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Nous
avons proposé précédemment (La
révolution du zootechnocène)
le concept d'organisme zootechnique pour lequel le Pentagone nous
paraît offrir un excellent cas d'école.
La
crise du Pentagone se trouve aujourd'hui précipitée
par le dysfonctionnement de plus en plus évident de cette
métastructure. Le Pentagone, pour reprendre les termes de
Philippe Grasset, est incontestablement le centre de la plus grande
puissance du monde et de ce fait le moteur d'un réseau d'allégeances
et d'influences sans égales, le consommateur d'une richesse
publique considérable. Or il apparaît maintenant à
beaucoup d'observateurs que cette débauche de moyens ne produit
que des résultats médiocres, sinon des enchaînements
de plus en plus catastrophiques.
Notre
ami Philippe Grasset, connaisseur hors pair des affaires militaires
et politiques américaines, consacre le numéro 19 (
25 juin 2008 ) de sa lettre confidentielle papier dd&e à
la crise majeure qui semble menacer le Pentagone, à la suite
de la future élection présidentielle américaine.
Les candidats Barak Obama et John McCain ont tous les deux annoncé
leur volonté de réduire à environ $500 ou $550
milliards le budget annuel de la défense qui est actuellement
proche de $750 milliards. Actuellement, le Pentagone, qui n'a jamais
manqué d'argent depuis Roosevelt, se trouve en déficit
sur de nombreux postes. Il faudrait par exemple à l'US Air
Force $20 milliards par an pour maintenir ses effectifs d'avions
jusqu'en 2025. Tout étant à l'avenant, les experts
estiment que pour maintenir les programmes actuels, notamment le
désastreux programme du Joint Strike Fighter JSF de Lookheed
Martin estimé à $100 millions l'unité, ou l'aventureux
programme dit du système de défense par missiles balistiques
(BMD, dont le volet européen, le BMDE n'est qu'un aspect
fort mal parti, le budget militaire devrait atteindre entre $859
et $900 milliards par an dans les prochaines années.
Or
pourquoi l'inflation des crédits alloués au Pentagone
qui avait toujours été acceptée depuis le début
de la 2e guerre mondiale comme l'unique moyen d'assurer, non seulement
la domination militaire et politique des Etats-Unis, mais la prospérité
économique, serait elle menacée aujourd'hui ? Les
raisons sont multiples. Il y a d'abord des raisons de fond, qui
se retrouveraient même avec un Pentagone bien géré.
La guerre en Irak, voulue par le Pentagone et dont il parait difficile
de se désengager, s'est révélée un gouffre
budgétaire qui n'est pas près de se combler. Les armements
sophistiqués ne convainquent plus les militaires confrontés
à la guerre de 4e Génération. La crise économique
générale (endettement, menaces sur le dollar) exclue
désormais la facilité financière. L'appauvrissement
général de la nation multiplie les revendications
des minorités raciales qui vont peser lourd dans les prochaines
élections. C'est ainsi que le Black Leadership Forum et la
League of United Latin American Citizens viennent d'annoncer aux
deux candidats qu'ils préfèrent financer sur la prochaine
décennie, avec les $1.000 milliards destinés au JSF
et autres avions de combat, le service national de santé
et les écoles préparatoires.
Mais la crise du Pentagone se trouve aujourd'hui précipitée
pour d'autres raisons, tenant au dysfonctionnement de plus en plus
évident de cette métastructure. Le Pentagone, pour
reprendre les termes de Philippe Grasset, est incontestablement
le centre de la plus grande puissance du monde et de ce fait le
moteur d'un réseau d'allégeances et d'influences sans
égales, le consommateur d'une richesse publique considérable.
Or il apparaît maintenant à beaucoup d'observateurs
que cette débauche de moyens ne produit que des résultats
médiocres, sinon des enchaînements de plus en plus
catastrophiques. Cela tient à l'enchevêtrement des
influences et des décideurs, comme à l'opacité
du rôle des industriels et des soutiens qu'ils donnent aux
hommes politiques en échange de leurs appuis. Le tout couvert
par de prétendus impératifs de Sécurité
Nationale empêchant toute enquête sérieuse et
toute évaluation de résultats.
Dans
la suite de la future élection présidentielle, on
voit déjà les forces qui mèneront l'offensive
contre le Pentagone et ses satellites, le complexe militaro-industriel.
Ce sera d'abord le Congrès dont une majorité des nouveaux
membres refuseront sans doute le rôle de complices consentants
imposés à leurs prédécesseurs par le
système. Ce sera aussi sans doute la nouvelle administration,
Maison Blanche et Département de la défense notamment,
s'ils tiennent bon sur les résolutions affichées à
ce jour. Mais rien ne dit d'une part que ces bonnes résolutions
seront tenues, même si l'urgence de la crise générale
touchant l'Amérique ne semble plus permettre d'échappatoires.
Rien ne dit non plus que le Pentagone ne désarmera pas, ne
désarçonnera pas si l'on peut dire ceux prenant le
risque de brider sa puissance déchaînée.
L'actuel
secrétaire à la défense Robert Gates sent venir
l'orage et prépare quelques réformes tel que l'abandon
de programmes de l'US Air Force, le travail interarmes, et d'autres
mesures administratives moins visibles intéressant la gestion
budgétaire et la passation des commandes, dont celle actuellement
remise en cause concernant le programme d'avions ravitailleurs KC-45
dont le General Accounting Office a demandé la réévaluation.
Autrement dit, Robert Gates semble se positionner, avant son futur
départ pour cause d'élection, comme l'un de ceux qui
auront tenté de maîtriser le Monstre.
Le
Monstre
Mais
pourquoi parler de Monstre à propos du Pentagone ? Depuis
la construction de son immeuble pentagonal le 11 septembre ( ?)
1941 et surtout depuis le lancement des programmes d'armements destinés
à sortir l'Amérique de la crise après 1946,
le département de la Défense devenu Pentagone a toujours
été décrit par les observateurs comme une bête
sauvage, indomptable, dévorant les secrétaires à
la Défense chargés de le maîtriser. Philippe
Grasset nous invite à lire l'histoire du Monstre, relatée
dans le livre de James Caroll , House of War, The Pentagon and
the Disastrous Rise of American Power.2006.(1) Cette histoire
est terrifiante, pour qui croit naïvement aux capacités
de la raison à maîtriser les forces brutes d'un super-organisme
tel que le Pentagone. Selon James Caroll, le Pentagone s'est progressivement
auto-construit sous la forme « d'une créature métapersonnelle
ayant sa propre personnalité, avec ses croyances et ses désirs
indépendants des croyances et des désirs de ceux qui
y travaillent. Tant d'argent, tant de pouvoir, tant de culture y
ont été investis que le Pentagone a fini par acquérir
une vie à lui ». Le Pentagone est devenu une chose,
un être à part, avec sa vie, ses desseins ses conceptions.
Il est devenu le « Système des systèmes»,
le Monstre, la parfaite incarnation du lobby Militaro Industriel
dénoncé pour la première fois publiquement
par Eisenhower en 1960, sans aucune suite d'ailleurs.
Le
Pentagone a physiquement tué ou neutralisé tous les
Secrétaires à la défense qui avaient reçu
mission, ou qui s'étaient mis en tête, de le rationaliser:
Donald Rumsfeld qui avait provoqué la surprise en dénonçant
le 10 septembre 2001 ( ?) la bureaucratie du Pentagone, selon ses
termes« ennemi plus subtil et implacable que l'ancienne Union
soviétique, posant une menace, une sérieuse menace
contre la sécurité des Etats-Unis ». Mais le
11 septembre 2001, les attentats contre le World Trade Center obligeait
Rumsfeld à modifier complètement son propos, à
s'engager avec G.W.Bush dans une « guerre sans fin contre
la terreur » où le Pentagone se trouvait complètement
réhabilité. Curieuse coïncidence, diront certains.
Depuis lors, le budget du Pentagone a presque doublé, ses
pratiques budgétaires se firent de plus en plus opaques,
ses missions s'étendirent et furent sous-traitées
à des entreprises privées proches de certains hauts
fonctionnaires dans des domaines très importants de la sécurité
et du renseignement.
Le
retournement de veste de Donald Rumsfeld n'était pas le premier.
C'était le dernier d'une longue histoire où l'on a
vu les Présidents et leurs ministres de la Défense
ayant voulu contrebalancer le pouvoir du Pentagone échouer
lamentablement : Einsonhower et Mac Namara (politiquement brisé)
en 1961, Nixon en 1972, Clinton et Lee Aspin (démissionnaire
puis mort d'une crise cardiaque) en 1993. Le premier de tous fut
James Forrestal, nommé premier secrétaire à
la Défense en 1947, qui devint fou et finit pas se suicider.
Aujourd'hui
le Pentagone est en crise, il éclate en chapelles qui s'ignorent
ou se combattent. L'US Navy affronte l'US Air Force, le commandant
suprême en Irak, le general Petraeus, prend ses ordres directement
à la Maison Blanche, les Agences s'opposent à la Présidence
concernant la gravité de la menace Iranienne et le soutien
à accorder aux faucons Israéliens, Fait nouveau par
ailleurs, les oppositions se manifestent publiquement, ce qui ne
s'était jamais vu.
Plus
que jamais, la disproportion entre l'ampleur des pouvoirs et la
médiocrité, voire le caractère désastreux
des résultats apparaît clairement. On peut dire que
le Pentagone, plus encore que G.W.Bush, simple marionnette, est
aujourd'hui responsable de la guerre en Irak, de ses 3 trillons
de dollars de dépense, de ses dizaines de milliers de morts
et handicapés américains, sans compter les «
dégâts collatéraux » ayant mis le feu
au Moyen Orient. Il se pourrait pourtant qu'il prenne encore des
initiatives bien plus désastreuses, si le MIC imposait une
attaque contre l'Iran dans les mois prochains.
Perspectives
Ceci
étant le Monstre ne parait prêt à se laisser
réformer. Personne d'ailleurs, en dehors de lui ni d'ailleurs
en son sein, n'imagine comment pouvoir faire évoluer la situation.
Quelles perspectives pourraient-être envisagées, à
l'heure où nous écrivons ceci ? Si les démocraties
fonctionnaient comme le laissent croire les juristes constitutionnels,
le futur président et son administration, s'appuyant sur
les forces politiques désireux de s'affranchir de la tutelle
du MIC, pourraient réussir, non sans mal, à diminuer
les crédits du Pentagone, restreindre les commandes militaires
et mieux contrôler les procédures de décisions.
Le Pentagone resterait une puissance redoutable, mais elle serait
un peu plus sous le contrôle du politique. Beaucoup d'équilibres
changeraient en conséquence dans le monde, avec l'affaiblissement
de l'unilatéralisme américain. Les puissances montantes
en profiteraient certainement pour s'affirmer. Ce ne serait pas
nécessairement une bonne chose en soi, mais cela introduirait
un peu plus de dynamique et d'ouverture dans le système des
relations internationales qui semble actuellement bloqué.
Des questions comme la lutte contre le réchauffement climatique
et la pollution pourraient plus facilement être traitées
au sein des organisations internationales. Sans doute aussi la question
Palestinienne.
Mais
on peut à l'inverse penser qu'après quelques rodomontades
verbales, le futur président et le futur secrétaire
à la défense se feront rapidement désarçonner
par la bête, comme cela s'est vu depuis soixante ans. Le lobby
fera valoir que la Sécurité Nationale exige que l'on
ne touche rien à rien. Aucun effort ne sera fait sur le terrain
pour hâter un retrait en bon ordre de l'Irak et plus généralement
diminuer la pression sur le Moyen Orient. . Au contraire. La situation
sera rendue plus explosive qu'elle n'est, afin de justifier de nouvelles
dépenses militaires, la mise au point de nouveaux matériels
(par exemple les drones) prétendument mieux adaptés
à la guerre de 4e Génération que les actuels.
Dans le même temps, l'art consistant à se créer
des ennemis plus redoutables les uns que les autres, afin de justifier
l'emprise du lobby sur la vie civile, se poursuivra. On le constate
déjà dans la façon dont les relations avec
la Russie et la Chine sont constamment rendues plus difficiles par
de multiples provocations. L'économie américaine pourrait-t-elle
continuer à supporter les dépenses militaires. Pourquoi
pas, au moins pendant encore quelques années? Les victimes
de la crise n'auraient qu'à prendre leur mal en patience
aussi longtemps que nécessaire.
Politique
à courte vue, direz-vous. Comment les têtes pensantes
du Pentagone pourraient-elle s'illusionner au point que leur système
de domination pourrait infiniment perdurer ? Le problème
est qu'il n'y a pas de têtes pensantes au Pentagone. Il n'y
a que des cellules de pouvoirs ayant les yeux fixés sur leurs
profits immédiats. Pour les industriels de l'aéronautique
et des systèmes robotiques, par exemple, seule compte l'assurance
de bénéfices à court terme qui permettront
d'engranger des réserves pour de futures conquêtes
politiques, éventuellement sur d'autres terrains. Tout laisse
même penser que beaucoup de ces « décideurs »
aveuglés par le court-termisme ne craignent pas un éventuel
effondrement global du système. Ils sont convaincus d'être
en ce cas les mieux placés pour repartir sur de nouvelles
bases.
C'est
dans cette perspective que la dépendance renforcée
à l'égard du Pentagone où se met l'Europe,
au prétexte d'illusoires valeurs communes, mais pour s'éviter
les efforts de la puissance, devient vraiment criminelle. Pour le
Pentagone, l'Europe n'est qu'un pion parmi les autres. Elle lui
offre notamment des bases avancées pour provoquer la Russie,
l'Inde, la Chine et finalement le monde arabo-islamique. On voit
bien comment, dans cette perspective, le BMDE ou le contrat des
avions ravitailleurs servent à montrer clairement au reste
du monde et aux Européens eux-mêmes que c'est le Pentagone
qui décide, même lorsque des intérêts
européens vitaux sont en jeu.
Nous
n'avons pas évoqué certaines « solutions noires
» réglant la question de l'affrontement prévisible
entre le futur président et le Monstre. Ces solutions n'auraient
rien de surprenant. Connaissant l'histoire américaine, nous
pourrions même parier avec de grandes chances de succès
qu'elles se produiront. Ce serait un attentat contre le candidat
ou le Président nouvellement élu qui réglerait
la question de façon relativement inoffensive. Mais ce pourrait
aussi être un nouveau 11 septembre dont le prix en vies innocentes
serait infiniment plus élevé. Demandez à Hillary
Clinton ce qu'elle en pense.