétence
est internationalement reconnue. Leurs conclusions seront certainement
modifiées, comme toute œuvre scientifique, à
la suite de nouveaux travaux dans les mois ou années à
venir. Mais nous prétendons qu'il s'agit pour l'heure d'un
état de l'art indiscutable. Nous aurions pu citer une dizaine
d'autres auteurs contemporains dont les conclusions sont les mêmes,
dont nous avons rendu compte dans d'autres documents.
Historiquement,
nous l'avons rappelé, ce fut l'observation clinique de patients
dont le cerveau était endommagé qui a fait progresser
la compréhension du rôle de cet organe dans l'élaboration
de la conscience de soi et la construction de la personnalité.
L'importance de l'observation clinique demeure malheureusement grande,
car les attaques cérébrales, les accidents et les
maladies dégénératives dont le nombre ne diminue
pas obligent les thérapeutes à intervenir de plus
en plus profondément dans le tissu cérébral.
Mais
depuis quelques années, la technique dite de l'exploration
fonctionnelle par imagerie cérébrale a permis d'observer
le fonctionnement du cerveau sain, lorsque le sujet se livre à
des activités de la vie courante. On voit avec une précision
de plus en plus grande comment s'activent les neurones pour créer
des états mentaux. On peut également capter les ondes
cérébrales, de l'extérieur, c'est-à-dire
en général sans implanter d'électrodes, et
les utiliser pour commander certains mouvements à des automates.
Ces expériences ont d'abord été faites sur
l'animal. Mais elles sont progressivement étendues à
des humains volontaires. Initialement réservées à
l'observation de fonctions relativement simples, telles que le traitement
d'un message reçu des sens, elles permettent aujourd'hui
d'aborder l'étude de fonctions de plus en plus abstraites
: la lecture, la langage, l'apprentissage et la prise de décision.
La
science de la conscience est donc devenue, malgré les difficultés
que nous évoquerons, une discipline à part entière.
Il faut préciser que si c'est le cas, c'est parce que les
recherches à ce sujet présentent un intérêt
qui n'est pas seulement celui de la connaissance désintéressée.
Les gouvernements se préoccupent des applications militaires
pouvant leur être données, ainsi que de la façon
dont ils pourraient éventuellement, grâce aux résultats
obtenus, orienter les esprits et les comportements des individus
afin d'en faire le cas échéant des combattants modèles.
Les entreprises commerciales ont des objectifs très voisins,
visant à «discipliner» et orienter le consommateur.
Mais c'est le propre de toutes les sciences. Il serait naïf
de penser qu'elles sont financées dans le seul souci de la
connaissance désintéressée.
Pour
ceux qui connaissent mal les développements des neurosciences
appliquées à la conscience, nous devons d'emblée
indiquer que le domaine, même s'il est précisé
tous les jours davantage, comporte encore une grande part d'ignorance
ou d'incertitudes. Les spiritualistes en tirent argument pour affirmer
que ces difficultés sont la preuve du caractère ineffable,
divin, de la conscience. Ceci tient à ce que le concept de
conscience lui-même, dont le grand public semble avoir une
représentation claire, ne l'est pas du tout. Si de nombreux
laboratoires annoncent qu'ils étudient le cerveau, il en
est fort peu pour annoncer qu'ils étudient la conscience.
Nous avons rappelé en avant-propos que beaucoup de chercheurs
considèrent même que ce thème n'est pas scientifique.
La conscience, avec si l'on peut dire un grand C, la Conscience,
est pour eux un non-sujet. Ceci tient au fait qu'on ne peut pas
identifier une faculté que l'on nommerait conscience et qui
se retrouverait monolithique, semblable à elle-même,
chez tous les humains et à toutes les époques. Il
faut selon eux distinguer plusieurs sortes de consciences, qui jouent
des rôles très différents.
Concernant
les mécanismes mettant en jeu le système nerveux,
y compris le cerveau, nous n'étonnerons personne en écrivant
que les chercheurs les répartissent en deux grandes catégories,
ceux qui sont inconscients et ceux qui sont conscients. Les mécanismes
inconscients déterminent l'immense catégorie des comportements
liés au fonctionnement des organes du corps et dont le cerveau
associatif supérieur, présumé être le
siège de la conscience, n'est pas informé ou est mal
informé, sauf dans certains cas s'ils dysfonctionnent. Le
cerveau associatif lui-même, comme nous allons le rappeler,
fonctionne principalement sur le mode inconscient, même lorsqu'il
prend des décisions vitales mettant en œuvre de véritables
raisonnements logiques. C'est heureux car le fonctionnement sur
le mode inconscient permet généralement de réagir
vite et bien. Dans ces divers cas, on ne parlera pas d'inconscient
pour l'opposer au conscient. Pas plus que pour ce qui concerne la
conscience, il n'est possible d'identifier un ensemble monolithique
de comportements qui répondraient à la définition
d'inconscient avec un grand I, l'Inconscient.
Le
mode inconscient, mode de fonctionnement par défaut du système
nerveux, ne doit pas non plus être assimilé à
l'inconscient freudien. Nous verrons que les neurosciences ne peuvent
rien observer qui corresponde aux grandes catégories de forces
que Freud croyait voir à l'oeuvre dans la vie psychique.
On considère généralement que ce à quoi
se réfère l'inconscient freudien, dans la mesure où
ce terme est encore employé, devrait être approfondi
afin de caractériser certains comportements psychologiques
dont les bases biologiques demeurent encore obscures mais dont les
manifestations sont évidentes. A ce titre, s'il conserve
quelque pertinence dans le dialogue entre patients et analystes,
il est prudent de ne s'en servir qu'en précisant la façon
dont les neurosciences associées à la psychanalyse
s'efforcent aujourd'hui de le définir. Citons par exemple
les travaux portant sur le rôle curatif ou tout au moins adjuvant
des relations de confiance s'établissant entre un médecin
et son patient ou de l'effet placebo.
La
conscience primaire
Au
rang des mécanismes de la conscience de soi relevant de l'inconscient,
les scientifiques placent ce que l'on nomme paradoxalement la conscience
primaire. Paradoxalement car celle-ci fonctionne essentiellement
sur un mode inconscient. Elle est présente chez la plupart
des animaux. Elle permet au corps de distinguer ce qui appartient
au sujet (au corps du sujet) et ce qui relève de l'extérieur.
On sait que les robots modernes disposent aussi d'une représentation
de l'environnement au sein de laquelle ils s'identifient en tant
qu'acteurs. Ils possèdent donc une conscience primaire élémentaire.
Les
mécanismes construisant la conscience primaire ont pour rôle
l'identification etla protection de l'intégrité du
sujet, tant au regard des agressions internes que des agressions
externes. Mais ils font sans doute davantage,
méritant ainsi d'être présentés comme
des précurseurs de la conscience supérieure. Il semble
qu'étant extrêmement nombreux et vitaux, ils peuvent
produire des messages globaux, sous forme de «conscience d'être
conscient» qui entrent dans le champ de la conscience supérieure.
Leur travail coopératif génère chez le sujet,
même s'il n'en a pas «clairement conscience»,
la perception quasi physique de son unité en tant qu'individu,
ceci aussi bien pendant la veille que durant le sommeil.
Il
arrive également, chez l'homme et même chez certains
animaux, que la conscience primaire génère des états
particuliers qui soient capables de pénétrer explicitement
dans le champ de la conscience supérieure. Dans le langage
courant, on parle généralement en ce cas d'états
préconscients, flottant momentanément entre l'inconscient
et le conscient. Si dans une foule, je m'écarte instinctivement
de quelqu'un qui, au regard des normes sociales en vigueur, se montre
trop envahissant, je le fais parce que les mécanismes qui
assurent la protection de mon espace vital ont été
alertés et ont commandé une action d'évitement.
Je peux me rendre compte après coup de mon geste de recul,
c'est-à-dire en prendre conscience et y réagir, mais
à l'origine, il a résulté d'un processus automatique
de type réflexe.
Les
manifestations, chez l'homme, de ce que l'on nomme l'intuition,
peuvent aussi être rattachées au fonctionnement de
la conscience primaire. Différents processus dont le sujet
n'a pas conscience lui permettent de se représenter le monde
extérieur et les tiers. Il s'agit soit de perceptions sensorielles
ou de perceptions affectives, soit des calculs logiques pré-rationnels,
faisant appel aux hémisphères cérébraux
ou aux zones cérébrales spécialisés.
Les résultats globaux des opérations de détail
concernées peuvent rester totalement inconscients et dicter
des comportements dont le sujet ne s'expliquera pas la cause. Ils
peuvent au contraire donner lieu à des perceptions conscientes.
Mais celles-ci resteront confuses, même si elles s‘imposent
avec force. On parlera alors d'intuition. Ainsi l'intuition d'un
danger me conduira à refuser telle situation, même
si ma conscience explicite n'a pas perçu les raisons pour
lesquelles j'ai jugé la situation dangereuse.
L'étude
de la conscience primaire ne présente pas beaucoup de difficultés
méthodologiques. Elle relève le plus souvent d'observations
relativement faciles à conduire sur le sujet vivant. Ces
observations et leurs résultats peuvent être présentés
de façon objective, c'est-à-dire sans impliquer d'options
philosophiques. Ce n'est pas le cas de l'étude de la conscience
de soi et moins encore de la conscience dite volontaire, par laquelle
le sujet disposerait d'un libre arbitre. La raison de cette difficulté
n'apparaît pas toujours, y compris aux chercheurs eux-mêmes.
La
conscience supérieure ou se regarder par la fenêtre
passer dans la rue
A
quoi faisons-nous allusion ? La science progresse généralement
en construisant des hypothèses théoriques qu'elle
soumet ensuite à l'expérience. On dit que ces hypothèses
sont des modèles de l'objet à étudier. Ainsi,
même dans des domaines particulièrement abstraits,
tels que la cosmologie, le scientifique n'hésite pas à
supposer l'existence d'objets dont il donne, sous forme d'un modèle
généralement mathématique, une description
purement théorique. Il imagine ensuite des expériences
permettant de rechercher dans la nature la manifestation de telle
ou telle des propriétés que devrait posséder
l'objet réel s'il était conforme au modèle
proposé.
De
la même façon, construire à titre d'hypothèse
un modèle supposé représenter la conscience
devrait en principe permettre d'imaginer des expériences
objectives destinées à valider ce premier modèle
et poursuivre ultérieurement l'exploration. Or il apparaît
que cette démarche ne peut être utilisée facilement
pour étudier la conscience.
L'une des premières causes de cette difficulté, qui
n'a rien de méthodologique, tient à l'emprise déjà
signalée de la philosophie et des religions sur les chercheurs,
même s'ils s'en défendent. On constate que chacun,
pour des raisons personnelles, se donne de la conscience des définitions
différentes, souvent contradictoires. De plus, ces définitions,
au lieu d'être tenues pour des hypothèses, sont considérées
comme décrivant un phénomène appelé
conscience, existant en soi. Les expériences imaginées
pour vérifier la pertinence de ces définitions sont
donc difficiles et prêtant à controverses, car elles
visent à démontrer des options de départ différentes.
La
persistance dans l'esprit de beaucoup de chercheurs de définitions
philosophiques ou spiritualistes de la conscience n'est pas seule
à provoquer ces difficultés. Une raison véritablement
méthodologique sinon logique les explique. Elle tient à
ce que, lorsque le sujet conscient cherche à se regarder
lui-même de l'extérieur, il se heurte à un obstacle
relevant d'une variante d'un problème plus général
dit du problème de l'incomplétude. Ceci avait été
noté dès le XIXe siècle par les rationalistes.
«Nul ne peut de sa fenêtre se regarder passer dans
la rue». De nombreuses formulations de cette évidence
ont été données depuis. Un système ne
peut pas être décrit exhaustivement par un observateur
qui resterait à l'intérieur de ce système.
Il faut passer à un niveau de complexité supérieure.
Mais cette opération n'est pas possible quand le système
dans lequel on se trouve ne parait pas posséder de niveau
supérieur.
C'est
le cas des descriptions relatives au fonctionnement du cerveau.
Il n'existe pas de super-cerveau au niveau duquel on pourrait se
placer pour décrire le cerveau. Le chercheur qui analyse
le fonctionnement d'un cerveau extérieur à lui peut
certes opérer sur celui-ci comme il le ferait à propos
de n'importe quel autre organe du corps. Mais il ne doit pas oublier
qu'il est lui-même doté d'un cerveau et que les hypothèses
et observations auxquelles procède son propre cerveau n'incluent
pas, en principe, d'hypothèses sur les raisons pour lesquelles
ce cerveau élabore ces hypothèses, interprète
les expériences faites à leur sujet et finalement
s'enrichit des résultats découlant de l'ensemble du
processus.
Ce
qui est vrai de l'étude des fonctions supérieures
du cerveau l'est encore plus quand il s'agit d'apprécier
une fonction aussi évanescente que celle correspondant à
ce que l'on nomme aujourd'hui la conscience. Le scientifique le
plus objectif est bien obligé d'admettre que lorsqu'il aborde
les manifestations les plus subtiles de la conscience, celles concernant
la conscience de soi et le rôle du Moi conscient, c'est son
propre Moi construit par son cerveau qui s'exprime. Mais le Moi,
que nous assimilerons pour simplifier à ce que l'on pourrait
appeler le cerveau conscient, n'est pas capable de se regarder de
façon objective. Il est soumis à un certain nombre
de processus inconscients dont malgré les incitations extérieures
provenant du milieu, il demeurera prisonnier. Affirmer le contraire
serait un postulat métaphysique. Le Moi choisit donc parmi
l'ensemble de connaissances dont dispose le cerveau tout entier
celles qui correspondent à ses déterminismes les plus
profonds. La plupart de ces déterminismes lui sont et lui
resteront inconscients. Lorsqu'il formule une hypothèse,
le Moi ou cerveau conscient cherche souvent à démontrer
ce que les jugements inconscients du cerveau global sous-jacent
voudraient que soit la conscience.
Section 2. La conscience
est un produit du cerveau
Le
dernier livre du biologiste britannique Chris Frith, Making up
the Mind, constitue sous une forme très accessible, une
des thèses « monistes » la plus radicale à
ce jour . Le professeur Frith collabore aux recherches financées
par le Wellcome Trust Centre for Neuroimaging de l'University Collège
de Londres. Parmi les équipes de ce centre, se trouve également
celle dirigée par le professeur Friston qui développe
une des hypothèses les plus avancées à ce jour
permettant de comprendre le fonctionnement du cerveau, l'hypothèse
du «cerveau bayésien». Nous la présenterons
dans une section dédiée.
Rappelons que, par thèse moniste, on désigne une thèse
qui s'oppose aux arguments spiritualistes ou dualistes selon lesquels
l'esprit et la conscience sont chez l'homme d'une essence distincte
de celle de la matière cérébrale. Chris Frith
ne se cache pas d'être matérialiste. Mais il n'argumente
pas dans ce livre en faveur du matérialisme philosophique.
Il se borne à relater avec beaucoup de modestie épistémologique
ce que l'expérimentation scientifique montre aux psychologues
évolutionnaires tels que lui. Cette expérimentation
s'appuie évidemment, non seulement sur une solide expérience
hospitalière mais sur l'imagerie cérébrale
qui est aujourd'hui le complément indispensable de l'observation
clinique lorsque l'on veut analyser le fonctionnement du cerveau
inclus (embodied) dans le corps – ceci aussi bien chez l'animal
que chez l'homme.
On sait que différents ouvrages récents proposent
au grand public des thèses analogues. Nous examinerons ci-après
rapidement ceux de Gerald Edelman et d'Antonion Damasio. Qu'ajoute
à cet égard le livre de Chris Frith ? Nous pourrions
dire qu'il formule avec ce que l'on pourrait appeler une clarté
particulièrement aveuglante la thèse fondamentale
de la psychologie évolutionnaire, qui devrait semble-t-il
s'imposer à tous ceux qui prétendent discourir scientifiquement
sur le cerveau, l'esprit, la conscience et le prétendu libre-arbitre.
Nous avons plusieurs fois formulé cette thèse dans
des ouvrages et articles précédents (voir notamment
Baquiast, Pour
un Principe matérialiste fort, Edtions Jean-Paul
Bayol, 2007). Comment la résumer?
L'auteur le fait dans le prologue (p. 17). Traduisons son propos
: « La distinction entre le mental et le physique est
fausse. Il s'agit d'une illusion créée par le cerveau.
Tout ce que nous savons du monde physique, de notre propre corps
et de notre monde mental, vient de notre cerveau. Mais nous n'avons
pas de relations directes avec les objets ou les idées. En
nous cachant le travail de (re)construction du monde auquel il procède,
notre cerveau nous donne l'illusion de cette relation directe. Il
nous fait croire également que notre monde mental est indépendant
du monde et nous appartient en propre. A travers cette double illusion,
nous nous ressentons comme des « agents » capable d'une
action autonome sur le monde. Dans le même temps cependant
notre expérience du monde, construite par le cerveau, a été
partagée depuis des millénaires par des organismes
analogues aux nôtres, d'où est née la culture
humaine qui à son tour modifie le fonctionnement du cerveau
sans qu'il s'en rende compte» .
Chris Frith s'est plus particulièrement centré, concernant
l'élaboration de l'esprit, sur le rôle joué
chez l'homme par le cerveau. Mais son analyse peut être élargie
à l'histoire de l'évolution des êtres vivants.
Comme il se doit de la part d'un psychologue évolutionnaire,
elle trouve ses fondements dans l'histoire d'une évolution
biologique s'étant poursuivie sans véritable solution
de continuité pendant des centaines de millions d'années.
Que pouvons-nous en dire en ce qui nous concerne ? Les organismes
vivants élémentaires se sont différenciés
du monde physique en acquérant une membrane, un milieu intérieur,
puis des organes sensoriels et effecteurs complétés
d'un système nerveux coordonnateur et centralisateur. Chez
les organismes plus évolués, le système nerveux
s'est trouvé doté d'un organe, le cerveau, capable
de conserver la trace neuronale des expériences vécues
par l'organisme en interaction avec son milieu. Nous savons que
c'est d'une façon très comparable qu'est aujourd'hui
conçue l'architecture des robots évolutionnaires,
ceux sur lesquels on espère voir naître des consciences
rudimentaires.
Le propre de la vie est de se développer sans cesse, en fonction
des sources d'énergie disponibles et des résistances
du milieu. Chaque type d'organisme, que ce soit au niveau de l'espèce
(génotype) ou de l'individu (phénotype), explore donc
incessamment son environnement sur le mode dit des essais et erreurs.
Un certain nombre de tentatives échouent et disparaissent.
D'autres réussissent et sont conservées. On dit qu'elles
sont sélectionnées par l'évolution. C'est l'ensemble
de ces solutions réussies et conservées que mémorisent,
sur le long terme, les gènes de l'espèce et sur le
court terme, dans le temps de sa vie, le corps et le cerveau de
chaque individu.
Sur le plan anatomique, le corps propre à telle ou telle
espèce peut être considéré comme un modèle
«en creux» du milieu dans lequel cette espèce
se développe. Si tel animal est doté d'yeux, par exemple,
on peut en conclure que le milieu où il vit comporte des
sources émettant des photons, lesquelles sources signalent
la présence d'aliments à exploiter ou de dangers à
éviter. Les animaux dépourvus d'yeux, par contre,
qui survivent en utilisant d'autres sens, tel l'odorat, nous révèlent
que leur habitat est obscur : cavernes ou terriers souterrains.
En examinant l'animal, nous pouvons obtenir des modèles descriptifs
de l'environnement auquel il s'est progressivement adapté,
sans avoir à étudier directement cet environnement.
Dans sa globalité, le milieu naturel est constitué
d'un enchevêtrement de particules et de forces dont aucun
organisme vivant n'est capable de modéliser les interactions
de façon exhaustive. Mais chaque espèce, en interagissant
avec son milieu, se construit une niche de survie ou environnement
propre, dont l'organisation corporelle des individus composant cette
espèce est à la fois le produit et l'agent constructeur.
Cette organisation constitue donc une description pertinente de
cet environnement propre, Chaque individu de l'espèce considérée
la partage avec les autres. Pour l'espèce, la question de
la vérité de cette description ne se pose pas. Elle
est forcément vraie. Mais la portée du modèle
se limite à la façon dont les organes sensoriels dont
disposent les représentants de cette espèce perçoivent
les relations entre particules et forces du milieu particulier dans
lequel vit celle-ci. Chaque espèce ne s'intéresse,
de fait qu'au modèle décrivant le milieu précis
avec lequel elle interagit. La « vérité »
ou pertinence du modèle peut cependant être améliorée
en permanence. Du fait des mutations génétiques, l'organisme
produit de nouvelles hypothèses sur son environnement, dont
certaines se révèleront «vraies», en ce
sens qu'elles amélioreront son adaptation, et d'autres «fausses»,
en ce sens qu'elles entraîneront sa mort.
La construction
des représentations
Comprendre ceci est indispensable pour comprendre le rôle
du cerveau en tant qu'organe améliorant l'interaction du
corps avec le milieu. La relation des organismes dotés d'un
cerveau avec le milieu dans lequel ils vivent n'est pas différente
de celle établie par les espèces dont le système
nerveux est plus simple ou qui n'ont pas de système nerveux.
Cependant le cerveau apporte une dimension supplémentaire
en ce sens qu'il permet de mémoriser sous forme d'associations
neuronales les résultats de l'expérience acquise par
l'organisme en interaction avec son milieu. Le cerveau devient donc
le support d'un modèle du monde beaucoup plus complet et
flexible que celui résultant de l'organisation corporelle
proprement dite. Ce modèle suscite les réactions les
plus appropriées à la survie. Ainsi, au lieu de réagir
en direct aux informations venues du monde extérieur, comme
le fait une bactérie se dirigeant vers un milieu riche en
aliments dès qu'elle a perçu les signaux en provenant,
l'animal disposant grâce à son cerveau d'un modèle
plus complexe du monde, acquis par expérience, pourra faire
appel aux stratégies de recherche de nourriture qui auront
été mémorisées dans son cerveau comme
s'étant révélées les plus efficaces
en fonction des circonstances.
L'organisation
neurologique du cerveau de chacune des espèces, comme celle
de leur corps, a résulté de l'histoire évolutive
de ces espèces. Ainsi les cerveaux des prédateurs
sont-ils plus aptes que ceux des végétariens à
identifier le mouvement, puisque, au fil des temps, la réception
d'images mobiles a été associée pour les premiers
à la présence de proies éventuelles. Encore
faut-il que les capacités cérébrales acquises
par l'évolution et transmises génétiquement
soient mises en œuvre au cours d'un apprentissage individuel.
Elles ne s'expriment que rarement à la naissance. C'est au
cours d'une éducation personnelle, toujours sur le mode essais
et erreurs, notamment à l'occasion des jeux si fréquents
dans beaucoup d'espèces animales, que le cerveau du jeune
individu apprendra à construire le modèle du monde
le plus apte à garantir la survie de celui-ci. L'apprentissage
se poursuit d'ailleurs tout au long de la vie. Le rôle des
parents, notamment de la mère, est essentiel pour que le
jeune apprenne à distinguer, au sein de milliers d'expériences
différentes, où se situent respectivement l'erreur
à évier et l'essai à poursuivre – ceci
afin de survivre. La neurogenèse de détail, c'est-à-dire
la façon dont s'établissent les connexions neuronales
à la suite de ces expériences, se construit à
cette occasion.
Dans cette optique, la question de la «vérité»
ou pertinence du modèle du monde conservé par le cerveau
individuel ne se pose pas davantage que celle du modèle du
monde correspondant à l'organisation corporelle acquise lors
de l'évolution et transmise par le génome. Le cerveau
fait en permanence des prédictions sur le monde, que l'organisme
met à l'épreuve. Les prédictions améliorant
l'adaptation de l'organisme sont conservées et sont donc
vraies» pour lui. Les autres disparaissent. Nous verrons ci-dessous
que, si l'on transpose la question de la vérité au
niveau des connaissances collectives détenues par l'espèce,
la même problématique se retrouve. Le modèle
collectif du monde ne renvoie pas à des vérités
absolues, mais à des connaissances permettant à l'espèce
de s'adapter au mieux ici et maintenant. Ce sont les seules vérités
ayant un sens pour l'espèce. Les autres disparaissent plus
ou moins rapidement.
Le cerveau des espèces supérieures, celui de l'homme
en particulier, est donc devenu avec le temps le support de modèles
du monde décrivant le milieu dans lequel chacune de ces espèces
se trouve plongée. Ce mécanisme ne fonctionne pas
toujours parfaitement. Un cerveau, qu'il soit sain ou, à
plus forte raison, endommagé, peut créer des représentations
qui ne correspondent pas aux signaux que reçoivent les organes
sensoriels. A l'inverse, il peut recevoir de bonnes informations
mais ne pas les intégrer au modèle global du monde
qu'il fournit à l'individu.
De
plus, même lorsqu'il fonctionne normalement, le cerveau ne
décrit jamais le monde tel qu'il serait aux yeux d'un observateur
extérieur omniscient. Il produit, toujours par essais et
erreurs, une vision «hallucinée» du monde (Christopher
Frith parle de «fantasy» ou «fantasme»)
qui détermine les décisions que prend l'organisme
tout entier pour optimiser son adaptation au monde. Il s'agit par
ailleurs d'un processus de regroupement statistique des informations
pertinentes, par lequel le cerveau échappe à l'envahissement
des détails perçus en permanence par les organes sensoriels.
Si l'hallucination se révèle pertinente, elle est
conservée. Sinon, elle disparaît et parfois, avec elle,
le cerveau et l'individu qui l'ont générée.
Ainsi, face à une crevasse qu'il faut franchir pour échapper
à un prédateur, le cerveau de tel individu peut estimer
à la suite d'expériences précédentes
que l'exploit est faisable. Il génère en conséquence
une représentation sur le mode hallucinatoire le décrivant
en train d'accomplir et réussir le saut. Le corps, déterminé
par cette vision, commande les gestes nécessaires. Mais l'exploit
ne réussit pas à tous les coups. L'inadéquation
entre le modèle et le milieu réel peut se payer durement.
Ceux qui étudient les primates en liberté ont été
frappés par le grand nombre des accidents mortels atteignant
des singes grimpeurs ayant manqué la branche qu'ils visaient.
Tout ceci se déroule évidemment sur un mode purement
déterministe. A aucun moment, ni le cerveau ni le corps de
l'individu ne prennent de décisions qui ne seraient pas déterminées
par des enchaînements antérieurs de causes et d'effets.
Autrement dit, évoquer la «liberté» du
décideur, au sens où les spiritualistes parlent de
libre-arbitre, n'aurait aucun sens.
Pour résumer ce passage consacré à la construction
des représentations par le cerveau, nous pourrions prendre
une image technique, que l'on se gardera évidemment de transposer
sans précautions aux cerveaux biologiques. Lorsqu'on achète
un ordinateur, doté de ses divers logiciels, la notice explique
comment le personnaliser, c'est-à-dire charger sa mémoire
des informations qui nous 'intéressent. Pour cela, il suffira
de s'en servir pendant quelques jours en utilisant les fonctions
disponibles, naviguer sur le web, communiquer par la messagerie,
télécharger
tel ou teldocument extérieur, rédiger grâce
au traitement de texte tel ou tel article, etc. Après cette
période d'interaction avec l'extérieur, par mon intermédiaire,
la mémoire de l'ordinateur se trouvera enrichie d'un grand
nombre d'informations qu'elle ne comportait pas en sortant de l'atelier.
Ces informations pourront être considérées comme
des représentations du monde construites par mon activité
et susceptibles de me servir de références en cas
de problème à résoudre. Elles pourront aussi
servir à d'autres utilisateurs éventuels de l'ordinateur.
Notons cependant un point important. Imaginons qu'au lieu de s'être
procuré un ordinateur moderne, on ait utilisé un matériel
datant des années 1980 retrouvé vierge dans un magasin.
Son architecture et ses logiciels ne m'auraient pas permis de l'enrichir
beaucoup. Sans doute aurais-je du me limiter à la fonction
traitement de texte ou tableur.
Ainsi, si l'on considère les générations successives
d'ordinateurs comme le résultat d'une évolution darwinienne
de l'espèce « ordinateur », on constate que le
génotype ou gènes propres à cette espèce
(par exemple les notices techniques utilisées par le constructeur)
ont évolué sous la pression de sélection pour
rendre les générations successives d'individus (les
phénotypes) de plus en plus aptes à s'adapter à
la pression de sélection s'exerçant sur le monde de
l'informatique. Chaque phénotype à son tour (c'est-à-dire
chaque ordinateur au sein de sa génération) a grandi
en s'enrichissant des informations que son organisation génétique
lui permettait d'acquérir. Mais comme les besoins des utilisateurs
ne cessaient de croître, les pressions de sélection
s'exerçant sur les phénotypes ont progressivement
conduit les concepteurs de génotypes, autrement dit les constructeurs,
à faire évoluer le génotype de l'espèce.
C'est au cours d'une aventure de cette nature que l'espèce
humaine s'est retrouvée dotée d'un cerveau de plus
en plus performant. Chaque propriétaire d'un cerveau le garnit
d'un modèle du monde qui lui est propre. Il le construit
à partir des informations recueillies en interagissant avec
son environnement.
Les modèles collectifs du monde et le Moi
Les psychologues ont tendance à étudier le fonctionnement
du cerveau chez l'individu, en oubliant que celui-ci est le produit
d'une évolution génétique et phénotypique
qui se produit au sein du groupe. Il faut rappeler que les représentations
neuronales se construisent pour l'essentiel lors des interactions
en miroir des individus entre eux. Chez les espèces telles
que l'espèce humaine ayant développé des langages
dotés de mots, c'est-à-dire des symboles globaux pouvant
résumer une expérience collective, les modèles
collectifs du monde s'expriment par l'intermédiaire de ces
langages. Le langage scientifique s'est imposé, chez certains
humains tout au moins, parce que, à l'expérience,
il s'est révélé le plus adéquat pour
produire des prédictions elles-mêmes les plus efficaces
en terme d'adaptation. Il va de soi que le langage scientifique
n'est pas plus «vrai», dans l'absolu, que toutes les
représentations, conscientes et inconscientes, produites
ou utilisées par un cerveau en bon état de marche.
Il est seulement le plus pertinent de tous pour réaliser
des prédictions effectives, parce qu'il rassemble l'expérience
très vaste de millions d'humains. Sa mise à jour sur
le mode essais et erreurs s'impose cependant, comme celle de tous
les modèles prédictifs plus restreints.
Parmi
les créations collectives qui s'imposent de facto aux cerveaux
des individus en interaction sociale se trouve le Moi. Certains
scientifiques, nous l'avons signalé, estiment qu'il s'agit
d'une illusion de plus créée par le cerveau, du fait
qu'il n'est pas capable de faire apparaître en simultanéité
les multiples liens reliant l'individu au monde physique et au monde
social, ainsi que leurs interactions réciproques. Ce sont
ces liens et ces interactions qui déterminent en fait le
comportement, comportement durable ou comportement dans l'instant.
Pour Christopher Frith, le cerveau génère donc une
nouvelle illusion ou hallucination, celle d'un Moi se comportant
en agent autonome. Elle exprime sous forme d'une image facilement
compréhensible et communicable aux autres l'intuition implicite
ressentie par chacun d'entre nous, celui de disposer d'une personnalité
résultant d'un ensemble complexe de traitements d'informations
réalisés à tout instant par les différentes
composantes du cerveau. Mais ce Moi se borne à entériner
avec quelques instants de retard les décisions prises par
l'organisme tout entier, sous la coordination globale du système
nerveux central et du cerveau. Ces décisions elles-mêmes
ne sont pas libres. Elles découlent de l'enchaînement
complexe des causes et des effets qui s'applique en permanence à
l'individu dans le cours de sa vie biologique et sociale.
Nous avons pourtant indiqué que la sensation, pour ne pas
parler d'illusion, de liberté que ressent le sujet (humain)
présente sans doute quelques avantages évolutionnaires,
même si beaucoup de chercheurs pensent difficile de préciser
lesquels. Nous allons donc examiner les travaux des scientifiques
qui se sont efforcés d'approfondir ce concept de Moi et proposer
des pistes permettant de comprendre son intérêt pour
les espèces, essentiellement l'espèce humaine, qui
en sont dotées.
Section
3. Propriétés et limites de la conscience supérieure
Gerald Edelman est sans doute un des spécialistes du cerveau
qui a le mieux réussi à préciser le concept
omniprésent et pourtant bien mal compris encore de conscience.
Ses principaux ouvrages s'inscrivent dans une réflexion générale
sur la conscience d'inspiration matérialiste. Dans divers
travaux, il a développé une théorie de la conscience
que l'on peut résumer ainsi :
« On ne distinguera pas la conscience telle qu'elle se
manifeste au niveau individuel de celle qui émerge dans les
relations de groupe. La conscience supérieure ou conscience
de soi ne présente pas toutes les propriétés
d'omniscience qui lui sont généralement attribuées.
«
Elle est partielle, des pans entiers de la représentation
du monde par l'organisme, y compris les informations qu'il a sur
lui-même, lui échappent définitivement ou durablement.
Le champ de l'inconscient est considérable. On y trouve la
plupart des automatismes vitaux pour la survie.
«
Elle est tardive autrement dit non « primo-décisionnelle
». Les décisions, ressenties comme volontaire par le
sujet conscient, résultent en fait d'une décision
antérieure déterminée, elle-même provenant
d'autres parties de l'organisme tout entier.
«
Elle joue cependant un rôle, permettant d'attirer l'attention
sur des phénomènes que l'expérience a classé
comme importants pour la survie. Ceci au niveau individuel comme,
grâce au langage, au niveau collectif. L'attention, à
son tour, déclenche des mécanismes correcteurs, conscients
ou inconscients. »
Gerald
Edelman a précisé ceci dans un ouvrage publié
récemment, «Second Nature», qui complète
avec beaucoup de pertinence ses efforts pour comprendre la conscience
. Renoncer en effet à cette compréhension conduit
inexorablement au dualisme selon lequel l'esprit et la matière
sont deux dimensions différentes de l'univers. Mais essayer
de comprendre la conscience en termes monistes, c'est-à-dire
en faisant de cette faculté une propriété émergente
de la matière, peut donner lieu à de nombreuses impasses.
Faut-il ne chercher la conscience que chez l'homme et exclure qu'elle
puisse exister également chez les animaux ? Comment la conscience
est-elle apparue au cours de l'évolution et à quoi
a-t-elle pu servir ? Le cerveau est-il le seul siège de la
conscience et si oui, où se trouve ce siège ? Peut-on
simuler la conscience chez des artefacts, autrement dit des robots
?
Il
apparaît immédiatement que de telles questions resteront
sans réponses utiles si l'on ne dispose pas d'une théorie
(ou d'une hypothèse globale) permettant de comprendre comment
le fonctionnement quotidien des neurones cérébraux
intégrés à un corps (embodied) doté
notamment d'organes sensoriels et effecteurs, corps lui-même
situé (embedded) dans un milieu bien défini (ce que
Gerald Edelman appelle une éconiche), peut aboutir à
l'élaboration de connaissances sur le monde. La critique
de ces connaissances permet à son tour de préciser
ce que peut signifier le concept de vérité. On en
arrive ainsi à l'épistémologie, définie
comme critique raisonnée des connaissances et des méthodes
permettant de les acquérir.
Le darwinisme
neural
Gerald
Edelman a depuis bientôt 20 ans, dans le prolongement de ses
recherches sur le système immunitaire, qui lui avaient valu
le Prix Nobel de médecine, proposé une approche permettant
d'expliciter ces divers sujets. C'est ce qu'il a nommé le
Darwinisme neural (neural Darwinism) dès 1987. Celui-ci,
dans la ligne du darwinisme génétique, lui a permis
de montrer comment, au sein des 100 milliards de neurones du cerveau
humain, des neurones ou groupes de neurones entrent en compétition
pour traiter les informations reçues dès le stade
embryonnaire par le corps situé. Cette compétition
a favorisé (ou a résulté de) la mise en place
de réseaux de neurones associatifs, au sein du cortex ou
d'aires particulières du cerveau, permettant ce que Edelman
a nommé la réentrance.
En simplifiant, on dira que les fibres réentrantes informent
telle partie du cerveau du fait que dans telle autre partie, des
neurones réagissent de façon synchrone à des
stimulus externes ou internes. Ainsi se créent des unités
de travail analogues à ce que l'informatique nomme des réseaux
de neurones formels. Elles permettent de construire des structures
neuronales en fonction de la force, de la répétition
et de la nature des informations reçues par le cerveau et
le corps situé dans son éconiche. Le cerveau adulte
disposerait de centaines de millions sinon davantage de telles structures.
La compétition entre neurones produit des résultats
spécifiques à chaque individu, tout en s'inscrivant
cependant dans les grandes fonctions cérébrales acquises
depuis longtemps par les animaux dotés d'un système
nerveux central.
Le darwinisme neural vient donc contredire directement les trois
principales attitudes qui avaient cours jusque là à
propos de la conscience :
1) qu'il s'agit d'une fonction du cerveau, certes (ce qui exclut
l'hypothèse dualiste) mais d'une fonction trop complexe pour
être étudiée –
2). que la conscience résulte de traitements algorithmiques
analogues à ceux auxquels procède un ordinateur et
3). que la conscience a résulté d'une évolution
darwinienne au sein des contenus mentaux, indépendamment
des supports neuronaux. Cette dernière hypothèse,
dite aussi du darwinisme culturel, a été récemment
reprise par la mémétique, expliquant que c'est la
compétition entre mèmes, passant d'un cerveau à
l'autre, qui a fait apparaître, notamment, la conscience de
soi (que Susan Blackmore a nommé un memeplexe ou complexe
de mèmes). Nous reviendrons sur ce dernier point plus bas.
Les structures neuronales résultant du développement
au sein du cerveau de millions de systèmes de neurones en
compétition darwinienne sur le mode mutation/sélection
et résultant de l'interaction du sujet avec son milieu, construisent
ainsi, pour ce sujet, ce que l'on nommera des systèmes de
connaissances. Ceci se produit largement en amont de l'apparition
des fonctions conscientes, puisque de tels systèmes existent
chez tous les animaux dotés d'un système nerveux central.
Ces connaissances, qui sont pour le sujet la seule « vérité
» dont il peut disposer relativement à ce qu'est le
monde extérieur, lui permettent de répondre avec un
avantage sélectif aux contraintes du milieu et à la
concurrence qui s'exerce sur lui.
Cette concurrence provient des membres de son espèce, étant
entendu que chaque espèce est elle-même en concurrence
avec d'autres. Chez les animaux non dotés de conscience,
les connaissances ou informations sur le monde se matérialisent
au travers des modules spécialisés du cerveau acquis
par l'évolution. Mais elles s'expriment aussi par l'intermédiaire
de l'architecture même du cerveau cognitif, transmis par héritage
génétique. Au fil des millions d'années de
l'évolution, les cerveaux ont été façonnés
par les exigences de la survie. Ils commandent ainsi des comportements
basiques, affinés par les démarches d'apprentissage
des individus.
La
compétition entre les connaissances
Chez l'homme, à ces mécanismes présents chez
tous les animaux s'ajoutent les connaissances sur le monde faisant
l'objet des contenus conscients. Nous reviendrons sur la façon
dont Edelman distingue la conscience primaire, existant sans doute
chez tous les animaux supérieurs (esquissée aussi
chez des robots évolutionnaire) et la conscience supérieure
ou conscience d'être conscient. Mais pour le moment, tenons-nous
en aux connaissances constituant des contenus de conscience. Ces
connaissances ont une dimension collective importante, s'exprimant
notamment au sein des langages. Mais elles sont modulées
au sein de chaque individu par le fonctionnement du cerveau conscient
dont on sait qu'il n'est jamais strictement identique d'un individu
à l'autre. La grande diversité et variété
des connaissances mettent nécessairement celles-ci aussi
en compétition darwinienne. La compétition aboutit
à sélectionner celles qui sont les plus efficaces
pour représenter le monde et qui sont donc les mieux capables
de survivre et de se transmettre – conjointement avec les
individus qui les hébergent.
Dans les sociétés modernes, la réflexion sur
la validité des connaissances et plus généralement
sur les processus permettant de les élaborer a donné
naissance à une forme de pensée critique nommée
l'épistémologie. Gerald Edelman veut désormais
fonder une nouvelle sorte d'épistémologie, s'appuyant
sur les sciences du cerveau. Il l'appelle «brain-based epistemology»,
épistémologie basée sur les sciences du cerveau,
que nous traduiront approximativement par neuro-épistémologie
ou épistémologie neurale. Pour lui, l'épistémologie
classique, définie comme une étude critique des savoirs
humains, a pris différentes formes dont la plupart selon
lui se heurtent à des impasses, analogues aux impasses que
rencontre des définitions non évolutionnaires (ou
non physiques) de la conscience.
Nos lecteurs connaissent sans doute bien les débats relatifs
aux fondements de la connaissance et subséquemment, au concept
de vérité censé les exprimer. Doit-on considérer
qu'il existe une vérité relative au monde en soi que
les connaissances conscientes ont pour rôle de préciser
progressivement, de préférence au travers d'un formalisme
expérimental et mieux encore logico-mathématique strict
et universel ? Y a-t-il au contraire autant de vérités
qu'il existe de connaissances utiles aux individus qui s'y réfèrent
et de parties du monde auxquelles ces individus sont spécifiquement
confrontés. Dans ce cas, les «vérités»
peuvent être approximatives, faire appel aux analogies et
à l'intuition. On dira alors que seule doit compter l'aide
qu'elles apportent aux individus dans leur lutte pour la survie.
Qu'importe que le chat soit noir ou gris s'il attrape les souris.
Pour Edelman, la neuro-épistémologie doit viser plus
loin que la simple réflexion sur l'émergence des savoirs.
Elle doit viser à rapprocher les savoirs relatifs aux sciences
dures et ceux relatifs aux sciences humaines, à la création
artistique et autres activités ou intervient la sensibilité
et la créativité informelle. En effet, comme on le
verra, il n'y a pas pour lui de différences de nature entre
ces différentes formes de création et de connaissance.
Elles relèvent d'un processus commun qui, là encore,
trouve ses sources dans le darwinisme neural. Il faut donc supprimer
les fossés qui se sont établies entre elles, notamment
dans le monde académique. Sans être à proprement
parler wilsonien, c'est-à-dire partisan de la sociobiologie,
Gerald Edelman milite en faveur de la «consilience»,
terme utilisé par E.O.Wilson pour exprimer la convergence
des savoirs. Ceci posé, il faut bien admettre que les différentes
connaissances émergent et se maintiennent, au cas par cas,
selon leurs capacités à s'imposer, c'est-à-dire
finalement selon leurs capacités à favoriser l'adaptation
des individus et des groupes qui les produisent et les utilisent.
La querelle
de la vérité
On ne peut pas parler d'épistémologie sans parler
de vérité. On sait qu'aujourd'hui la question de la
vérité devient un véritable enjeu de société,
enjeu de nature politique, avec la multiplication, hors de toute
démarche scientifique, des églises, sectes et mouvements
politiques qui prétendent détenir des Vérités
absolues et les imposer à tous. Cet absolutisme n'est évidemment
pas nouveau.
Il avait marqué l'histoire de la pensée dès
ses origines. Mais on pouvait croire, avec les progrès en
Occident de ce que l'onavait appelé les Lumières ou
le rationalisme, qu'il perdait du terrain. L'expérience montre
qu'il n'en est rien. Comme au Moyen-âge chrétien, chacun
est désormais sommé par les nouvelles intolérances
de s'incliner devant des vérités auto-proclamées,
sauf à mettre sa liberté, voire sa vie, en danger.
Le débat est particulièrement actuel aux Etats-Unis,
où les fondamentalistes chrétiens éliminent
petit à petit les tenants de la rationalité scientifique.
Ils rejoignent d'ailleurs en intolérance les fondamentalistes
islamiques, eux-mêmes de plus en plus nombreux y compris dans
le monde occidental.
On peut penser que c'est pour contribuer à la réflexion
sur la vérité et à la critique des contenus
de connaissances, en réponse aux procès faits à
la science par les tenants de l'Intelligent Design, que Gérald
Edelman a décidé, sur la fin d'une carrière
bien remplie, d'orienter ses travaux.. Face à l'influence
croissante, en Amérique, de ce que Richard Dawkins les «talibans
chrétiens», il estime que sa théorie du darwinisme
neuronal lui permet d'apporter des éclairages importants
au débat épistémologique sur la formation des
connaissances et sur leur validité, c'est-à-dire sur
le concept de vérité scientifique. Il s'inscrit donc
de nouveau en défenseur du matérialisme scientifique.
Mais dans ce domaine comme dans celui de la conscience, il a voulu
rester fidèle à sa méthode, c'est-à-dire
éviter les voies sans issues consistant à s'interroger
sur les fondements logiques (et a fortiori sur les fondements philosophiques)
pouvant justifier de parler de vérités en termes absolus
– ce qui renverrait à un improbable réalisme
scientifique selon lequel il existerait un monde en soi que l'observateur
pourrait espérer décrire par des pratiques expérimentales
rigoureuses.
Autrement dit, Gerald Edelman s'inscrit, sans le dire nettement,
dans ce que l'on pourrait appeler le relativisme des connaissances.
– ou plutôt dans un relativisme tempéré,
analogue à celui concernant la conscience elle-même.
Nous avons parlé pour notre part, dans d'autres textes, de
«constructivisme», terme plus engageant que celui de
relativisme. Pour le darwinisme neural, il n'existe pas de conscience
en soi, mais des processus d'interaction avec le monde permettant
au cerveau de faire émerger des contenus conscients qui sont
à la fois propres à chaque individu et qui dans le
même temps peuvent être partagés ou répartis
au sein des groupes grâce aux échanges langagiers.
Il en est de même des connaissances et des prétendues
« vérités » qu'elles exprimeraient. Chaque
individu construit ses propres connaissances, autrement dit ses
propres vérités. Celles-ci, lorsque l'individu considéré
a la possibilité de les confronter à des connaissances
collectives, prennent une portée plus générale
sans pour autant pouvoir prétendre à une valeur absolue.
Le cerveau se représente spontanément le monde au
travers des entrées sensorielles et traduit ces connaissances,
individuelles ou collectives, par des expressions approximatives,
métaphoriques, symboliques, dont aucune ne devrait pouvoir
prétendre à l'universalité. Le cerveau, comme
Edelman le rappelle constamment, n'est pas un ordinateur travaillant
sur des données bien définies et utilisant pour ce
faire des programmes pré-constitués. Le cerveau travaille
sur le mode très général dit de la «
reconnaissance de forme ». On sait que ce terme est employé
en intelligence artificielle pour désigner le travail de
catégorisation empirique auquel un système informatique
non programmé à l'avance se livre pour identifier
les constantes du milieu avec lequel il réagit : constantes
visuelles, sonores ou phénoménales. Il se dote d'une
représentation globale du monde résultant de la compétition
darwinienne entre représentations provenant des cerveaux
des individus partageant la même éco-niche . Il y a
autant de « vérités », qu'il y a de cerveaux,
tout au moins au niveau du détail. Au sein des groupes, les
échanges entre cerveaux peuvent aboutir à des «
vérités collectives,» qui restent cependant
relatives (non absolues) et constamment en évolution.
De ces «vérités collectives relatives»
peut émerger un «univers virtuel» fait de représentations
du monde prenant la forme de lois scientifiques voire de modèles
mathématiques. Cet univers est plus «vrai» que
l'ensemble des vérités individuelles, au moins pour
les individus utilisant la démarche scientifique expérimentale
et les mathématiques. Mais, comme on le sait en ce qui concerne
la formalisation des savoirs au sein de lois scientifiques et de
modèles mathématiques, le passage de l'approximatif
à la rigueur se traduit par d'innombrables pertes. Le champ
se rétrécit considérablement et souvent le
modèle se révèle trop rigide pour rester longtemps
adéquat. La science ne renonce certes pas à proposer
des lois, mais, en permanence, la critique de ces lois et la recherche
de nouvelles lois font un large appel à l'heuristique libre,
à l'imagination et au rêve.
L' «univers» formalisée par la science ne renvoie
donc pas plus que les « vérités collectives
et individuelles» à une Vérité absolue
ou en soi, puisque, comme celles-ci, elle résulte de la compétition
darwinienne entre contenus de conscience et n'est donc jamais figée.
Elle est seulement plus générale et s'appuie sur des
faits expérimentaux qui, tout en nécessitant d'être,
eux-aussi, relativisés, présentent des fondations
plus solides pour la construction d'une neuro-épistémologie
critique que ne le sont les « faits » observés
empiriquement par des individus dépourvus d'appareils rigoureux
de vérification.
La
neuro-épistémologie à la lumière du
darwinisme neural
Ceci posé, en quoi ce qui précède peut-il autoriser
à parler de neuro-épistémologie comme le fait
Gerald Edelman ? Il faut pour le comprendre revenir à la
façon dont il se représente la formation et le rôle
de la conscience, c'est-à-dire à sa théorie
du darwinisme neural. Nous avons vu que pour lui le cerveau est
organisé en un très grand nombre de modules distincts
mais néanmoins interconnectés (par la réentrance).
Certains ont été acquis par l'espèce et sont
donc transmis dès la naissance à partir de l'architecture
du cerveau définie par la coopération de différents
gènes. D'autres résultent du mécanisme général
de « reconnaissance de formes », évoqué
ci-dessus, par lequel le cerveau dès le stade embryonnaire
établit des catégories au sein des informations endogènes
et exogènes perçues par les sens.
Un point essentiel, sur lequel Edelman insiste, concerne la redondance
(appelée dégénérescence dans le vocabulaire
scientifique) entre ces modules. Le terme signifie que des modules
différents peuvent représenter plus ou moins approximativement
la même forme. Ceci est particulièrement évident
au sein des cortex visuels et auditifs. Ainsi est assurée
la variation ou variabilité dans les représentations,
autrement dit un Générateur de diversité (GOD
pour les évolutionnistes, soit Generator of Diversity !),
permettant à la compétition darwinienne entre modules
de s'exercer.
Edelman, dans la description du cerveau qu'il propose, évoque
aussi ce qu'il appelle des «centres de valeurs». Ceux-ci
n'ont rien à voir avec les valeurs morales. Le mot désigne
les aires cérébrales capables de diffuser dans l'ensemble
du cerveau puis de l'organisme des neurotransmetteurs génériques,
incitatifs ou inhibiteurs, qui renforcent les réactions globales
de l'organisme. Ainsi en est-il de l'adrénaline, qui dans
la plupart des espèces, contribue à mobiliser les
ressources physiques de l'individu face à un danger. On retrouve
là un mécanisme courant dans tous les réseaux
de neurones formels, caractérisant ce que l'on appelle les
processus de récompense. Le livre évoque enfin, pour
compléter ce bref recensement, les neurones moteurs et plus
généralement l'appareil sensorimoteur, qui permet
à chaque organisme de s'inscrire dans son éco-niche
et de le modifier. Chez l'homme moderne, cet appareil sensorimoteur
est complété par les machines et instruments produits
par la technologie.
Ces divers éléments constitutifs de la complexité
du corps en situation contribuent ainsi, selon l'hypothèse
du neuro-darwinisme, à la production de faits de conscience
plus ou moins élaborés. Le neuro-darwinisme est évidemment
l'antichambre méthodologique de la neuro-épistémologie.
Rappelons la théorie de la conscience que tout ceci sous-tend.
C'est aussi celle de beaucoup de neuro-scientifiques matérialistes.
L'organisme doté d'un système nerveux central situé
dans le corps, le corps lui-même étant situé
dans son éco-niche, constitue un ensemble évolutionnaire
aux millions de modules en interaction. Inévitablement, il
en émerge des états de conscience primaire, c'est-à-dire
conscience de soi dans son environnement mais non conscience d'être
conscient. On admet généralement que de tels états
sont présents chez la plupart des animaux supérieurs.
Mais comme ceux-ci manquent du langage, ils ne sont pas capables
de se représenter eux-mêmes à eux-mêmes
en tant que sujets conscients. Ils ne peuvent pas non plus construire
de modèles visant le passé ni le futur dans lesquels
ils se positionneraient comme acteurs. Ils ne peuvent donc pas élaborer
des stratégies de survie à long terme. Sur ce point,
Edelman a toujours indiqué que, pour lui, le passé
et le futur n'existent pas en soi. Ce sont des constructions utilisant
des mots, autrement dit des modèles informationnels, avec
lesquels un modèle du soi, lui-même exprimé
par le langage, peut être mis en interaction.
Edelman est donc conduit, ce qui est devenu classique depuis quelques
années chez les neuroscientifiques matérialistes,
à distinguer la conscience primaire et la forme plus «évoluée»
de conscience, dite supérieure, qui en émerge au sein
des cerveaux disposant d'une complexité supplémentaire.
C'est grâce à cette complexité neurale supplémentaire
que de nouveaux modules eux-mêmes redondants sont apparus
pour désigner le soi et bien d'autres concepts reprenant
au second ou au troisième degré des « formes
» identifiées par la conscience primaire. Quel est
le rôle fonctionnel de cette conscience supérieure
? Celui de la conscience primaire n'est évidemment pas discutable.
Elle permet à l'animal d'acquérir une représentation
globale du monde, au lieu d'être déterminé par
des évènements différents survenant sans ordre
apparent. Par contre, sur le rôle fonctionnel de la conscience
supérieure, les opinions diffèrent encore.
Comment
la conscience supérieure peut devenir causale
Edelman rejoint les neuroscientifiques pour qui la conscience supérieure
n'est jamais causale. Autrement dit, il refuse le concept de libre-arbitre,
grâce auquel les spiritualistes réintroduisent le dualisme.
Cependant, il ne veut pas faire de la conscience supérieure
un simple épiphénomène dont la survivance au
sein de l'évolution ne s'expliquerait pas. Il en fait un
indicateur permettant à l'organisme (par l'intermédiaire
du cerveau en général) de nous rendre compte de certains
de nos états et de les signaler à nous-mêês
et aux autres par le langage. Cette hypothèse repose sur
celle selon laquelle la construction du Moi résulte de l'interaction
de l'individu avec les autres individus grâce au langage et
aux artefacts développés à l'intérieur
des sociétés.
Nous pouvons ici expliquer d'une façon très simple
pourquoi les individus humains ont hérité de l'évolution
la capacité d'exprimer les états dominants de leur
conscience primaire à travers le langage et en les attribuant
à un Moi supposé causal, c'est-à-dire supposé
doté de libre-arbitre. C'est parce que le corps inconscient,
le seul qui soit causal (on peut pour faciliter la présentation
parler d'un Moi inconscient, qui ne correspond évidemment
pas à l'inconscient freudien) peut ainsi faire part de ses
états internes aux autres membres du groupe afin d'y recruter
des alliés. Les animaux font d'ailleurs cela avec moins de
sophistication quand ils expriment des émotions par des cris
ou gestes. Ceux-ci sont destinés au groupe, pour provoquer
des réactions collectives venant à l'aide de l'individu
signaleur.
Prenons un exemple. Circulant en forêt, je perçois
inconsciemment la présence d'un prédateur et, toujours
inconsciemment, je m'en écarte. Mon Moi inconscient a dans
ce cas pris seul la bonne décision. Cependant, si quelques
instants plus tard, ma conscience supérieure est avertie
(par réentrance) de ce qu'a décidé ma conscience
primaire et en avertis le groupe par un discours adéquat
( "j'ai décidé" de m'éloigner
de ce fourré où "je pense" que se trouve
un prédateur), les autres individus du groupe peuvent
comprendre immédiatement le signal de danger et y réagir
adéquatement. Réagir signifie en ce cas que la conscience
primaire de chacun d'eux comprend inconsciemment le message et prend
immédiatement les mesures adéquates.
Mais
réagir signifie aussi que le Moi collectif des consciences
supérieures ainsi formé grâce au langage partagé
renforce dans chacun des organismes individuels les actions destinées
à protéger non seulement les individus considérés
isolément, mais l'ensemble du groupe se comportant alors
en super-organisme doté d'une conscience primaire (voire
d'une conscience supérieure). Pour être exhaustif,
on ajoutera que l'existence d'une conscience supérieure individuelle
s'exprimant
par le verbe n'est pas inutile à la survie de l'individu.
Même si je suis seul face au danger, le fait que je me dise
(par la voix intérieure de la conscience supérieure)
"il y a là un danger" peut aider le Moi
inconscient à mieux mobiliser ses ressources, notamment en
déclenchant l'action de ce que Edelman appelle les centres
de valeur du cerveau - sécrétion d'adrénaline
par exemple.
On peut alors considérer que le Moi conscient individuel
serait la façon dont une représentation d'un Moi générique
construite au sein des collectivités dotées de langage
s'incarnerait et se spécifierait au sein de l'individu particulier,
grâce aux échanges sociaux et notamment grâce
à l'éducation – le tout évidemment à
l'occasion de compétitions darwiniennes permanentes, tant
dans le cerveau individuel que dans ce que l'on pourrait appeler
le cerveau collectif. A ce moment, le Moi individuel s'exprimant
au sein de la société et représentant une variante
d'un Moi collectif plus général, pourrait sinon redevenir
à lui seul causal, du moins contribuer à l'émergence
d'une action causale. Ses évolutions commanderaient les organes
effecteurs de la société ou plus précisément
celles des individus qui manipulent les organes effecteurs.
Or ceux-ci, contrairement aux états de conscience supérieure
individuels, sont directement en prise sur le monde. Il devient
donc productif de s'interroger par l'épistémologie
sur la valeur quant à la survie des connaissances du monde
que génèrent de tels Moi collectifs et sur les rapports
que ces connaissances peuvent avoir avec une supposée vérité.
Si elles s'auto-proclament vraies, relativement ou absolument, elles
n'en auront que plus de force persuasive dans la compétition
entre les connaissances et entre ceux qui les hébergent.
L'hypothèse d'un Moi fédérateur se développant
au sein des neurones du cortex supérieur, celui responsable
des associations, pourrait peut-être aussi aider à
comprendre la question délicate résumée par
le concept de noyau dynamique et d'activité intégrative
(Dynamic Core). On nomme ainsi l'espace hypothétique,
dit aussi par Bernard Baars « espace de travail global »
(Global working space) , ou se formaliserait en dernier
ressort la décision consciente. Edelman pour sa part n'y
insiste pas. Pour lui, contrairement à d'autres neurologues
, Bernard Baars ou Stanislas Dehaene, ce n'est pas un point prioritaire
pour la compréhension de la conscience. Il se borne à
constater que, dans les cerveaux sains, la conscience n'est pas
dissociée, tout au moins dans l'instant présent. Elle
est unitaire. Ceci est vrai qu'il s'agisse de la conscience primaire
ou de la conscience supérieure. Le cerveau parait capable
de réaliser à tout moment une seule et unique synthèse
résumant les résultats de la compétition darwinienne
incessante entre lesquels s'affrontent les modules neuronaux conscients
et inconscients. Ainsi le rapporteur d'un congrès animé
peut résumer en un compte-rendu clair les résultats
des débats.
Mais quel est le mécanisme qui permet à tout moment
l'expression d'un état unique de conscience ? (On parle aussi
du problème du « binding »). Où
et comment se produit ce phénomène essentiel à
la compréhension de l'unité du moi conscient individuel
? On sait que la question n'est pas résolue actuellement.
Gerald Edelman fait cependant à ce sujet une observation
à laquelle nous devons être attentifs.
Il explique que pour comprendre le fonctionnant du noyau dynamique
et la génération d'états de conscience unitaires,
il est pratiquement impossible aujourd'hui d'expérimenter
chez l'animal vivant et moins encore chez l'homme. Il faudrait de
toutes façons sans doute descendre bien au-delà de
l'observation des neurones individuels, afin d'observer le fonctionnement
corrélé de milliards de cellules – et de molécules
chimiques - appartenant au corps dans lequel le cerveau est situé.
Par contre, selon lui, on peut espérer que l'étude,
bien plus facile à mener, de la façon dont des états
de conscience primaire émergent chez les robots pourrait
nous quelques pistes – ceci même si l'on découvrait
que les robots acquièrent des consciences bien différentes
des nôtres, comparables à ce que pourraient être
des consciences d'extraterrestres.
Section
4. Le cerveau des émotions
Antonio R. Damasio est chef du département de neurologie
au Collège de médecine de l'Université de l'Iowa.
Il est également professeur adjoint au Salk Institute de
La Jolla. Il est aujourd'hui mondialement connu pour ses travaux
sur le cerveau humain, dont il explore la complexité, notamment
au regard de la mémoire, du langage et des émotions.
La
thèse d'Antonio Damasio sur les origines de l'esprit et de
la conscience est aujourd'hui remarquablement cohérente et
convaincante. Il l'a formalisée dans deux ouvrages principaux
: « The Feeling of What Happens » suivi par
«Looking for Spinoza», qui ont consacré
la prise en considération des sentiments dans la compréhension
des relations entre le corps, le cerveau et l'esprit. Cette thèse
confirme et éclaire les théories, de plus en plus
fréquentes aujourd'hui, montrant que les formes les plus
élaborées de l'esprit et de la conscience humaine
sont des acquis de l'évolution ayant émergé,
selon les lois simples de la compétition darwinienne, dès
l'aube de l'apparition de la vie sur Terre. Ce qu'il avance s'appuie
sur une série impressionnante d'observations cliniques ou
permises par l'imagerie cérébrale fonctionnelle. Ces
expériences n'apportent évidemment pas des preuves
définitives, mais leur convergence permet de donner des fondements
solides aux interprétations qu'en propose Damasio. Ceux que
le prétendu réductionnisme de celui-ci scandaliserait
(faire des sentiments conscients et de l'état du Moi lui-même
la conséquence d'états bien définis du corps)
doivent se dire que l'auteur n'avance rien sans preuves expérimentales.
Essayons de résumer en quelques paragraphes l'essentiel des
propositions d'Antonio Damasio. Elles semblent si cohérentes
que nous pourrions parler à leur propos d'un véritable
"système Damasio" :
L'homéostasie
Les organismes vivants se caractérisent d'abord, avant même
leur capacité à se reproduire et à muter, par
l'existence d'un "corps" assurant la permanence d'un milieu
interne protégé de l'extérieur par une barrière.
Des plus simples aux plus complexes, ils n'ont pu survivre qu'en
maintenant ce milieu interne à l'abri des agressions de l'environnement.
C'est ce que l'on appelle couramment l'homéostasie. L'organisme
vivant est une "machine homéostatique" dont le
métabolisme est assuré par des processus élémentaires
acquis génétiquement et présents dès
les formes les plus simples des cellules homozygotes. On retrouve
ces mécanismes sans changements fondamentaux tout au long
de l'échelle des organismes vivants.
Les stimulus
et sensations
Les mécanismes assurant la survie et le métabolisme
des organismes sont déclenchés par des stimulus externes
(réception d'une phéromone provenant d'un partenaire
sexuel possible, par exemple) ou internes (sensation de faim provenant
de la baisse du dosage du sucre). Une chaîne de déclenchement
(trigger) s'engage ensuite, jusqu'au cerveau, mobilisant les différentes
ressources de l'organisme. On ne peut séparer conceptuellement
le stimulus ou déclencheur et le mécanisme déclenché.
L'un et l'autre co-évoluent en interrelation.
Les réflexes
Les corps ont été dotés progressivement par
l'évolution d'organes de plus en plus complexes capables
d'assurer les grandes fonctions d'alimentation, d'excrétion,
de reproduction, de fuite devant les prédateurs. Ces organes
sont commandés par des réflexes de base (basic reflexes)
déclenchés par les stimulus précités.
Des dispositifs de contrôle coordonné de la bonne exécution
de ces fonctions ont été sélectionnés
par l'évolution, y compris chez les organismes les plus simples,
notamment sous la forme d'échanges de messages chimiques.
Dès le début, un système immunologique s'est
développé pour assurer la protection contre les invasions
extérieures. Ainsi s'est précisé ce qui était
pour ces organismes le Bien (les facteurs leur permettant de se
maintenir en vie et en bonne santé) et le Mal (les facteurs
les conduisant à dépérir et mourir). Spinoza,
rappelle Damasio, a qualifié de "conatus" la tendance,
propre à la vie, de chaque organisme à persévérer
dans son être, en faisant appel aux ressources nécessaires.
Les cartes
corporelles cérébrales
Avec la complexification croissante des organismes, des organes
spécialisés dans le contrôle de l'homéostasie
et dans le déclenchement des actions réparatrices
sont apparus. Ce furent les systèmes nerveux. Une part importante
des génomes, chez les organismes simples comme le ver ou
la mouche ou chez les mammifères supérieurs et l'homme,
s'est trouvée dédiée à la programmation
des processus d'entrée-sortie et de contrôle coordonnés
permettant la surveillance des paramètres de bon équilibre
et la mise en œuvre des procédures de survie : s'alimenter,
se reproduire, élever les descendants, fuir les prédateurs,
etc. Les cerveaux, pour ce faire, disposent de multiples cartes
corporelles (body-map) qui permettent la synthèse des signaux
provenant du corps. Le cerveau, en ce sens, élabore une image
dynamique du corps analogue aux tableaux de bord des machines complexes.
Il s'agit de connaître en temps quasi-réel l'état
du système et d'engager immédiatement les actions
réparatrices.
Les émotions
Les stimulus permettant la mise en œuvre des différents
processus vitaux et leur coordination par le cerveau s'organisent,
à partir des organes des sens, en messages sensoriels de
plus en plus élaborés (sensations) lesquels donnent
naissance, au-delà d'un certain niveau d'évolution,
à des tendances et appétits (drives, appetites) puis
à des émotions d'appétence ou de rejet produisant
des états corporels complexes. Dans la terminologie de Damasio,
sensations et émotions ne sont pas nécessairement
conscientes. Au contraire, dans la totalité des êtres
vivants y compris chez l'homme, elles sont principalement inconscientes.
Les
émotions ne sont pas des phénomènes gratuits,
mais font partie essentielle de la mise en œuvre des processus
vitaux. Elles ont été programmées par l'évolution
génétique pour mobiliser le plus efficacement possible
les ressources de l'organisme au service du bon fonctionnement des
organes sensoriels et effecteurs. Damasio les désigne du
nom de "emotions proper ", que l'on pourrait traduire
par le terme de "tuteur émotionnel" ou "moteur
émotionnel". Il distingue les émotions basiques,
énergie, enthousiasme, malaise; les émotions primaires
: faim, plaisir, désir, peur et les émotions "sociales"
résultant de l'exercice des précédentes dans
la vie en société, laquelle est indispensable comme
on le sait à la construction des individus, même des
plus simples : orgueil, sympathie, indignation, etc.. On a tout
lieu de penser que, si les émotions sont difficiles à
mettre en évidence chez les organismes relativement simples
(insectes, mollusques), elles existent pourtant. En tous cas, on
sait maintenant les observer à l'œuvre dans les espèces
plus complexes, de la même façon que chez l'homme,
même lorsqu'elles ne sont pas entrées dans le champ
de la conscience. Dans cette optique, les émotions sont indispensables
à la survie.
Les émotions, comme les sensations, mais à un niveau
supérieur, se traduisent par diverses modifications corporelles.
Celles-ci sont à la fois le signal permettant au cerveau
de les enregistrer et le moyen dont dispose l'organisme pour affronter
victorieusement les facteurs internes et externes visant à
déstabiliser son homéostasie. Ainsi, manifester des
signes de colère peut éloigner un adversaire. Là
encore, ces modifications corporelles n'ont pas besoin d'être
conscientes pour jouer leur rôle protecteur.
Les émotions, facteurs essentiels de la capacité de
l'organisme à survivre dans un milieu nécessairement
hostile, se déclenchent dés que l'organisme perçoit,
sous forme de messages sensoriels simples ou complexes (sensations),
les indicateurs internes ou externes signifiant le danger (le Mal)
ou au contraire l'obtention d'un état d'équilibre
(le Bien). Chaque individu est entouré de stimulus générant
des émotions (emotionally competent stimulus, ECS) auxquels
il réagit en permanence. L'identification de ces ECS est
généralement programmée génétiquement
(par exemple la méfiance à l'égard d'un objet
non identifié). Mais beaucoup d'ECS sont les produits de
l'expérience individuelle, acquise dans le cadre des échanges
au sein du groupe (que l'on pourra dire culturelle).
Les processus qui précèdent l'apparition des émotions,
et celles-ci elles-mêmes, sont hérités génétiquement,
du moins dans leurs grandes lignes. L'évolution individuelle
de chacun (sa culture) se borne à individualiser et enrichir
ces cadres génétiquement transmis. Les moteurs émotionnels
ayant évolué pour optimiser les chances de survie
des individus peuvent se révéler mal adaptés
ou néfastes dans d'autres circonstances, notamment dans la
vie en société moderne. Mais comment espérer
que leurs déterminants génétiques puissent
cesser d'agir ? C'est là tout le problème du contrat
social.
Les sentiments
et les pensées
Chez les organismes dotés de pré-conscience ou de
conscience, notamment chez l'homme, les mécanismes de survie
précédemment décrits et générant
des émotions, vont plus loin. Certaines émotions deviennent
conscientes. On peut les appeler des sentiments (feeling). Ceux-ci,
dans leurs formes extrêmes, prendront la forme de passions.
Comment définir les sentiments, par rapport aux émotions,
outre le fait qu'ils sont conscients et que celles-ci ne le sont
pas nécessairement ? Les sentiments correspondent à
la perception d'un certain état du corps à laquelle
s'ajoute la perception de l'état d'esprit correspondant,
c'est-à-dire des pensées (thought) que le cerveau
génère compte tenu de ce qu'il perçoit de l'état
du corps. Les sentiments et les pensées ne viennent donc
pas de nulle part, mais sont adaptés à la situation
où se trouve l'organisme. Damasio rappelle que c'était
là le point de vue de William James (1842-1910) aussi méconnu
en son temps que Spinoza : "le sentiment est la perception
du corps réel modifié par l'émotion".
C'est donc au sommet seulement de processus empilés (nesting
principle) qu'apparaissent les sentiments. Du fait que ceux-ci sont
conscients, leur importance a été surestimée,
tandis que les mécanismes leur donnant naissance, restant
inconscients, ont été ignorés ou peu étudiés.
Quel est alors le rôle des sentiments, en termes de sélection
darwinienne ? Poser la question revient à poser la question
du rôle de la conscience. La conscience, chez l'homme comme
chez les organismes dotés de formes de conscience plus simples,
se construit sur la base d'émotions transformées en
sentiments. Sert-elle à quelque chose ? On admet généralement
que la conscience n'est pas un simple épiphénomène,
mais permet d'organiser les sensations et les émotions du
moment en les comparant les unes aux autres et en les rapprochant
de celles constituant la conscience biographique du sujet. La conscience
mobilise et regroupe à tout moment dans un espace de travail
commun un certain nombre d'informations nécessaires à
la définition de stratégies de survie et à
la prise de décision.
Damasio, dès le début de ses travaux, s'était
efforcé de cerner le concept de proto-soi, de soi instantané,
de soi biographique (c'est-à-dire capable de se rétrojecter
dans le passé et se projeter dans l'avenir). Aujourd'hui,
il fait reposer le soi sur une prise de conscience des émotions
les plus fortes, c'est-à-dire aussi de certains des facteurs
déclencheurs de ces émotions, ainsi que des modifications
corporelles qu'elles entraînent. L'état de conscience
en ce cas est d'abord une conséquence des émotions
qui le précèdent, mais il agit en retour sur celles-ci,
en favorisant la prise de décision commandant des comportements
d'adaptation et les modifications corporelles qui leurs sont liées.
Il peut s'établir à ce niveau une co-évolution
ou interaction entre émotions, sentiments et comportements
en découlant.
Les idées
Les sentiments entrant dans le champ conscient génèrent
aussi des comportements de type social. La conscience se construit
principalement, dans le cerveau conscient, par le jeu des échanges
langagiers et symboliques entre individus au sein des groupes. L'interaction
entre émotions et sentiments se poursuit à ce niveau.
On exprime un sentiment lui-même lié à une émotion,
par l'échange d'une information symbolique ayant valeur de
langage, signes ou mots. Ceux-ci s'organisent en opinions ou idées
dès lors qu'ils respectent un certain formalisme grammatical.
Ce faisant on peut communiquer avec les autres sur une base commune,
puisque ceux-ci sont organisés génétiquement
pour fonctionner d'une façon identique au sein de l'espèce.
A l'intérieur des groupes, les émotions et les sentiments
s'expriment sous forme de comportements spécifiques, sélectionnés
par l'évolution pour assurer la survie collective. C'est
le cas de l'empathie par laquelle on comprend intuitivement ce que
ressent autrui. C'est aussi le cas des comportements dits altruistes
ou moraux. Les individus y sacrifient un intérêt immédiat
au profit d'un avantage plus lointain procuré par la survie
du groupe que favorise ce sacrifice. L'établissement et le
respect d'un contrat social permettant de sublimer les déterminismes
génétiques primaires en découlent aussi.
D'autres comportements collectifs se traduisent par des échanges
d'idées. Celles-ci, pour Damasio, ne sont pas inspirées
par une rationalité abstraite. Elles expriment directement
les émotions et sentiments des individus. Elles ne sont comprises
et acceptées par les autres individus que si elles correspondent
à leurs propres émotions et sentiments. Sinon, elles
sont ignorées ou rejetées.
Toute cette évolution s'est construite par interaction entre
les organismes et les milieux de plus en plus étendus auxquels
ces organismes se sont trouvés confrontés en conséquence
de l'accroissement de leurs possibilités corporelles. On
se trouve là dans le paradigme de l'adaptation darwinienne
le plus classique, sans qu'il soit nécessaire de faire appel
à aucune finalité ou dessein a priori.
La neurophysiologie
des passions
Antonio Damasio ne se limite évidemment pas à la description
de ces divers mécanismes élémentaires. Il montre
comment ceux-ci construisent les formes et valeurs sociales élaborées,
caractéristiques de l'humanité telle que nous la connaissons
actuellement. Mais là, ne voulant pas s'engager dans des
constructions spéculatives, il admet que l'état actuel
des recherches n'est pas suffisant pour démontrer l'interaction
de l'anthropologie, de la sociologie, de la psychanalyse avec la
neurobiologie. C'est encore moins le cas en ce qui concerne l'éthique,
le droit et la religion. Il se borne pour sa part à rechercher,
comme nous venons de le voir, les prémisses de l'éthique
et de la morale dans les espèces animales, sous la forme
des comportements altruistes. Mais il en dit assez pour laisser
penser que, de même qu'en ce qui concerne l'altruisme, toutes
les formes élaborées de l'activité sociale
devraient pouvoir être repérées et, le cas échéant,
modifiées, à partir de leurs traces neurales. Les
personnes n'ayant pas compris comment des mécanismes évolutionnaires
sur le mode darwinien ont conduit à l'apparition de nos sociétés
et de leurs cultures reprocheront à Damasio son matérialisme
ou son réductionnisme. Mais aujourd'hui il n'est plus possible
de présenter les produits les plus élaborés
de la société comme ayant surgi de nulle part, ou
découlant d'une évolution uniquement culturelle.
Au demeurant, Damasio tient à montrer qu'il n'est pas réductionniste.
Pour lui, la biologie des relations entre le corps et l'esprit,
la neurophysiologie des émotions et des sentiments (des passions),
ouvre des perspectives morales considérables. Est-ce que
connaître nos émotions et nos sentiments peut nous
conduire à mieux vivre, atteindre un état de "contentement",
d'accomplissement, qui était selon lui celui de Spinoza.
C'est parce que Spinoza avait atteint cet état, nous dit
Damasio, que malgré sa santé fragile, il a pu réaliser
une œuvre aussi sereine, aussi prémonitoire des grandes
discussions philosophiques et morales qui allaient se généraliser
au siècle des Lumières. A la question qu'il se pose
à lui-même, Damasio répond positivement. Découvrir,
grâce aux recherches qu'il nous propose, quels sont les ressorts
profonds de nos sentiments et de nos pensées nous aidera
à rechercher cet état d'accomplissement sans lequel
la vie n'est guère supportable.
Une grande variété de parades aux disfonctionnement
dont nous souffrons pourra être envisagée, ceci dès
les prochaines décennies. Mais ce sera aussi au plan collectif,
celui de la politique et la morale sociales, que ces recherches
seront utiles. Les mécanismes régulateurs de l'activité
sociale ont été en général développés
par l'évolution depuis des millions d'années. D'autres
sont récents, datant de quelques millénaires, et se
cherchent encore dans le désordre. Mais les problèmes
qu'affrontent aujourd'hui l'humanité se compliquent considérablement.
Une évaluation systématique des mécanismes
régulateurs s'impose de façon de plus en plus pressante.
Les remèdes aux disfonctionnements collectifs, par exemple
l'addiction aux drogues et la violence, seront plus complexes que
ceux applicables aux individus. Connaître l'esprit humain
de façon plus scientifique aidera à trouver ces solutions.
Il ne servira à rien de vouloir imposer aux gens des conduites
ou des sacrifices qu'ils se seront pas en état de comprendre.
On peut par contre espérer que, mieux informés par
la science, ceux qui s'attacheront à traiter les grands problèmes
sociaux, et les individus impliqués eux-mêmes, trouveront
des voies d'espoir vers un meilleur état d'équilibre
et de "contentement".
Un modèle
déterministe de la conscience ?
Damasio nous propose-t-il un modèle déterministe de
la conscience ? C'est le cas, en ce sens que pour lui les sentiments
et les idées conscientes découlent d'une chaîne
de causes et d'effets dont l'origine se trouve dans les mécanismes
simples permettant aux organismes de maintenir leur homéostasie
à travers les vicissitudes de leurs interactions avec leur
milieu. Comme il le dit lui-même, si les sentiments et les
idées ne trouvaient pas là leurs origines, d'où
viendraient-ils ? Certainement pas de nulle part ni d'ailleurs.
Ses adversaires ne se sont pas privés de reprocher à
l'auteur son prétendu réductionnisme. C'est ce dont
d'ailleurs on accuse tous les neurophysiologistes. Il est certain
qu'en poussant le modèle à l'extrême, on pourra
dire que toutes les idées bonnes ou mauvaises des hommes,
toutes les décisions soi-disant rationnelles qu'ils prétendent
prendre librement, découlent de l'état de leur métabolisme
primaire. Ce ne serait peut-être pas faux, mais à tout
le moins il faudrait le prouver au cas par cas. Pourquoi par exemple
Spinoza, doté d'un tempérament maladif, n'a-t-il pas
versé dans la mélancolie ou l'agressivité,
au lieu de produire avant 40 ans l'oeuvre, avec celle de Leibnitz,
la plus originale de son temps? Damasio répond à cela,
nous l'avons vu, en suggérant qu'en fait Spinoza était
un homme "content".
Mais la question se complique lorsque l'on aborde la raison d'être
des grandes œuvres collectives de l'humanité, la science
en premier lieu. Faut-il disposer d'un bon équilibre homéostatique
pour faire de la bonne science ? Certains trouveront la question
risible, et répondront par la négative. Mais, en y
réfléchissant, ne peut-on considérer qu'en
moyenne les chercheurs sont des gens qui ont trouvé un minimum
d'accord entre leurs émotions, leurs sentiments et leur travail.
Entrer dans la vaste construction collective qu'est la science suppose
de laisser sur le seuil le plus grand nombre de problèmes
personnels possibles. Sinon les orientations ou les résultats
des recherches risquent d'y perdre l'objectivité nécessaire.
Il est vrai cependant que beaucoup de grands inventeurs ont été
a posteriori considérés comme des autistes.
Damasio, bien qu'il ne s'attache pas particulièrement à
l'étude de ce que peut signifier le libre-arbitre dans l'univers
déterministe qu'il nous propose, fait comme tous ceux qui
approchent cette question en reconnaissant la complexité
des interactions entre l'individu et le collectif, le présent
et le passé. Aucun individu ne prend de décision qui
soit indépendante de l'état de son corps et de ses
émotions, mais il est soumis à tant d'influences que
l'hypothèse d'un déterminisme linéaire n'aurait
pas de sens. Nous sommes au contraire dans le domaine de la causalité
chaotique, ni exhaustivement descriptible ni exhaustivement prédictible.
Section
5. L'inconscient et le conscient
Lionel
Naccache est neurologue à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière
à Paris et chercheur en neurosciences au sein de l'unité
Neuromatrice cognitive de l'Inserm. Il a publié récemment
un ouvrage très remarqué sur ces sujets : Le Nouvel
inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences. Si
l'on interprète convenablement ses propos, une des raisons
qui l'ont conduit à rédiger cet ouvrage se trouve
dans son admiration pour Freud et pour l'extraordinaire courage
intellectuel du père de la psychanalyse. Mais paradoxalement,
le livre montre que les hypothèses auxquelles le dernier
Freud tenait le plus, celles de l'inconscient et du refoulement,
ne peuvent plus aujourd'hui se voir accorder de caractère
scientifique. Cependant, nous dit Lionel Naccache, son œuvre
peut offrir aux neurosciences des pistes pour explorer non seulement
l'inconscient, mais la conscience. C'est précisément
le point qui nous intéresse dans ce dossier. Freud n'a pas
prouvé l'existence du continent qu'il pensait avoir exploré,
celui de l'inconscient (dit aujourd'hui freudien pour le distinguer
du tout venant de l'inconscient), mais il a fait mieux. Sans s'en
rendre probablement compte, il a jeté les bases d'une exploration
entièrement renouvelée d'un territoire ancestral que
l'on pensait à tort entièrement connu, la conscience.
Ce n'est cependant pas à Freud ni même aux Freudiens
d'aujourd'hui qu'il faut attribuer le mérite de ce nouveau
regard sur la conscience. C'est aux scientifiques qui, comme Lionel
Naccache, font l'effort de proposer des descriptions du mental conjuguant
les enseignements de l'imagerie fonctionnelle appliquée au
cerveau et les observations cliniques conduites dans les services
neurologiques hospitaliers;
L'inconscient
freudien n'existe pas
Rappelons sans insister que par inconscient freudien, on désigne
généralement tout ce qui constitue l'essentiel de
la doctrine développée par Freud dans la seconde partie
de sa vie, et qui a fait depuis l'objet d'innombrables discours
et essais de mise en pratique thérapeutique : chaque homme
hébergerait une part de psychisme à jamais inconsciente,
formée dès les premiers mois de son existence, et
qui gouvernerait pour le meilleur et pour le pire l'essentiel de
sa vie consciente adulte. Cet inconscient serait interdit d'accès,
tant au sujet lui-même qu'aux tiers, notamment par le refoulement.
Mais il gouvernerait très largement la vie psychique et même
biologique du sujet. Il s'agirait d'un véritable homonculus
doublant le sujet, qui prendrait en sous-main, derrière l'apparent
pilote humain, toutes les décisions nécessaires au
pilotage de celui-ci au travers des complexités de son environnement.
Or, les neurosciences modernes, nous rappelle Lionel Naccache, sont
incapables de démontrer l'existence d'une telle entité.
Mieux vaut donc si l'on veut conserver un discours scientifique,
la rayer de son vocabulaire. Les nombreuses observations présentées
par l'auteur, résultant tant de l'exploration fonctionnelle
du cerveau que de la neuropsychologie clinique, montrent l'impossibilité
de mettre en évidence l'existence d'objets mentaux inconscients
correspondant à l'inconscient freudien et aux divers phénomènes
tel le refoulement supposés l'affecter. De même, ces
expériences montrent qu'il n'est pas possible de prouver
l'existence d'opérateurs inconscients réalisant des
traitements sémantiques inconscients (saut peut-être
dans la manipulation des nombres). Un traitement sémantique,
en termes de procédure informatique, consiste à comparer
les « contenus » des données et les significations
qui leur sont attribuées, au lieu de se limiter à
leur appliquer des algorithmes linéaires de type arithmétique.
Dès qu'un traitement sémantique apparaît dans
l'ordre du mental, supposant par exemple le choix entre deux valeurs,
il est possible de mettre en évidence l'intervention d'un
opérateur conscient qui lui donne sa signification.
Mais ceci ne veut pas dire que l'inconscient en général
n'existe pas. Au contraire. C'est une banalité de rappeler
que tous les êtres vivants, de la cellule à l'être
humain, sont pour l'essentiel des machines inconscientes. Les êtres
vivants sont pilotés par d'innombrables systèmes de
type sensori-moteurs (ou stimulus-réponse) résultant
de leur évolution darwinienne pour la survie. Ces systèmes
sont le produit de l'évolution génétique de
chaque espèce et de l'évolution culturelle de chaque
individu au sein des groupes propres à son espèce.
L'inconscient constitue donc ce que nous pourrions appeler le mode
de fonctionnement par défaut de toutes les espèces
vivantes.
Il arrive cependant, dans les espèces dotés d'un système
nerveux central suffisamment complexe, qu'un certain nombre de sous-systèmes
dotés de capteurs et d'effecteurs fonctionnant dans des registres
spécialisés puissent communiquer des informations
à un organe centralisateur, le cerveau. Celui-ci peut alors
dresser un tableau de bord d'ensemble symbolisant le fonctionnement
de l'organisme au sein du milieu où il opère. Le rapprochement
et la synthèse à tout instant des informations constituant
ce tableau de bord fournit une représentation intégrée
du système qui permet en retour d'influencer un certain nombre
des sous-systèmes sensoriels et moteurs afin de les adapter
en temps réel aux exigences de la survie globale de l'individu.
Les décisions qui sont prises sont mieux informées
que si elles découlaient de réponses non coordonnées.
On pourra appeler conscience la fonction produisant ce tableau de
bord et ce pilotage intégré, dont la valeur adaptative
est évidente. Seule la conscience permet les traitements
sémantiques ou de valeur, puisqu'elle rapproche des informations
d'origine différentes qui doivent être agrégées
et mises en perspective. Nous avons déjà indiqué
qu'il convenait pour se conformer à un discours général
distinguer une conscience primaire très répandue chez
les êtres vivants et une conscience supérieure, supposant
l'élaboration d'un Moi, qui semble limitée à
l'homme et quelques mammifères supérieurs. Mais Lionel
Naccache ne fait pas cette distinction. Ce qu'il énonce relativement
à la conscience concerne le plus souvent la conscience supérieure.
On sait que si cette nouvelle fonction adaptative nommée
conscience ou conscience de soi est évidente chez l'homme,
il n'y a pas de raisons d'exclure qu'elle puisse exister sous des
formes plus ou
moins simples ou différentes au sein de nombreuses autres
espèces. L'intelligence artificielle évolutionnaire
s'efforce actuellement de la faire apparaître au sein de populations
de robots dits autonomes. Certains s'étonnent de voir employer
le concept de traitements conscients de type sémantique s'agissant
de robots. Mais c'est précisément l'objet de la conscience
artificielle que donner à des robots autonomes la capacité
de traiter des intentions et des valeurs au lieu de les maintenir
confinés dans des procédures informatiques linéaires.
Chez l'homme, la conscience s'est développée d'une
façon extraordinaire du fait de l'apparition du langage symbolique
complexe. Pour beaucoup de chercheurs dont Lionel Naccache, elle
est liée au langage. Sans langage, c'est-à-dire sans
les échanges qu'il permet, il ne peut y avoir de conscience
supérieure. Certains en discutent. Il parait clair cependant
que si une personne adulte peut éprouver momentanément
des états conscients en dehors d'une expression langagière,
les états de conscience ne peuvent se construire en dehors
d'échanges symboliques codifiés avec les semblables.
Quoi qu'il en soit, l'explosion du langage symbolique, qui semble
corrélée à celle du cortex et que beaucoup
de linguistes évolutionnaires s'expliquent mal ne s'est pas
produit avec cette ampleur dans les autres espèces animales,
même lorsque certaines d'entre elles ont généré
des langages spécifiques simples pouvant induire des états
de conscience eux-mêmes simples.
Ajoutons qu'il faudrait, selon nous, considérer d'une part
la production de la conscience individuelle par un mécanisme
quasi standard propre à chaque individu, et d'autre part,
la production de consciences collectives résultant de l'échange
et de la mise en commun d'un certain nombre des données composant
les consciences individuelles (tableaux de bords individuels) au
sein des groupes sociaux. Les mécanismes générant
des états de conscience collective sont très divers
et mal étudiés. Le moi social résultant du
fonctionnement de la conscience sociale, que ce soit dans les groupes
humains ou chez les animaux dotés de rudiments de conscience,
peut rassembler et conserver les faits de conscience individuels
sélectionnés sur le mode darwinien comme importants
pour la survie, tant du groupe que des individus. La conscience
sociale s'exprime par la transmission des signes et symboles du
langage, ainsi que par l'imitation. Constituant une structure d'information
permanente, la conscience sociale sert ainsi à informer les
consciences individuelles au moment de leur élaboration chez
les jeunes individus puis tout au long de la vie de ceux-ci. Dans
les sociétés scientifiques, c'est elle qui mémorise
et redistribue les contenus de connaissances produits par les activités
scientifiques et technologiques.
Lionel Naccache détaille la façon dont le système
inconscient cohabite avec le système conscient. La commande
inconsciente n'est pas limitée aux couches de basse complexité
de l'organisme (les systèmes dits réflexes) décrits
par le neurologue britannique J.H. Jackson à la fin du XIXe
siècle, tandis que la commande consciente s'épanouirait
dans les couches de haute complexité, au sein notamment des
six couches neuronales constituant le cortex associatif humain.
Tout au contraire, la commande inconsciente est répartie
au long de l'architecture hiérarchique des fonctions mentales.
Il en résulte que nécessairement, un certain nombre
d'entrées/sorties sensori-motrices inconscientes affectent
la production des faits de conscience et peuvent en retour être
affectées par ceux-ci. Il s'agit des liens innombrables qu'étudie
par exemple la médecine afin d'expliciter les influences
réciproques du mental et du physique. Mais Lionel Naccache
montre que les conditionnements inconscients n'ont rien à
voir avec ceux dont l'inconscient freudien fait l'hypothèse.
Ils ne peuvent pas non plus être modifiés par les méthodes
de l'analyse freudienne.
La conscience
comme un jeu vidéo
On sait qu'aujourd'hui les neurosciences cognitives, de même
qu'elles évacuent l'hypothèse d'un inconscient localisé
dans les couches basses du système nerveux, ont évacué
celle d'une localisation précise de cette fonction associative
supérieure qualifiée de conscience ou conscience de
soi. Cette dernière est une propriété (émergente)
résultant de la coopération de nombreuses aires cérébrales
et réseaux de neurones en relation avec des systèmes
sensori-moteurs. La conscience ne peut donc être localisée
avec précision dans le cerveau, encore que l'on sache que
sa capacité à émerger disparaît lorsque
certaines aires cérébrales sont détruites.
Même si elle n'a pas de siège à proprement parler,
la conscience résulte nécessairement d'un processus
de traitement coopératif d'un certain nombre d'informations
mentales, supposant lui-même une organisation neuronale spécifique.
Tout cela ne surprendra pas les informaticiens. Lionel Naccache
rappelle que les hypothèses actuelles désignent du
terme générique d'espace de travail global conscient
l'ensemble des neurones spécialisés, massivement interconnectés
et réentrants, permettant de créer à tous moments
ce que nous pourrons appeler des faits ou états de conscience.
Ceux-ci (ou plutôt les assemblées de neurones qui les
matérialisent) sont en compétition darwinienne continue
pour élaborer l'état de conscience globale, lequel
s'exprime seul à l'extérieur, quitte à être
modifié constamment par de nouvelles entrées.
Mais comment décrire la conscience dans cette approche ?
Lionel Naccache n'hésite pas pour ce faire à bouleverser
les approches classiques. La fonction principale de la conscience
consiste selon lui à créer au profit du sujet conscient
un monde virtuel dans lequel un modèle de ce sujet simule
un comportement lui permettant d'optimiser ses chances de survie.
La formulation que nous donnons ici n'est pas exactement celle proposée
par Lionel Naccache mais elle nous parait s'imposer à la
lecture de la description qu'il fait de l'espace de travail global
conscient et de son rôle fonctionnel.
La première question que se posent les cognitivistes de la
conscience concerne la raison pour laquelle cette fonction complexe
a été sélectionnée par l'évolution.
D'innombrables organismes, telles les bactéries, peuvent
survivre sans elle. La réponse couramment donnée peut
être résumée par l'image du tableau de bord
d'un avion de combat, que chacun aujourd'hui peut comprendre. Le
sujet conscient, tel un pilote de Rafale, dispose «sous le
casque», en temps réel, d'un certain nombre de paramètres
agrégés et de signaux d'alerte qui lui permettent
de prendre les meilleures décisions globales in situ et tempore.
Dans certaines situations d'urgence les décisions sont même
prises automatiquement à la place du pilote. Celui-ci n'est
donc pas obligé d'attendre passivement que les événements
se produisent pour réagir aux signaux d'alerte qu'émettent
ses différents capteurs.
Cependant la conscience n'est pas seulement un tableau de bord donnant
des informations agrégées. Elle est organisée,
pour reprendre l'exemple du pilotage du Rafale, comme un simulateur
de vol. On sait que les simulateurs de vol, qui sont les produits
les plus élaborés de la "réalité
virtuelle", ne mettent pas en scène des images du monde
extérieur, telles qu'elles pourraient par exemple être
captées par des caméras embarquées. Ils proposent
un environnement entièrement reconstruit par le calcul au
sein duquel agit, virtuellement, un sujet lui-même reconstruit
sous forme d'"avatar". L'avantage d'un tel dispositif
est de donner à l'utilisateur du simulateur accès
à des mondes virtuels ou futurs bien plus riches que ceux
résultant de l'observation réelle. D'innombrables
situations possibles ou "histoires" peuvent ainsi être
élaborées de façon économique. Dans
le domaine de la conscience, si ces paramètres comportent
des données décrivant un peu largement l'univers avec
lequel interagit le sujet, si par ailleurs le système permet
des retours historiques et des prévisions pour le futur,
le sujet conscient pourra simuler son avenir et élaborer
des stratégies qui là encore amélioreront (globalement)
ses chances de survie adaptative. Si enfin le tableau de bord comporte
un simulacre ou avatar du pilote (ou de l'avion personnifiant le
pilote) qui le représente en situation, ledit pilote se verra
ainsi constamment rappelé à la vigilance et à
la nécessité d'anticiper le futur probable.
C'est ce service que rend la conscience au sujet conscient en le
positionnant comme principal acteur de toutes les histoires possibles.
Le tableau de bord qu'offre la conscience est d'autant plus efficace
qu'il comporte un avatar du sujet conscient doté d'une apparence
(ou simulacre) d'une capacité à la libre décision.
Ce simulacre incite le système de simuler des événements
non routiniers au regard desquels il pourra tester ses facultés
d'adaptation. Le fait que la décision effective du sujet
véritable soit déterminée importe peu si ce
sont des facteurs préalablement testés virtuellement
comme les plus adaptés aux exigences de la survie qui entraînent
la décision.
Pour que ce mécanisme fonctionne, le sujet doit se croire
libre d'imaginer le futur avec le minimum de contraintes. D'où
l'utilité fonctionnelle du concept de libre arbitre, accompagnant
généralement celui de conscience. Le libre arbitre
fait partie des histoires développées par le simulateur.
Si les simulations n'offraient pas de possibilité de choix,
mais se bornaient à répéter que les décisions
sont déterminées, le sujet conscient ne ferait aucun
effort pour échapper aux déterminismes qu'il subit
ici et maintenant afin d'imaginer des déterminismes futurs
aujourd'hui inconnus de lui qui pourraient effectivement modifier
le cours de son évolution. Un élève-pilote
confronté à un simulateur de vol se trouve exactement
dans la même situation. Si son instructeur lui disait qu'il
ne peut rien imaginer ni inventer, il ne chercherait pas à
se comporter en agent pro-actif. Mais les termes de l'invention
et les résultats produits résultent du fonctionnement
émergent du système. Ils ne proviennent pas d'un hypothétique
ailleurs.
Il n'est pas utile de souligner que la formulation qui précède
est de type matérialiste. Elle refuse le dualisme qui postulerait
l'existence d'un sujet extérieur au cerveau lequel se servirait
de la conscience pour actionner le corps. La conscience est une
propriété émergente résultant de la
réunion d'un certain nombre de conditions favorables, notamment
la présence de sous-systèmes sensori- moteurs capables
d'échanger des informations au travers de neurones associatifs.
Les multiples traitements réalisés en compétition
au sein de l'espace de travail conscient font à leur tour
émerger des contenus de conscience fédérateurs,
notamment celui du Moi. Le Moi est une information qui sert de référence
à l'ensemble des contenus de conscience puisque ceux-ci ne
prennent leur sens que par rapport à lui. Mais le Moi n'agit
pas sur le mode volontariste. D'où tiendrait-il en effet
l'autonomie de sa volonté ?
Inutile d'ajouter que la définition matérialiste et
déterministe de la conscience est classique aujourd'hui chez
la plupart des cognitivistes, pour qui la conscience n'est jamais
causale, en ce sens qu'elle n'intègre pas une fonction permettant
au sujet de prendre des décisions en dehors de toute cause
préalable. Les chercheurs précédemment présentés
dans ce Dossier s'y réfèrent tous. Le libre arbitre
n'a pour eux aucun sens scientifique, même s'il reste professé
par l'ensemble des religions, comme par beaucoup de philosophes.
Cependant, de façon également classique, Lionel Naccache
rappelle que la décision résultant d'une pondération
entre différents déterminismes est plus « intelligente
», c'est-à-dire plus apte à une bonne adaptation,
que celle résultant d'une obéissance passive à
des déterminismes immédiats surgissant en séquence.
En revanche, il innove sensiblement par rapport aux théoriciens
de la conscience en introduisant le concept de monde virtuel. Celui-ci
serait le principal produit de la conscience. La conscience générerait
un univers de symboles analogue à celui utilisé dans
les
simulateurs, professionnels ou ludiques (jeux électroniques).
Cet univers représenterait à partir des signaux reçus
des multiples capteurs et effecteurs sensori-moteurs constituant
l'organisme, le monde complexe dans lequel le sujet, simulé
lui-même sous la forme de son avatar, jouerait des scénarios
lui permettant d'imposer des intentionnalités à des
données qui sinon resteraient sans significations utiles
pour lui. Cette perspective intéressera beaucoup ceux qui
raisonnent sur la conscience artificielle.
Le concept de scénario simulé n'est évidemment
pas nouveau non plus. On sait bien qu'un prédateur se représente
ainsi l'acte de chasse ou qu'un sujet humain imagine les épreuves
ou les satisfactions que la vie lui réserve. Mais Lionel
Naccache va très loin dans le sens de la déréalisation
(ou non-réalisme) des contenus de conscience. On estime généralement
que la conscience fournit au sujet des représentations relativement
fidèles du monde réel qui l'entoure. Elle serait donc
« réaliste ». Lionel Naccache adopte au contraire
une hypothèse de plus en plus répandue en épistémologie
de la connaissance, selon laquelle la connaissance, fut-elle scientifique,
ne renvoie pas à des objets du monde en soi (réalisme
des essences) mais à des relations chaque fois spécifiques
entre observateur-acteur, entité observé et instruments.
On parle alors de relativisme des connaissances. Nous avons nous-mêmes
fortement défendu ce point de vue dans un ouvrage précédent
(J.P Baquiast, Pour
un principe matérialisme fort,
Editions Jean-Paul Bayol).
Mais toutes les connaissances n'ont pas la même valeur. La
conscience peut colporter des connaissances non rationnelles comme
des connaissances plus ou moins rationnelles. Les jugements émanant
de la conscience de sujets dotées d'une vaste culture scientifique
sont évidemment plus pertinents que ceux émanant d'un
esprit inculte, car ils renvoient à une expérience
antérieure collective sélectionnée par l'évolution.
Les connaissances expérimentales scientifiques se distinguent
en effet des connaissances pré-scientifiques de type empirique
et plus encore des jugements à l'emporte-pièce par
le fait qu'elles résultent d'un consensus universel provenant
de la communauté scientifique. Ce consensus est lui-même
remis en cause en permanence par de nouvelles hypothèses
ou observations dûment validées.
Conscience
et psychologie
Concernant le statut de la conscience primaire, nous avons signalé
que Lionel Naccache ne distingue pas les deux niveaux de conscience
généralement évoqués par les spécialistes
de la conscience : la conscience primaire, qui semble très
répandue chez les animaux disposant d'une certaine complexité
et la conscience supérieure, qui serait réservée
aux hommes et à quelques rares mammifères. Cette dernière
se caractérise par la conscience de soi. Elle seule aurait
besoin du langage symbolique pour apparaître. Mais est-ce
exact? La conscience de soi sous sa forme primaire n'existe-t-elle
pas sous des formes intuitives ou pré-verbales, chez tous
les organismes vivants dotés d'une capacité à
se représenter de façon intégrée ou
unitaire. C'est elle qui s'active lorsque nous réagissons
par l'évitement à l'intrusion d'un tiers dans notre
espace corporel de sécurité, avant même que
nous ayons pu analyser le type de menace pouvant représenter
cette intrusion. Il ne s'agit sans doute pas d'un simple réflexe
mais de quelque chose de plus complexe. Pourquoi n'en pas rechercher
l'existence, par exemple chez un oiseau ou même un arthropode
?
Si cela était le cas, le psychisme comporterait un grand
nombre de couches qui ne seraient pas directement accessibles à
la conscience supérieure et qui pourtant joueraient un grand
rôle dans notre existence. C'est sans doute ce niveau de représentations
que Freud désignait par le concept de pré-conscient.
Ce pré-conscient est-il durablement opaque à l'analyse
consciente ou pourrait-il au contraire entrer après apprentissage
dans la sphère du conscient ? On serait en tous cas tenté
de considérer que, même s'il ne se confond pas avec
le prétendu inconscient freudien, il s'en rapproche beaucoup
et mériterait donc des études approfondies.
Une
autre question intéresse le statut des souvenirs. Certains
neurologues considèrent que, par sa richesse neuronale et
synaptique, le cerveau mémorise sans peine une représentation
de tous les événements qui affectent un humain. Ces
«objets mentaux» ainsi mis en mémoire permettraient
au cortex associatif de caractériser un évènement
nouveau. Informé de la survenue d'un tel évènement,
le cortex formulerait une prédiction relative à la
proximité entre celui-ci et l'un des événements
mis en mémoire. Seuls seraient analysés au niveau
des couches corticales supérieures les événements
n'ayant pas de précédents disponibles en mémoire.
Ce mécanisme fonctionnerait en permanence mais ne deviendrait
conscient que dans ce dernier cas. Rien n'interdirait cependant
au cortex, par exemple dans une circonstance mobilisant l'attention,
de faire remonter à la conscience des événements
du passé qui ne seraient oubliés qu'en apparence.
Si ce mécanisme était vérifié en tout
ou partie, se poserait alors avec acuité la question des
souvenirs, de leur accessibilité par la conscience supérieure
et surtout de leur influence sur la détermination du comportement
actuel. On ne pourrait certes pas se souvenir de ce qui n'aurait
pas été mémorisé (les événements
de la toute petite enfance, notamment) ou de ce qui aurait été
effacé pour des raisons biochimiques diverses. Mais le sujet
conscient pourrait-il retrouver dans certaines circonstances des
informations dont il aurait perdu le souvenir conscient mais qui
continueraient à peser dans ses décisions présentes.
Dans ce cas, il serait utile pour améliorer la pertinence
des décisions dites volontaires de faciliter la mise en évidence
puis la remontée en conscience d'événements
apparemment oubliés mais toujours actifs sur le mode inconscient,
pouvant avoir des effets nuisibles aux capacités d'adaptation
du sujet. Ceci justifierait alors les efforts de la psychanalyse
– ou d'autres types de psychothérapies - pour faciliter
conjointement avec les neurosciences, l'exploration de la base de
données des souvenirs mémorisés par le cerveau.
Cette
question pose aussi celle du statut des rêves. On sait que,
pour faciliter l'exploration de l'inconscient, les psychanalystes,
comme d'ailleurs beaucoup de psychologues, attachent de l'importance
au contenu manifeste des rêves. On peut voir dans le contenu
des rêves dont le sujet se souvient – qu'il s'agisse
des images ou de la charge affective de celles-ci – l'expression
d'un inconscient éventuellement réprimé (mais
par qui?). On peut y voir plus simplement la remontée en
conscience d'informations mémorisées à la suite
des événements vécus par le sujet et réactivés
par des événements récents. Dans tous les cas,
le contenu des rêves n'aurait pas qu'un intérêt
de circonstances.
Nous pensons qu'il convient d'être attentif au contenu des
rêves, qu'il s'agisse des siens ou de ceux d'autrui. Leur
analyse à fin d'explicitation n'est jamais facile car elle
oblige souvent à remonter haut dans la mémoire et
l'expérience du sujet. Mais elle ne pourrait qu'être
utile. Même si les rêves ne sont pas la manifestation
de troubles psychiques profonds, ils ne surviennent pas au hasard
et mériteraient donc toujours une interprétation pouvant
se révéler informative pour un sujet souhaitant mieux
éclairer ses pulsions et désirs. Ceci d'autant plus
qu'ils sont souvent à la source de la création artistique
voire scientifique. A plus forte raison, l'étude des rêves
d'un sujet présentant des troubles psychiques devrait intéresser
ceux qui prétendent l'aider à surmonter ses difficultés.
Mais dans tous ces cas, une nouvelle « science des rêves
» faisant appel aux techniques des neurosciences cognitives
mériterait d'être entreprise, bien loin des banalités
traditionnelles.
Dans
le même esprit, on pourrait souhaiter que les nouvelles sciences
du cerveau et de la conscience s'intéressent davantage aux
fantasmes, dont le rôle est omniprésent, non seulement
dans les vies psychiques mais dans la façon dont les psychismes
se traduisent dans les comportements des individus et des sociétés.
Appelons ici fantasme la représentation généralement
répétitive d'une image ou d'une situation qui accompagne
et qui généralement conditionne le succès d'un
comportement ayant une grande importance pour la vie affective et
sociale du sujet. L'exemple le plus simple venant à l'esprit
est celui des fantasmes sexuels qui accompagnent le plus souvent
et conditionnent en grande partie l'accès à l'orgasme
des individus «normaux»
des deux sexes. Un tel fantasme est très lié à
la conscience supérieure (encore qu'il faudrait s'interroger
sur la question de savoir si les animaux ne peuvent en vivre d'analogues).
Il a été construit par le sujet à partir d'éléments
formels glanés dans les langages sociaux, mais réinvestis
fortement lors de l'histoire du sujet, dans des conditions dont
il a le plus souvent perdu le souvenir. En fait, il est perçu
par le sujet comme une part mystérieuse mais essentielle
de sa personnalité.
Nous pensons donc qu'il serait utile aujourd'hui d'analyser l'origine,
la typologie et le rôle des fantasmes, qu'ils agissent dans
la vie courante ou qu'ils puissent intervenir aussi dans la genèse
d'événements dramatiques tels les crimes ou les génocides.
Une part importante de ce qui demeure encore secrètement
explosif dans l'esprit humain se tient là, à la frontière
entre l'inconscient et le conscient.
D'autres sujets mériteraient l'attention des sciences cognitives.
Citons la question de l'introspection. On sait que Freud avait jeté
les premières bases de sa doctrine en procédant par
introspection à l'analyse de ses souvenirs. Mais les psychanalystes
ne croient plus guère à cette sorte d'auto-analyse.
Les sciences cognitives elles-mêmes ne lui accordent guère
de crédit, au prétexte que le sujet est le moins bien
placé de tous pour produire des observations ou procéder
à des expériences de pensée le concernant.
Cependant, l'introspection a toujours joué et continue à
jouer un rôle essentiel dans la création littéraire
et la réflexion philosophique.
Nous pensons que le mépris de l'introspection constitue une
erreur profonde. Elle représente la première et toujours
principale exigence du «connais-toi toi-même»
que la morale et la raison sociale imposent à tout citoyen
responsable. Elle demeure de toutes façons la première
phase de l'émergence sous forme de discours langagiers des
contenus profonds du psychisme. Mais comme elle est aussi en effet
la source de multiples fourvoiements intellectuels et affectifs
(notamment les "rationalisations" à juste titre
dénoncées par la psychanalyse), elle mérite
d'être analysée et critiquée avec les outils
des sciences cognitives. Il sera sans doute possible ensuite d'en
recommander un usage plus systématique à chacun, y
compris aux scientifiques. Comment un système peut-il se
retourner sur lui-même pour s'analyser ? On voit que l'introspection,
ainsi présentée, serait la forme la plus performante
de la conscience. Mais alors les robots conscients pourront-ils
se livrer à cette activité, et pour quels motifs.
L'émotion
esthétique, sous toutes ses formes, a joué un rôle
essentiel dans l'histoire de l'humanité. Elle continue aujourd'hui
encore – peut-être de plus en plus – à
déterminer de nombreuses activités individuelles ou
sociales. Il n'est pas exclu qu'elle intervienne aussi, non pas
comme épiphénomène mais comme facteur causal,
dans certains comportements animaux. Son statut au regard de la
conscience rationnelle est ambigu. L'homme, qu'il s'agisse du créateur
ou du «consommateur» d'art, la ressent très fortement.
Elle est donc très présente à la conscience,
et peut donner lieu de la part du sujet à beaucoup d'auto-justifications.
Mais dans le même temps, nul ne se l'explique véritablement.
Elle est donc considérée comme relevant du domaine
de l'inconscient ou du pré-conscient. Nous pensons que pour
ces diverses raisons, l'émotion esthétique, définie
d'une façon très large, devrait devenir un sujet d'étude
systématique de la part des neurosciences cognitives. Ce
n'est pas vraiment le cas actuellement.
Conscience
et neurologie
Nous rangerons sous ce titre aussi général qu'imprécis
le recours à des approches diverses, généralement
peu pratiquées voire ignorées tant des psychanalystes
que de nombreux cogniticiens, qui ouvrent cependant des perspectives
intéressantes sur l'inconscient et la conscience.
Une première question intéresse le mode de computation
au sein de l'espace de travail global conscient. Le système
hyper-complexe des neurones associatifs servant d'infrastructure
à l'espace de travail conscient – à supposer
que les neurosciences de demain valident l'hypothèse d'un
tel espace – mériterait dès aujourd'hui, malgré
la difficulté, de faire l'objet d'hypothèses et d'expériences.
C'est tout le statut de la conscience supérieure qui en dépend,
c'est-à-dire le «hard problem» évoqué
par le philosophe David Chalmers. Mais ce seront aussi les recherches
sur la conscience animale et surtout sur la conscience artificielle
qui pourraient en tirer profit, sans mentionner les technologies
de la communication en réseau sur le mode du web.
Le
mode de computation retenu par l'évolution pour assurer le
fonctionnement de cet espace de travail dont émerge indiscutablement
la conscience fait-il appel à l'architecture des neurones
formels, généralement présente partout dans
le système nerveux, ou à celle très différente
des systèmes multi-agents adaptatifs – voire à
une synthèse des deux formules. On prolongera la question
par une autre encore plus difficile à traiter dans l'état
actuel des connaissances : des processus relevant de la théorie
quantique de l'information interviennent ils dans le fonctionnement
des neurones de ce domaine essentiel du cortex associatif ? Nous
évoquerons ci-dessous à ce sujet les réponses
que suggèrent les promoteurs de la thèse dite du cerveau
bayésien.
Une autre question liée aux précédentes concerne
le statut des informations susceptibles d'entrer dans l'espace de
travail global. Pourquoi telle information est-elle accueillie et
telle autre rejetée. Pourquoi certaines d'entre elles produisent-elles
de véritables «révolutions culturelles»
dans les contenus de conscience ? Les informations nouvelles sont-elles
prises en compte en fonction de leur «poids» informationnel,
et de quelle façon ce poids est-il évalué.
Doivent-elles satisfaire à des normes externes ou relatives
à leurs contenus qui les rendraient compatibles avec le système
d'exploitation global où les informations déjà
mémorisées?
Lorsque enfin un état de conscience s'impose sur tous les
autres, ne fut-ce que très momentanément, au sein
de l'espace de travail global, cet état de conscience exerce-t-il
un effet de contamination sur les autres, qui contribuerait à
sa permanence éventuelle ? Exercerait-il ce même effet
de contamination en dehors du cerveau du sujet qui l'héberge,
c'est-à-dire sur les contenus des cerveaux d'autres personnes
?
Ajoutons une question . Si l'on retenait l'hypothèse de Lionel
Naccache selon laquelle l'espace de travail global conscient produirait
l'équivalent d'un vaste environnement de jeu vidéo
dans lequel des simulations seraient réalisées en
permanence autour de la figure dominante du Moi, il faudrait s'interroger
sur la nature des processus computationnels permettant la production
et la validation des hypothèses virtuelles ainsi élaborées.
Il s'agirait en effet d'une modalité très intéressante
d'introduction de l'innovation dans la formulation des stratégies,
qui donnerait indiscutablement au sujet conscient un avantage sélectif
par rapport aux organismes non dotés de conscience. Mais
il faudrait s'interroger sur la façon dont au cours de l'évolution
cette fonction s'est introduite dans un certain nombre d'espèces
animales chez qui des versions moins performantes du dispositif
sont sans doute présentes.
On peut aussi ici rappeler les hypothèses concernant le rôle
supposé des mèmes dans la construction des systèmes
de conscience. Nous ne discuterons pas ici de mémétique,
compte-tenu du caractère encore problématique et difficile
à valider des proposées par cette «science».
Bornons-nous seulement à indiquer que l'explication mémétique,
conjuguée avec l'étude de l'apparition des langages
dans des populations de robots, peut aider à comprendre comment
se sont construits les cortex associatifs supports de la conscience
supérieure humaine et comment ces cortex se sont peuplés
de contenus langagiers symboliques ayant permis la diffusion des
contenants de conscience au sein des groupes humains.
L'étude de l'émergence du langage chez les robots
montre que contraints par la nécessité de communiquer
pour répondre à des pressions de sélection
sur le mode darwinien, les robots s'accordent spontanément
sur un vocabulaire de symboles qui représentent l'amorce
d'un véritable langage syntaxique. En rétroaction,
l'usage de ce langage oblige les robots à réorganiser
leurs systèmes computationnels pour optimiser le traitement
de ces langages. On voit donc émerger simultanément
le langage, le cerveau qui le manipule et les contenus cognitifs
générés par la collaboration de ces deux agents
différents.
On peut montrer que le même mécanisme, appliqué
à des substrats biologiques et non plus informatiques, a
pu produire le même résultat. Des organismes vivants
dotés d'un système nerveux central, qu'il s'agisse
d'animaux ou d'humains, ont, sous la pression du besoin de communiquer,
généré des langages symboliques plus ou moins
complexes. Les avantages sélectifs apportés par la
communication utilisant ces langages ont encouragé le développement
des organismes faisant appel à ces outils nouveaux. Ce succès
lui-même a permis la sélection de cerveaux de plus
en plus performants en matière de traitement symbolique –
et donc de plus en plus riches en aires corticales associatives.
La mémétique montrera à son tour que ces langages
sont constitués d'entités informationnelles, les mèmes,
ayant la possibilité de se répandre et se multiplier
sur le mode viral. Pour les méméticiens c'est leur
prolifération dans les cerveaux d'animaux contraints à
communiquer par la pression darwinienne qui a entraîné
en retour le développement des aires associatives et langagières,
ainsi que des divers processus de prise de conscience. Plus généralement,
la logique des relations entre inconscience et conscience pourra
être analysée en termes de traitement mémétique
de l'information. C'est ainsi que, pour Susan Blackmore, théoricienne
de la mémétique, le Moi ou Je qui trône au centre
des systèmes conscients est lui-même un même,
capable de se reproduire et se complexifier dès qu'il trouve
des conditions favorables. Les méméticiens pratiquant
les neurosciences cognitives cherchent actuellement à mettre
en évidence des entités neurales correspondant aux
mèmes, qu'ils ont déjà nommé des neuromèmes.
Section
6. Le cerveau bayésien
Revenons en arrière. Nous avons vu que, selon la plupart
des scientifiques présentés ici, le cerveau formule
des hypothèses sur le monde à partir des informations
perçues par les sens. Ces hypothèses sont ensuite
testées immédiatement par le sujet, qui en tire des
représentations du monde lui permettant d'améliorer
sa situation dans ce même monde. Les scientifiques font appel
à cette procédure routinière quand ils s'efforcent
de réintroduire l'imagination scientifique dans la pratique
quotidienne d'élaboration des connaissances. Certes, la sanction
suprême que représente l'expérience ne peut
pas être refusée. Mais pour eux la capacité
de formuler des hypothèses sur le monde ne doit pas être
inhibée par la peur de ne pas pouvoir proposer d'expériences
falsificatrices. La formulation de ces hypothèses ouvrira
obligatoirement un large éventail de vérifications
expérimentales, les unes susceptibles de confirmer les hypothèses,
les autres de les infirmer. Le retour d'expérience permettra
d'identifier celles des hypothèses disposant du plus grand
nombre de preuves expérimentales favorables, voire de la
plus grande probabilité d'être ultérieurement
vérifiées par les expériences à venir.
Ces hypothèses seront donc considérées comme
présentant le modèle du monde le plus apte à
comprendre le milieu dans lequel est plongé le scientifique.
Or c'est précisément de cette façon que les
systèmes nerveux des animaux procèdent pour construire
les représentations du monde dont ils ont besoin. Leur cerveau,
ainsi que l'a bien montré Christopher Frith précité,
est bombardé en permanence de messages venant des sens. Pour
les interpréter, leur cerveau élabore des hypothèses
relatives à la signification de ces messages, en s'appuyant
sur le vaste catalogue des expériences déjà
vécues par l'individu et mémorisées dans les
aires cérébrales adéquates. Les humains ne
se distinguent pas fondamentalement en cela des autres animaux.
Si mes sens reçoivent des informations sonores et visuelles
émises par un insecte se rapprochant de moi, mon cerveau
compare ces informations avec celles correspondant aux «signatures»
qu'il a conservées en mémoire à la suite des
interactions précédentes avec des insectes. Ceci afin
d'en tirer les ordres permettant d'éviter des situations
désagréables ou dangereuses. Le cerveau fera une première
hypothèse, en «supposant» que l'insecte est un
hyménoptère piqueur et non une mouche. Il vérifiera
immédiatement cette hypothèse en commandant aux organes
sensoriels d'affiner leurs observations. Si l'hypothèse de
l'hyménoptère est confirmé (renforcée),
restera à la préciser : guêpe, abeille ou frelon
? Le cerveau procédera à des observations complémentaires.
Il faudra ensuite faire des hypothèses sur la direction et
la vitesse de l'objet ciblé ainsi que sur la meilleure façon
d'éviter un choc frontal. Le tout en quelques centièmes
de seconde. Les sous-mariniers reconnaîtront sans peine le
travail que fait un asdic moderne couplé avec un ordinateur
pour identifier un écho susceptible de révéler
la présence d'un ennemi.
Le
schéma que nous venons de décrire présente
cependant un défaut. Il laisse supposer au lecteur que le
cerveau se comporte en véritable chef d'orchestre capable
de déclencher au choix les meilleures actions et réactions
nécessaires à la survie, comme le ferait l'humain
chef de quart à bord du sous-marin évoqué ci-dessus.
En réalité, toutes les opérations évoquées
ici se déroulent sur un mode automatique, par mise en œuvres
d'algorithmes simples. Ces algorithmes eux-mêmes ne tombent
pas du ciel, ils ont nécessairement résulté
de millions d'années d'évolution. Mais peut-on les
identifier?
La réponse n'était pas claire, jusqu'à ces
derniers temps. On a certes proposé depuis longtemps l'hypothèse
que le cerveau se comporte comme un système automatique de
reconnaissance de formes. Il construit une première forme
hypothétique à partir des signaux initialement reçus,
il la compare à des formes voisines conservées en
mémoire, affine si nécessaire l'analyse, puis finalement
propose un diagnostic permettant ou bien de reconnaître et
nommer la forme perçue ou bien de la classer comme inconnue.
Le tout utilise des empilements de réseaux neuronaux du type
des neurones formels s'échangeant de l'information. Cependant,
la complexité du cerveau est telle que, si l'on peut identifier
à peu près bien les mécanismes élémentaires
correspondant à ces diverses phases, une grande obscurité
demeure concernant les processus neuronaux profonds intéressant
notamment l'apprentissage et la prise de décision. Le cerveau
accomplit de nombreuses fonctions complexes, souvent en parallèle,
perception, attention, émotion, raisonnement, mémorisation,
apprentissage. Il utilise un nombre considérable de cellules
différentes, réparties dans de multiples aires de
compétences elles-mêmes reliées par un tissu
apparemment inextricable de fibres associatives. Les échanges
entre tous ces acteurs obéissent-ils à des logiques
chaque fois différentes ou font-elles appel à une
logique commune ?
La bonne nouvelle est qu'une réponse à ces questions
difficiles semble s'esquisser. Gregory T. Huang rapporte en effet,
dans un article très récent du NewScientist
(31 mai 2008, p. 30 ), qu'une équipe de l'University College
London (UCL), dirigée par Karl Friston, a proposé
une loi mathématique qui pourrait selon certains constituer
la «grande théorie unifiée» du cerveau.
Le neurologue français Stanislas Dehaene aurait marqué
son intérêt pour
ce travail, qui devrait selon lui apporter des idées neuves
très profondes dans les sciences cognitives. Les hypothèses
de Karl Friston reposent sur la théorie du cerveau bayésien
(du nom du révérend et mathématicien britannique
Thomas Bayes 1702-1761) inspirée de formulations devenues
courantes en IA et concernant la plausibilité des hypothèses
au regard des vérifications expérimentales. Le cerveau
bayésien est conçu comme une machine probabiliste
qui fait constamment des prédictions sur le monde et les
actualise en fonction de ce qu'il perçoit.
En 1983, le chercheur canadien Geoffrey Hinton avait suggéré
que le cerveau prenait des décisions basées sur les
incertitudes du monde extérieur. Ultérieurement d'autres
chercheurs avaient envisagé la possibilité que le
cerveau puisse représenter ses connaissances sur le monde
en terme de probabilités. Une distance dans l'espace, ainsi,
ne serait pas estimée par un nombre unique mais par une série
de valeurs dont certaines apparaissent plus probables que les autres.
L'expérimentation, c'est-à-dire les nouveaux messages
reçus des sens, obligerait à modifier (actualiser)
ces valeurs en temps réel. On emploie le terme de cerveau
bayésien parce que Thomas Bayes avait réalisé
une méthode permettant de calculer comment évolue
la probabilité d'un évènement au reçu
de nouvelles informations le concernant.
Le fait que le cerveau fasse en permanence des prédictions
sur le mode bayésien concernant aussi bien les événements
extérieurs que les modifications de ses propres états
internes n'est plus discuté aujourd'hui. Mais cela n'explique
pas pourquoi le cerveau fonctionne de cette façon, ceci avec
semble-t-il une très grande uniformité quelles que
soient les zones cérébrales concernées. Pour
comprendre la raison de cette convergence, Friston a repris l'hypothèse
du cerveau bayésien en l'appliquant non seulement à
la perception mais à toutes les autres fonctions du cerveau.
Il montre que tout ce que fait le cerveau est conçu pour
minimiser l'erreur de perception (assimilée au concept d'
«énergie libre» pour des raisons que nous ne
développerons pas ici, découlant de la modélisation
sur les réseaux de neurones formels). Le corps considéré
comme une machine thermodynamique obligée pour survivre d'économiser
son énergie a en effet intérêt à minimiser
l'erreur de perception afin de réduire le nombre d'opérations
nécessaires à l'affinement des messages reçus
des sens et minimiser par ailleurs l'effet de surprise, toujours
coûteux, lorsque l'erreur de perception est élevée.
«Tout ce qui peut changer et s'adapter dans le cerveau le
fera pour réduire l'erreur de perception, depuis la décharge
du neurone individuel, le câblage entre les neurones, les
mouvements des yeux et les choix de la vie quotidienne».
L'incitation
à la plasticité cérébrale, grâce
à laquelle le cerveau modifie ses câblages en fonction
de l'expérience, en découle. Il s'agit du mécanisme
de base permettant la mémorisation et l'apprentissage. Mais
plus généralement, c'est l'ensemble des échanges
entre les niveaux d'entrée des informations sensorielles
et les différents niveaux de réponse et d'intégration
des couches corticales supérieures qui obéirait à
cette exigence d'économie. Selon Friston, l'hypothèse
pourrait expliquer également la façon dont s'organisent
et travaillent les neurones en charge des fonctions les plus nobles
du cerveau : l'élaboration de la pensée et sans doute
même celle de la conscience de soi. Les neurones miroirs qui
s'activent lorsque l'on regarde un tiers exécuter un mouvement,
et qui s'activent de la même façon lorsque l'on fait
soi-même ce mouvement, sont en effet considérés
comme jouant un rôle important dans la production de la conscience.
Il serait intéressant de montrer qu'ils fonctionnent eux
aussi sur la base de processus simples visant à minimiser
l'erreur de perception (perception externe et perception interne).
Beaucoup des prétendus « mystères de la conscience
» pourraient s'éclaircir. La conscience peut en effet
être considérée comme la perception par certains
neurones spécialisés des états internes du
cerveau, perception organisée autour d'un modèle du
Moi développé dans le cadre des interactions sociales.
Si ces hypothèses étaient vérifiées
par les diverses expériences en cours faisant à la
fois appel à des modèles informatiques et à
l'utilisation de l'imagerie cérébrale, nous disposerions
d'une explication simple permettant de comprendre l'apparition et
le développement progressifs des réseaux neuronaux
dans la suite des espèces vivantes et ce jusqu'à l'homme.
On retrouverait en effet à la base de ces constructions des
principes universels d'organisation visant à économiser
l'énergie. On peut identifier ces principes aussi bien dans
l'anatomie et la physiologie des cellules et organes que dans les
systèmes thermomécaniques du monde non biologique.
Par ailleurs, de nombreuses applications, en sciences cognitives,
en thérapeutique humaine et, bien sûr, en robotique
autonome, pourraient être envisagées.
Bibliographie
complémentaire
Sur le thème de ce Dossier, le lecteur pourra consulter certains
auteurs de premier plan dont nous avons présenté les
travaux sur ce site sous les références ci-dessous
: