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Miguel
Benasayag a décidé de publier avec nous, sans engager
nécessairement la ligne rédactionnelle de notre revue,
une douzaine de chroniques où nous échangerons à
bâtons rompus des propos personnels non seulement sur les
sciences et les technologies mais sur la façon dont elles
sont reçues dans la France contemporaine. A.I.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, nous allons consacrer au moins
deux de ces chroniques à présenter notre démarche
et commencer à en justifier l'intitulé général.
A.I
Miguel
Benasayag est philosophe et psychanalyste, enseignant, courriériste
et auteur de nombreux livres.
Jean-Paul
Baquiast
Vous insistez sur le fait que la pensée individuelle, contrairement
aux illusions fréquentes, est une propriété
émergente pour la production de laquelle celui qui pense
ne joue qu'un rôle limité. Pouvez-vous préciser
ce point ?
Miguel
Benasayag
Je travaille avec un modèle que je n'ai pas eu encore à
remettre en cause, selon lequel la pensée est une combinatoire
émergente à laquelle participent en tant que soubassements
les hommes, mais aussi les animaux, les objets et les lieux. J'ai
plusieurs fois vérifié que les endroits où
l'on se trouve, les murs, les ambiances, influencent ce que l'on
va penser. Il y a quelques années, j'ai tenu un séminaire
avec des détenus de la Santé qui avaient étudié
mes livres lors d'un enseignement de philosophie. Nous avons discuté
de certains thèmes, constatant alors qu'il était impossible
de les aborder comme on l'aurait fait à l'extérieur.
Les prisonniers, les gardiens, les murs, l'odeur de la prison-même
dictaient quasiment nos propos. Nous étions face à
une pensée émergente, à la fois dépendante
de nos cerveaux et autonome par rapport à eux.
Jean-Paul
Baquiast
A priori, cela ne paraît pas surprenant. L'ambiance de la
prison est si lourde que les pensées qui y naissent sont
bien différentes de celles que pourrait susciter un environnement
plus serein, tel que la forêt ou le bord de mer. Vous y êtes
vous-même d'autant plus sensible que vous avez connu pire
que la prison, après votre arrestation par les militaires
argentins.
Miguel
Benasayag
Il y a plus que cela. Je ne me place pas seulement dans la perspective
des souvenirs que tel environnement peut évoquer dans l'esprit
de celui qui a déjà connu ce cadre. Je veux dire que,
lorsque nous pensons et parlons, nous sommes « agis »
par des structures qui nous dépassent et dont le plus souvent
nous ignorons l'existence et l'influence qu'elles ont sur nous.
Jean-Paul
Baquiast
Un méméticien vous dirait que cela n'a rien d'étonnant.
Pour un méméticien, la pensée résulte
essentiellement des conflits darwiniens, au sein du cerveau individuel
puis dans les échanges langagiers, entre des populations
de réplicants informationnels, slogans, images(1).
Ces entités prolifèrent comme des virus, à
l'insu du sujet, dès que le milieu leur en donne l'occasion.
Ce sont elles qu'il faut étudier si l'on veut savoir pourquoi
telle personne pense comme elle le fait. Je dois dire que cette
approche ne me convainc pas complètement. Pourquoi suis-je
envahi par tels mèmes et non par tels autres ? Il y a une
question de terrain, comme en face d'une véritable infection
virale. Certains virus me contaminent et d'autres pas.
Miguel
Benasayag
Je suis de votre avis. Je dirais que la mémétique
est caractéristique d'une certaine conception anglo-saxonne
empirique, que l'on retrouve dans l'économie libérale.
Pour cette conception, les événements résultent
de la compétition d'agents individuels, sans qu'il soit nécessaire
de prendre en considération les structures où s'organise
cette compétition. La mémétique n'a que peu
de succès en Europe continentale, où l'on est resté
fidèle au structuralisme voire au post structuralisme. Moi,
je suis de tradition structuraliste.
Jean-Paul
Baquiast
Mais parler de structures peut être aussi imprécis
que parler de mèmes. Tout peut être «mème»
comme, réciproquement, tout peut être «structure».
Il faudrait préciser. Reprenons l'exemple de l'influence
d'un environnement sur la pensée. On peut admettre qu'un
milieu naturel, tel que la forêt ou la mer, «parle»
par de multiples messages, bruits, odeurs, à l'animal qui
est en nous et donne en conséquence une certaine tonalité
à nos pensées. Un milieu artificiel, tel que la prison,
peut aussi parler à l'animal en nous, ou au primitif, car
elle est symbole d'enfermement, de piège et donc de dangers.
Elle réveille ainsi des réflexes profondément
inscrits dans nos gènes. Voulez-vous dire que pour comprendre
pourquoi telle pensée est ce qu'elle est à tel moment,
il faille analyser en détail toutes les influences qui peuvent
s'exercer à ce moment sur celui qui pense ? Ce serait impossible...
Miguel
Benasayag
C'est bien pourquoi je parle d'émergence. Pour moi, l'émergence
n'est pas créatrice de nouveauté vraiment nouvelle.
Je l'assimilerais plutôt à ce que l'on nomme la résultante
dans le parallélogramme des forces utilisé en mécanique.
Un certain nombre de forces entrent en conflit, que nous ne connaissons
pas nécessairement en détail. Par contre, il en résulte
une force résultante que nous ne pouvons pas ignorer, car
elle s'impose à nous par son évidence. Mais elle était
contenue dans les prémisses. Nul besoin de l'hypothèse
de Dieu pour l'expliquer.
Pour
en revenir à la pensée et aux paroles qui l'expriment
dans la bouche d'un individu particulier, je dirais que c'est une
propriété résultante, et donc émergente,
de nombreux facteurs dépassant largement la personnalité
propre de l'individu qui pense ou qui parle. Mais lui dire cela
ne lui fera pas nécessairement plaisir.
Systèmes
de contrôle et échappatoires
Jean-Paul
Baquiast
Pourquoi tenez-vous tant à rendre vos interlocuteurs conscients
de cela, au risque de leur déplaire ?
Miguel
Benasayag
Parce que nous retrouvons là le problème des macro-processus
qui déterminent et contrôlent sans qu'ils s'en aperçoivent
les individus. Prenez la question des réseaux dits sociaux
sur Internet, dont on discute beaucoup aujourd'hui. Des milliers
de gens entrent dans ces réseaux en se forgeant des personnalités
qui ne sont pas vraiment les leurs, mais qui répondent aux
caractères qui, selon les conventions de la mode diffusées
par les agences de publicité, sont les mieux à même
de leur permettre de «se faire des amis». Ils adoptent
alors un langage, tiennent des propos qu'ils n'auraient jamais tenus
s'ils étaient restés en dehors de ce macro-processus.
Ils finissent par se persuader que c'est leur vraie nature qui se
révèle ainsi, sans être capables de voir à
quel point chacun de leur propos leur est dicté par des processus
étrangers à eux. Souvent, ces processus sont contradictoires,
ce qui crée un grand malaise chez l'individu au sein de la
personnalité duquel ils s'affrontent. De plus, comme ces
processus sont très loin des contraintes de la vie réelle
que continue à subir le sujet, et comme ils n'offrent à
celui-ci aucune solution pour affronter ces contraintes, ils poussent
à une fuite de plus en plus grande dans l'irréalité.
Jean-Paul
Baquiast
Je suppose que si vous essayiez d'expliquer à une de ces
personnes qu'elle est «parlée» par des processus
qui la détournent de sa vraie nature et l'enferment dans
des impasses – telles que se lancer dans des dépenses
qu'elle ne peut pas se permettre, ou copier des modèles qui
sont construits de toutes pièces par des publicitaires qui
ne lui veulent aucun bien, elle se fâcherait. Cela me rappelle
une émission particulièrement éprouvante de
FR3, intitulée «C'est mon choix». Poussés
par le désir d'être sélectionnés par
les organisateurs et de passer à la télévision
en affichant des modes de vie bizarres, la plupart de ceux qui y
participaient se cramponnaient à des personnalités
qu'ils s'étaient forgées, aussi bizarres voire inciviques
soient-elles, en affirmant que c'était là leur choix
et que le monde entier devait en prendre acte. On retrouve un peu
la même chose quand on observe la façon dont les personnes
présentées par Jean-Claude Delarue dans l'émission
«Cela se discute» tiennent des propos «émergents»
qui manifestement sont la résultante de nombreux facteurs
dont ils n'ont pas eux-mêmes la moindre idée, la plupart
suggérés par l'animateur et les promoteurs de l'émission.
Miguel
Benasayag
Je n'ai pas l'ambition d'ouvrir les yeux de tous ceux qui sont manipulés
par les faiseurs d'opinion, notamment à la télévision.
La tâche serait trop immense. Cependant, quand j'ai la possibilité
de dialoguer avec notamment des jeunes qui éprouvent des
difficultés relationnelles et tentent de les fuir par des
langages ou comportements qui leur sont imposés, tels que
le recours à une certaine violence, j'essaye de les pousser
à analyser ce qui les surdétermine.
Jean-Paul
Baquiast
Votre conception de l'émergence, appliquée au langage,
paraît légitime et je ne la discute pas. Je crois cependant
qu'une autre version de l'émergence peut être également
intéressante. Pour moi, en m'inspirant de ce que j'ai cru
pouvoir retenir des exposés de la physique quantique, je
dirais qu'un objet ou un événement émergeant
est quelque chose d'absolument original, totalement irréductible.
Autrement dit, il s'agit d'une invention au sens plein du terme.
Le phénomène émergeant, en physique, ne peut
pas être réduit à des composantes que l'on pourrait
mettre en évidence et dont on pourrait analyser les rapports
de forces. Si les fluctuations d'énergie au sein du vide
quantique génèrent à tout instant des univers
émergeants, pour reprendre une hypothèse à
la mode, l'organisation de ces bulles d'univers n'est pas déterminée
par des facteurs analysables. Il s'agit d'un produit complètement
aléatoire. Ne disons pas pour autant qu'il pourrait s'agir
d'une création divine. Disons seulement que les lois fondamentales
de l'univers, si celles-ci existent, qui déterminent l'émergence
de cette bulle d'univers-là et non de telle autre échappent
à la connaissance scientifique actuelle.
Vous
m'objecterez que lorsque nous parlons, nous ne nous comportons pas
comme un générateur de particules émergentes
dans un accélérateur. C'est vrai. Nous générons
de l'émergence, mais il n'est pas impossible, en confrontant
dans un dialogue partagé telle pensée avec telle autre,
de faire apparaître certains des facteurs qui produisent ces
pensées. C'est d'ailleurs sur de tels dialogues partagés,
je suppose, que réside l'efficacité de la cure psychanalytique.
Il
reste que pour moi, dans la mesure où nous représentons
la résultante, pour reprendre votre terme, d'un nombre immense
de composants, notre pensée et même nos paroles peuvent
faire apparaître – par éclairs – des résultats
totalement imprévisibles et, plus qu'imprévisibles,
aléatoires au sens de la physique quantique. Il s'agit alors
d'une véritable création ou mutation au sens darwinien,
pouvant donner naissance à une nouvelle théorie, à
un nouveau paradigme, pour le meilleur ou pour le pire. A la limite,
on pourrait trouver là certaines transitions vers le post-humain.
Certes, le plus souvent, le milieu social, se chargera alors très
vite de normaliser voire de faire taire celui qui tient des propos
trop novateurs. Mais il arrivera pourtant parfois que le propos
émergeant devienne une règle reconnue par la société.
Je crois que c'est important de le faire savoir à tous. On
éviterait ainsi de décourager ceux qui, parmi eux,
pour des raisons impossibles à prévoir à l'avance
voire difficile à analyser a posteriori, se révèlent
capables de créer des mondes, petits ou grands, véritablement
différents du monde en place.
(à suivre) PS
: les propos qui précèdent n'épuisent pas la
question des super-processus et de l'émergence. Nous y reviendrons
nécessairement par la suite. BB.
Notes (1) A propos de la mémétique, voir
: le
site de la société francophone de mémétique
http://www.memetique.org/
; on lira aussi avec avantage l'ouvrage de Pascal Jouxtel "Comment
les systèmes pondent" (éditions Le Pommier, 2005)
[voir
la recension de l'ouvrage, par Christophe Jacquemin]..
Cette page propose également l'écoute de l'Emission
Science Frictions (France culture) consacrée à la
mémétique, avec pour invités Pascal Jouxtel
et Jean-Paul Baquiast) le
site consacré à l'ouvrage de Jean-Paul Baquiast "Pour
un matérialisme fort" (éditions Jean-Paul Bayol)
: http://www.editions-bayol.com/PMF/
(en particulier le chapitre 5) Notre
article du 11 janvier 2003 : la
mémétique est-elle une science ?:
Notre recension du livre "The
Electric Meme" de Robert Aunger (Free Press, juillet
2002) :