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Crâne de Paranthrope. Genre d'hominidés
primitifs fossiles d'Afrique (2,6 à 1,3 millions d'années),
les Paranthropes étaient autrefois appelés Australopithèques
robustesi
Nous
nous sommes appuyés sur Les Dossiers de La Recherche,
"La nouvelle histoire de l'homme",N° 32,
août 2008. pour documenter la première partie du
présent article.
Pourquoi aux alentours de 2 millions d'années avant
notre ère, certains primates du genre Homo (toutes
les espèces partageant un ancêtre commun récent
sont considérés comme appartenant au même
genre) ont-ils commencé à acquérir des
capacités cognitives qui leur ont permis de se distinguer
des autres primates, australopithèques et ancêtres
des grands singes actuels, avec qui ils partageaient des habitats
voisins? La réponse qu'apportent à cette question
la majorité des paléoanthropologues est sans
doute exacte, mais n'est pas suffisante. Elle repose sur l'hypothèse
que c'est par l'usage des outils que s'est amorcée
l'évolution vers l'hominisation. Il est indéniable
que l'usage des outils a tiré vers le haut les espèces
qui en bénéficiaient. Mais la vraie question
se situe en deçà. Pourquoi certains primates
ont-ils découvert l'intérêt de compléter
systématiquement leurs outils corporels naturels par
des objets matériels, tandis que d'autres espèces
en apparence proches se « satisfaisaient » de
ce qu'ils avaient acquis au terme d'évolutions remontant
à des dizaines de millions d'années ?
I.
Les données de la paléoanthropologie
Rappelons d'abord ce que l'on croit savoir aujourd'hui
de l'évolution des outils. Aux origines, des
espaces de temps extraordinairement longs ont séparé
l'apparition des premiers outils indiscutables, dits
outils de phase 1 (galets grossièrement taillés
ou éclats) et les transformations et perfectionnement
de toutes sortes apparus ensuite. Le premier outil identifié
serait un nucléus de quartzite avec des traces de
taille, mis à jour en Chine près du village
de Dongyaositou. Il serait âgé de 3 millions
d'années, ce qui en ferait le spécimen
le plus ancien connu. On ne mentionne pas dans ce calendrier
les simples galets utilisés comme percuteurs pour
briser des noix ou des os, dont l'usage est sans doute
beaucoup plus ancien, mais qui sont difficiles identifier
en tant que tels. Les primates non humains en font aussi
usage occasionnellement.
Les
outils indiscutables (pierres aménagées, coups
de poing dits bifaces, lames tranchantes) sont évidents
à partir de – 2,5 MA. Ils sont associés
aux populations d'Homo dits erectus et habilis,
lesquelles ont coexisté pendant 500.000 ans sans se
mélanger. On rapproche de ceux-ci les Paranthropes
(robustus et boisei) d'Afrique du Sud et d'Afrique
de l'Est, datés de 2 à 1 MA, voire davantage
pour le Paranthropus ethiopicus (2,5 MA). Ces diverses
espèces sont plus voisines des Homo que des Australopithèques,
avec lesquels elles étaient confondues jadis..
Le tableau
suivant permet de classer les types d'outils et leurs dates
d'apparition. Il est tiré d'un article de Olivier Keller:
QUELQUES DONNEES POUR UNE PREHISTOIRE DE LA GEOMETRIE.
*
Paléolithique archaïque. (-2,5 à –1,5
MA) Homo habilis (volume cérébral 500 à
800 cc). Afrique. Industrie oldowayenne. Galets taillés
: choppers et chopping tools.
* Paléolithique inférieur. (-1,5 à
–0,2 MA) Homo erectus (750 à 1250 cc) Afrique,
Asie, Europe. Industrie acheuléenne. Bifaces.
* Paléolithique moyen (-200000 à –40000)
Homo sapiens archaïque, homo sapiens neandertalis
(1200 à 1700 cc). Industrie moustérienne.
Eclats et lames.
* Paléolithique supérieur (-40000 à
–9000) Homo sapiens-sapiens Industrie laminaire.
Lames retouchées.
* Epipaléolithique africain (à partir de
–15000), Mésolithique européen (-9000
à –5000) Microlithes (petites lames et pointes)
géométriques.
Grâce
aux outils de pierre, d'os et de bois (non conservés)
ainsi qu'aux « pyrotechniques » associées
au feu (d'usage beaucoup plus ancien qu'il n'était
supposé il y a quelques décennies), les diverses
espèces d'Homo ont pu, très vite après
leur apparition, quitter le berceau africain d'origine et
s'étendre, par vagues de peuplement successives ou
croisées, à l'Afrique entière, puis à
l'Europe, à l'Eurasie, à l'Indonésie
et même à l'Australie. Les hommes modernes, dits
homo sapiens (sapiens néanderthalensis et sapiens sapiens)
identifiés vers – 200.000 ans, ont alors hérités
de techniques très sophistiquées qui leur ont
permis de s'imposer progressivement à toutes les espèces
dont ils partageaient le biotope.
Notons
que les paléoanthropologues, dans leur majorité,
considèrent que les nombreuses espèces rattachées
au genre australopithèque, ayant vécu dans toute
l'Afrique et au-delà entre - 4 et -1,5 millions d'années,
n'ont pas utilisé d'outils de façon systématique,
en les transformant comme le faisaient dès l'origine
les Homo, habilis et erectus. Ils le
faisaient sans doute occasionnellement, à l'instar
des grands singes, pour casser des noix ou éloigner
des prédateurs. Ils possédaient les capacités
manuelles pour fabriquer des outils, mais sans doute n'avaient-ils
pas développé les capacités cognitives
nécessaires. Les australopithèques ne sont généralement
plus considérés aujourd'hui comme les prédécesseurs
des espèces d'Homo leur ayant succédé.
Il semble qu'ils se soient enfermés progressivement
dans des niches sans débouchés, après
cependant s'être répandus dans toute l'Afrique
pendant 2 MA (un bel exploit), tandis que les Homo apparaissaient
et se généralisaient. Australopithecus africanus
a vécu en Afrique du Sud jusqu'à au moins –
2,2 millions d'années, tandis que le plus ancien reste
d'Homo, dit Homo habilis, est daté de – 2, 4
millions d'années. Il est possible que ce dernier ait
évolué à partir d'une autre espèce,
par exemple Kenyanthropus platyops, dont on ignore tout des
aptitudes cognitives.
Avant
les australopithèques, de – 7 MA à –
5 MA, trois espèces d'hominidés sont aujourd'hui
connues. Elles ont été classées par leurs
découvreurs dans des genres différents. : Orrorin
Tugenensis, (5,8 à 5 MA), Kenya – Ardiphithecus
Kadabba (5,8 - 5,2 MA) Kenya – Sahelanthropus Tchadensis
(Toumaï, - 7 MA) , Tchad. Il s'agissait sans doute déjà
de bipèdes plus ou moins systématiques. Aucun
outil n'a été retrouvé sur les sites
où ils ont été découverts. Mais
le contraire aurait été très surprenant,
vu la rareté des vestiges.
Notons
par ailleurs que de grands efforts sont faits actuellement
pour rapprocher les restes d'hominidés de ceux de grands
singes archaïques, par exemple le Proconsul (Myocène
inférieur, - 20 MA) ou le Pierolapithecus (Myocène
moyen, - 20 – 15 MA). Ceux-ci ne pratiquaient pas la
bipédie mais seulement, pour certains d'entre eux,
le «grimper vertical».
Si l'on en croit les analyses génétiques,
les Homo ont divergé d'avec les ancêtres
des chimpanzés vers – 6,6 millions d'années,
eux-mêmes d'avec les gorilles vers - 8,6. Ces
divers primates, dits hominoïdes, se sont séparés
des cercopithécoïdes (babouins, macaques, vervets)
que nous allons retrouver ci-dessous, vers – 38 millions
d'années. Avec les céboïdes (singe
écureuil, marmoset), les hominoïdes et les cercopithécoides
forment le genre des anthropoïdes, lequel lui-même,
avec les Strepsirrhinines que l'on retrouve en particulier
à Madagascar, et dont ils se sont séparés
à la fin du crétacé, vers – 77
millions d'années, constituent l'ordre
des Primates. Rappelons qu'à cette époque
s'éteignaient les derniers grands dinosaures
;
Un
puzzle
Il
faut mettre le lecteur en garde, quand on associe comme
nous le faisons l'histoire des outils à l'histoire
des espèces. Les récits simplificateurs ne
sont pas de mise. L'évolution reste encore
truffée de points d'ombres. Il s'agit
comme le rappellent les scientifiques d'un puzzle
progressivement construit à partir de vestiges isolés,
dispersés dans des espaces et sur des durées
de temps immenses. Spontanément, chaque découvreur
tend à vouloir identifier une espèce nouvelle
à partir d'un fragment souvent difficilement
interprétable. Par ailleurs, les outils nouveaux
de l'horloge dite moléculaire ne donnent pas
tous de résultats convergents. Les uns procèdent
à une datation à partir d'éléments
d'ADN de conservation difficiles. Les autres exploitent
les données fournies par les génomes des populations
actuelles (ADN mitochondrial et ADN du chromosome Y, l'un
se transmettant de mère en fille et l'autre
de père en fils). Il faut recouper les deux et recouper
le tout avec l'anthropologie de terrain.
Afin
de reconstruire l'histoire des espèces ayant
abouti à la généralisation de l'Homo
sapiens sapiens, plusieurs grandes hypothèses, utilisant
les informations disponibles et donc nécessairement
révisables, sont en compétition. La plus ancienne,
dite du modèle multirégional, postule que
des espèces plus ou moins isolées ont évolué
simultanément et indépendamment vers l'Homo
sapiens sapiens dans les trois bassins Afrique, Asie et
Europe où les premiers vestiges de ce dernier ont
été identifiés. Selon la seconde hypothèse,
dite Out of Africa, l'homme moderne n'est
apparu qu'en Afrique et à remplacé toutes
les espèces préexistantes sur les trois continents.
Enfin, selon le modèle dit réticulé,
le plus en faveur aujourd'hui, des échanges
génétiques permanents entre populations migrantes
et locales auraient conduit à l'apparition
et à la généralisation du Sapiens sapiens,
qui s'est révélé le plus compétitif.
Aux
échelles de temps prises en considération
par ces trois catégories d'hypothèses,
l'usage des outils était déjà
généralisé. On peut penser qu'une
grande partie de la compétitivité entre espèces
concernées par ces migrations a résulté
de l'aptitude à inventer des outils de plus
en plus performants et diversifiés, capables de s'adapter
à des milieux et contraintes variés.
Des
changements morphologiques apparus dès le miocène
supérieur
Mais
il faut aller plus avant dans la recherche des causes. Nous
avons rappelé dans des articles précédents
que faire appel à l'hypothèse de l'outil
pour expliquer la divergence entre des primates devenus
de ce fait progressivement des hominiens et leurs ex-congénères
restés grands singes, n'éclaircissait
pas la cause première de cette divergence, qui s'est
produite sans doute au miocène supérieur,
c'est-à-dire de – 2 à - 10 MA
auparavant, sinon plus tôt encore. A ces époques,
nous l'avons rappelé, aucun primate, autant
que l'on puisse en juger, n'utilisait systématiquement
d'outils, tels du moins qu'ils ont été
retrouvés, c'est-à-dire sous forme de
pierres aménagées. Par contre, tous étaient
déjà engagés dans des évolutions
morphologiques et sans doute aussi cérébrales
qui les ont écartés du modèle des grands
singes. Ce ne fut donc pas l'usage de l'outil qui a provoqué
ces évolutions.
Il
semble bien aujourd'hui, en effet, que les mutations
déterminantes se soient produites au miocène,
dès – 15 MA, les plus importantes ayant permis
la bipédie et ses diverses conséquences (libération
de la main, nouveau port de la tête et du bassin,
nouveaux organes phonateurs, etc.). Les fossiles de ces
époques montrent qu'un nombre important d'espèces
manifestent une tendance au redressement. Le schéma
dit pronograde (tronc horizontal) a laissé place
chez ces espèces au schéma orthograde (tronc
redressé puis vertical). Les spécialistes
supposent également que les mutations ayant provoqué
ces différenciations morphologiques se sont accompagnées,
peut-être conjointement avec un accroissement du volume
crânien chez certaines espèces, de mutations
donnant aux bases neurales de la cognition de nouvelles
capacités associatives. Celles-ci se sont précisées
à partir sans doute de dispositions déjà
présentes dans les cerveaux des prédécesseurs
des hominiens mais non exploitées. On cite généralement
à cet égard les neurones miroirs ou l'organisation
des minicolonnes dans les aires cérébrales
devenues ultérieurement les aires du langage. Nous
reviendrons sur ce point dans la seconde partie de cet article.
Cependant,
la recherche d'éventuelles causes premières
ne peut pas s'arrêter là. Evoquer des changements
morphologiques et cérébraux ne suffit pas. Il
faut rechercher les causes naturelles ayant provoqué
un ensemble impressionnant de mutations convergentes au sein
de certaines espèces, alors que d'autres espèces
voisines, apparemment en compétition darwinienne avec
les premières, n'en bénéficiaient
pas. Pour les darwiniens, seuls des changements environnementaux
importants peuvent produire de tels résultats. Ces
changements peuvent avoir deux effets opposés mais
finalement complémentaires. Les uns obligent les espèces
qui les subissent à muter pour s'adapter. Il
s'agit d'un renforcement des pressions de sélection.
D'autres libèrent, au moins momentanément,
les espèces des pressions de sélection s'exerçant
jusque là sur elles et laissent par conséquent
s'exercer une dérive génétique
spontanée rendant actifs des gènes jusque là
non exprimés. On parle de « sélection
relâchée » ou « relaxed selection
»(1). Si l'on répugne
à envisager des changements environnementaux comme
causes premières de l'émergence de la bipédie
et caractères associés, il est toujours possible,
y compris sans faire appel à la sélection relachée,
d'évoquer une tarte à la crème bien utile
pour les généticiens, mais qui n'est pas fausse
pour autant, celle de la dérive génétique
aléatoire.
Il
serait irréaliste en effet de penser qu'une seule et unique
cause environnementale ait pu brutalement conduire des primates
jusque là forestiers à se redresser. Très probablement,
ces changements se sont produits plusieurs fois et en plusieurs
lieux, sur plusieurs millions d'années, entraînant
des évolutions convergentes. On parle à cet égard
d' «homoplasie» ou acquisition indépendante de
traits similaires. D'autres causes très différentes
ont peut-être également joué Mais ce n'est pas
le lieu de discuter ici ces hypothèses. Il suffit de supposer
que des modifications dans les pressions de sélection ont
provoqué durant le miocène une divergence évolutive
entre des primates devenus hominidés et des primates restés
arboricoles.
Mais
revenons à l'usage de l'outil. Nous avons
dit que les premiers vestiges d'outils de pierre ont
été identifiés dans des sites datés
de – 2 MA. Les hominiens supposés utilisateurs
de ces premiers outils ont peut être été
des australopithèques. Mais on considère que
leur généralisation a été due
à des espèces nouvelles, regroupées
sous les noms d'Homo habilis et Homo erectus (que
l'on qualifiait aussi jadis d'Homo faber.) Il
avait donc fallu que tous les changement anatomiques et
neurologiques résumés ci-dessus et nécessaires
à l'utilisation systématique d'outils
de pierre pour améliorer les modes de survie se soient
produits bien auparavant, notamment la station debout et
la libération de la main.
De
plus, peut-on envisager que des hominiens, qu'ils
soient australopithèques ou habilis, aient pu découvrir
le rôle utile d'une « association »
avec des outils, l'aient transmis et perfectionné
de générations en générations,
sans qu'ils aient disposé d'un minimum
de conscience de soi, conscience que les autres primates
n'avaient pas. Pour qu'ils aient pu disposer
de cette conscience de soi, il fallait que les bases neurales
en soient présentes dans leur organisation cérébrale.
Mais alors, pourquoi disposaient-ils de telles bases neurales,
alors que les autres primates en étaient apparemment
dépourvues ? Nous avons évoqué l'hypothèse
de ce que nous appellerions volontiers la mutation providentielle.
Subitement, une mutation se serait produite chez certains
groupes d'individus, au niveau par exemple de leur
cortex pariétal, les rendant plus doués que
les autres (un peu de la même façon que des
enfants surdoués apparaissent de temps à autres
chez les humains modernes).
Nous
avons indiqué ailleurs que cette hypothèse de la mutation
providentielle parait un peu ad hoc. Nous préférons
pour notre part celle, beaucoup plus «passe-partout»
si l'on peut dire, selon laquelle l'ensemble des primates disposaient
à l'époque et disposent encore, de capacités
cognitives suffisantes pour leur permettre de développer
l'usage des outils. Ces capacités comprennent l'amorce d'une
aptitude à la conscience de soi. Si les primates qui ne sont
pas devenus des hominidés n'ont pas développé
ces capacités, au miocène comme aujourd'hui, ce fut
parce qu'ils n'en avaient pas besoin pour survivre dans leur milieu
d'origine. Seuls certains de ces primates ont, sans doute par hasard
et du fait qu'ils s'étaient retrouvés entre –
5 et – 2 MA dans des environnements différemment sélectifs,
développé ces capacités. Notre thèse
est qu'ils l'ont fait à l'occasion d'une interaction avec
des objets du monde matériels qui ont progressivement acquis
pour eux le rôle de compléments corporels, c'est-à-dire
d'outils naturels.
Nous
avons nous-mêmes formulé plusieurs fois sur
ce site l'hypothèse selon laquelle, dès
que des primates soumis à de nouvelles pressions
de sélection avaient constaté l'intérêt
pour la survie de l'utilisation systématique
d'un outil de pierre, par exemple un percuteur afin
de briser des noix, un système d'enrichissement
croisé à deux pôles s'était
mis en place, associant les utilisateurs de l'outil
et les formes successivement prises par ce dernier. Au sein
de ce système, les deux catégories de «
partenaires », le vivant et le matériel, se
sont trouvés engagés dans la construction
d'un ou plusieurs ensembles évolutionnaires
complexes associant des corps, des cerveaux et des esprits
de plus en plus façonnés par les usages de
l'outil, d'une part, des outils se développant
selon des dynamiques spécifiques de nature mécanique
guidant d'une certaine façon la main de leurs
utilisateurs, d'autre part. Nous avons utilisé
pour désigner ce système à deux pôles
le terme de superorganisme ou complexe anthropotechnique.
Des
outils qui n'en étaient pas encore
Mais
dira-t-on, les premières traces d'outils remontent à
– 2 MA. Il n'existait rien auparavant. C'est contre cette
affirmation que nous voudrions nous inscrire en faux. On sait que
les anthropoïdes, appartenant à des ordres différents,
hominoïdes ou cercopithécoïdes (macaques ou babouins)
utilisent spontanément différents objets prélevés
dans le milieu à titre d'outils temporaires, cannes, percuteurs,
armes de jet. Bien d'autres mammifères et oiseaux le font
aussi. Il est donc légitime de supposer que certains primates
s'étant redressés sur leurs membres antérieurs
et se retrouvant dotés d'organes leur facilitant la manipulation
de ces objets, les aient utilisés de plus en plus systématiquement,
dès – 5 MA, à titre d'outils. Ils auraient ainsi
donné l'occasion à des capacités cognitives
dont les bases neurales étaient jusque là dispersées
dans leur cerveau et non utilisées, de s'assembler en boites
à outils cognitives. Celles-ci auraient progressivement donné
naissance à la conscience de soi, au langage et à
l'intelligence. Cette évolution serait restée très
lente, sans grands effets aujourd'hui visibles, pendant 3 MA environ.
Elle aurait produit les premiers outils de pierre aujourd'hui retrouvés
dans des sites datés de – 2 MA et se serait enfin brutalement
épanouie avec Homo sapiens vers – 200.000 ans.
Si nous voulons aujourd'hui retracer cette évolution, il
faudra prendre garde à ne pas se focaliser seulement sur
l'évolution des corps et des cerveaux, en oubliant celle,
s'étant produite en parallèle, des niches environnementales
et notamment des outils et technologies constituant ces niches.
Nous rappelions, dans l'article (cité en note
1),
qu' «une espèce, par son activité, se crée
une niche formant bouclier à l'intérieur de laquelle
se déroule une co-évolution complexifiante résultant
des interactions entre les mutations génétiques et
l'enrichissement de la niche. On parle aussi d'éco-devo ou
d'évolution épigénétique. Celle-ci se
produit dans tous les cas où des espèces fabriquent
des niches bien définies, comme le font des insectes sociaux
tels que les termites et les fourmis. Dans le cas des hominidés,
la co-évolution entre l'espèce et sa niche, c'est-à-dire
avec le milieu transformé par l'activité de ladite
espèce, à pu se faire assez vite. On parle aussi en
ce cas d'évolution baldwinienne. C'est ainsi, comme il a
été souvent expliqué, que l'acquisition de
l'usage des outils de pierre, puis du feu, a libéré
les hominidés des contraintes de l'alimentation en racines
ou en viande crues. De nombreuses transformations physiques et cérébrales
en ont découlé, dont de nouvelles capacités
cognitives ayant en retour introduit des innovations technologiques
et culturelles. Des cycles d'interactions incessants entre les humains
et les «niches» qu'ils se construisaient ont fini par
provoquer la sortie du paléolithique récent et l'entrée
dans le néolithique».
Soit, dira notre lecteur, mais quelle preuve peut-on avancer pour
justifier l'hypothèse selon laquelle la manipulation, entreprise
par hasard, d'objets du monde matériel par des primates obligés
de s'adapter à des milieux différents de l'environnement
forestier ancestral, ait pu – si cette manipulation avait
produit des résultats justifiant son «renforcement»
dans les réseaux neuronaux du primate manipulateur, donner
naissance aux bases neurales de la cognition supérieure ?
Il se trouve qu'un article récent de la journaliste scientifique
Laura Spinney vient à point nommé nous apporter le
commencement de preuve dont nous avons besoin(2).
II.
Acquisition de la conscience de soi et du langage chez des macaques
et des marmosets.
L'article
rapporte les recherches du chercheur japonais Atsushi Iriki, chef
du Laboratory for Symbolic Cognitive Development au sein
du RIKEN Brain Science Institute de Wako, Japon(3).
Son équipe travaille depuis déjà plusieurs
années à montrer que des macaques japonais (photo)
peuvent acquérir spontanément des capacités
cognitives complexes en étant entraînés à
l'utilisation d'outils plus ou moins simples, par exemple un petit
râteau pour attirer de la nourriture. Les grands singes, chimpanzés
et orangs-outangs, sont réputés pour leur capacité
à apprendre le langage des signes, à développer
des consciences de soi limitées (se reconnaître dans
un miroir), à faire montre de théorie de l'esprit
en prêtant des intentions à des tiers, congénères
ou humains. Mais ce n'est pas le cas du macaque, considéré
comme «moins évolué». On lui attribue
l'intelligence d'un enfant de 2 ans alors que les chimpanzés
auraient celle d'un enfant de 7 ans. Le macaque dans la nature n'imite
pas et ne prête qu'une attention limitée à ses
congénères.
Or
Atsushi Iriki suppose que les cerveaux des macaques, comme ceux
d'autres petits singes tels les marmosets (photo) avec lesquels
il se propose maintenant d'expérimenter, disposent de tous
les composants nécessaires à l'intelligence de type
humain. Mais ces composants ne se sont pas assemblés en «système
global», parce que, dans la vie sauvage, les macaques n'en
avaient pas besoin. Si l'on place un de ces animaux dans un environnement
humanisé très sélectif, il se montre par contre
capable, en quelques semaines et non en quelques générations,
de faire preuve de pré-capacités cognitives de haut
niveau, telles la conscience de soi et le protolangage.
Nous
ne décrirons pas ici les situations expérimentales
ayant permis de doter les macaques du laboratoire de l'amorce de
telles capacités. Leur objectif, comme indiqué ci-dessus,
est d'entraîner l'animal à utiliser des outils afin
de se procurer de la nourriture. Il ne s'agit pas cependant d'un
simple dressage destiné à réaliser des performances
pour lesquelles beaucoup d'animaux dits savants se montrent experts.
Atsushi Iriki montre que le bras du singe prolongé par l'outil
est très rapidement considéré par le sujet
comme une prolongement de son corps, qu'il pourra utiliser à
de nombreuses tâches non programmées à l'avance.
Il l'aura ainsi intégré à la « conscience
de soi » qu'il a de lui-même. Cette conscience commence
par l'image du corps que, grâce à ses sens, le sujet
acquiert de lui-même. Lorsque le sujet perçoit la vue
de son bras prolongé d'un râteau, il acquiert une image
plus sophistiquée de lui-même que celle résultant
des simples perceptions cinoesthésiques (ou kinesthésiques)
dont il dispose spontanément. Fait exceptionnel, l'image
perçue au travers d'un miroir joue le même rôle.
Dès
qu'il a acquis cette conscience renforcée de soi, autrement
dit dès qu'il constate qu'il peut en agissant sur le bras
armé de l'outil provoquer des modifications de l'environnement
qui présentent pour lui des avantages, une pression de sélection
s'exerce sur son cerveau pour renforcer les circuits neuronaux contribuant
à ce que Atsushi Iriki appelle une « construction intentionnelle
de niche », autrement dit une interaction dynamique en allers
et retours entre le cerveau et le milieu. C'est cette interaction
que nous nommons pour notre part, dans le cas des humains, un complexe
anthropotechnique. Pour ce qui concerne les macaques évoqués
ici, nous pourrions parler de l'amorce de mise en place d'un "complexe
cercopithécoïdotechnique" ! La construction d'une
conscience renforcée de soi conduit immédiatement,
y compris en ce qui concerne les macaques japonais, à l'apparition
d'une conscience de l'existence des autres. Le sujet leur prête
des intentions, les imite et cherche à communiquer avec eux,
en inventant des langages symboliques ad hoc si de tels langages
n'existaient pas déjà.
Toutes
ces hypothèses ne restent pas du domaine de la conjecture.
Atsushi Iriki et son équipe ont vérifié par
imagerie cérébrale que les macaques ainsi entraînés
manifestaient une activité électrique nouvelle dans
les neurones du cortex pariétal en charge de l'image de soi.
Ces neurones conservent après quelques expériences
les nouvelles capacités ainsi acquises. On peut supposer
que cette situation pourrait favoriser la prise en charge par le
génome des mutations provoquant les modifications à
long terme des bases neurales intéressées. Après
quelques générations, pourquoi pas, les macaques pourraient
alors surpasser en intelligence non seulement les chimpanzés
mais même un enfant de 9 ans. Ceci d'autant plus que d'autres
expériences ont montré que soumis à des contraintes
un peu voisines, à partir de l'utilisation d'outils, les
cerveaux des macaques ont enregistré une expansion des cortex
préfrontal et pariétal, important chez l'homme dans
le contrôle des comportements sociaux complexes. Or ces cortex
se sont développés rapidement durant les dernières
dizaines de milliers d'années de l'évolution humaine,
marqués par l'explosion des pratiques ouvrières.
Applications
Nous
pourrions pour notre part retenir de la publication de ces résultats
une conclusion s'appliquant aux questions posées dans le
présent article : pourquoi subitement, avant même de
disposer d'outils, certains primates sont-ils devenus plus intelligents
que d'autres ? Point ne serait besoin, pour expliquer ce paradoxe,
de faire appel à des mutations génétiques développant
les aires cognitives du cerveau. En manipulant, un peu par hasard
initialement, des objets de l'environnement, et constatant (inconsciemment,
évidement) les bons effets de cette manipulation, certains
primates bipèdes auraient augmenté les capacités
des aires de leur cortex pariétal responsables de l'image
de soi. Il en aurait résulté une propension, vite
diffusée par imitation au sein du groupe, à utiliser
le corps prolongé de ces outils improvisés pour se
construire l'amorce d'une niche intentionnelle. De l'outil improvisé
à l'outil préparé, il n'y aurait eu qu'un pas
– nécessitant pourtant quelque 2 à 3 MA pour
être franchi….
Atsushi
Iriki reste prudent dans l'interprétation de ses résultats,
d'autant plus que certains de ses collègues prétendent
que ces résultats ne pourraient pas être rétro-transposés
à des cerveaux de primates vivants il y a 5 à 7 MA.
Mais selon nous, l'objection ne tient pas. Les travaux de ce chercheur
(photo) pourraient lui valoir une renommé méritée.
Si les cerveaux des macaques, marmosets et autres petits singes
avec lesquels le scientifique japonais travaille disposent des outils
dispersés nécessaire à la construction d'une
conscience de soi, auxquels ils n'avaient pas eu besoin de recourir
dans la nature, cela pourrait montrer que cette boite à outil
existait dans avant le miocène. Elle remonterait probablement
au crétacé, à l'apparition des primates, tous
genres réunis. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas supposer
qu'elle existait aussi chez d'autres mammifères de cette
époque, voire chez les dinosaures, précités.
Dans ce cas, il serait urgent de les rechercher chez les descendants
actuels de toutes ces espèces. Il faudrait pour cela faire
interagir systématiquement les représentants d'espèces
modernes avec des outils modernes, comme le fait Atsushi Iriki avec
les macaques et les marmosets. Comme quoi la conscience de soi,
dont les humains se plaisent à se croire les seuls détenteurs,
serait une propriété très généralement
répandue, au moins virtuellement, et ne demandant qu'à
s'exprimer.
En
ce qui concerne précisément la conscience humaine,
les mêmes hypothèses entraîneront les mêmes
conclusions. Les cerveaux des primates humains disposent certainement
encore (comme d'ailleurs ceux des autres primates) de nombreuses
bases neurales non exploitées pour la cognition ou de gènes
appropriés non encore exprimés. L'interaction avec
les technologies modernes, au sein des systèmes anthropotechniques
de demain, pourrait provoquer bien des surprises en matière
d'intelligence et de conscience augmentées. C'est le vœu
de tous ceux qui encouragent le co-développement des intelligences
naturelles et des intelligences artificielles.