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24 mai 2008
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Un événement encore mal expliqué,
l'apparition d'un gros cerveau chez les hominidés
L’existence
dans le monde actuel de réseaux d’inforOn
sait que dans les lignées d'hominidés qui se sont
succédés depuis la séparation d'avec celles
des singes, vers -5 millions d'années, l'australopithèque
(de -4 à -1,5 mn d'années) avait un cerveau d'environ
400 cm3, proche de celui des grands singes. L'homo erectus
(entre -1,5 à – 0,3) avait un cerveau de 900 cm3, le
néandertalien un cerveau de 1.700 cm3, exceptionnellement
gros (notre image), et le sapiens,
apparu vers -0,25 un cerveau de 1.400 cm3 dont le volume
n'a guère changé depuis.
Il
s'agit de données approximatives et qui ne peuvent mesurer
avec précision la taille du cerveau par rapport à
celle du corps. On préfère utiliser à cet égard
le QE ou quotient d'encéphalisation(1).
Mais notre propos n'est pas là. Il consiste à s'interroger
sur la raison évolutive expliquant l'expansion brutale de
la taille du cerveau chez les hominidés, dans le délai
relativement court de 5 millions d'années. Pourquoi chez
eux et pas chez les grands singes ? Pourquoi au sein d'espèces
qui autant que l'on sache, concernant les plus primitives, ne disposaient
pas du langage mais avaient commencé à maîtriser
la fabrication d'outils ? Existe-t-il un lien causal entre cette
dernière, révélant l'existence de cultures
déjà fortement structurées, et la taille ou
la complexité neuronale du cerveau, elles-mêmes commandées
par l'évolution génétique ?
Il
ne s'agit pas d'une question anodine, notamment pour ceux qui considèrent
que l'hominisation a représenté un saut qualitatif
brutal dans l'évolution des espèces vivantes. Même
sans aller jusqu'à ce que nous pourrions qualifier d'illusion
anthropocentriste, les évolutionnistes ne peuvent pas renoncer
à s'expliquer des mutations aussi brutales que celles ayant
provoqué l'expansion du cerveau, mutations brutales se produisant
non chez des organismes relativement simples comme les plantes ou
les bactéries, mais chez des organismes très complexes.
La
question est à la base des débats opposant depuis
longtemps les défenseurs de l'évolution génétique
et ceux de l'évolution culturelle. Le cerveau s'est-il développé,
dès avant l'apparition de l'australopithèque, par
une mutation donnant à certaines bases neurales des possibilités
associatives n'existant pas jusque là ? Cette mutation aurait
pu d'ailleurs accompagner d'autres mutations intéressant
le corps lui-même. Le cerveau s'est-il au contraire développé
chez les hominidés par exploitation de bases neurales déjà
présentes dans de nombreuses autres espèces mais non
exploitées parce que la survie de ces espèces ne l'exigeait
pas ? Autrement dit, était-ce pour répondre à
des changements de milieu (passage obligé de la forêt
à la savane, par exemple et obligation d'inventer de nouveaux
comportements et outils, comme on l'a souvent écrit) que
le cerveau s'est développé chez des primates affectés
sélectivement par ces changements ?
On
répond aujourd'hui à ces questions par des hypothèses
faisant appel à l'épigénétique. Le génétique
n'est pas seul à diriger l'évolution. L'acquisition
de capacités telles que l'invention, le langage et le travail
en commun a généré un processus d'enrichissement
croisé entre le génome, l'environnement et les êtres
et outils avec lesquels chaque individu interagit. On en déduit
d'ailleurs que ce mécanisme d'enrichissement croisé
se poursuit aujourd'hui, avec l'explosion des technologies et des
échanges. La plupart des chercheurs pensent que ledit enrichissement
n'a pas de conséquence sur la programmation génétique
du système nerveux et notamment du cerveau, mais seulement
sur la valorisation dès avant la naissance de connections
déjà présentes. On peut en douter(2).
A
partir de quel moment l'enrichissement croisé entre cerveau
génétiquement défini et culture s'est-il produit
? Un colloque qui s'est tenu à Cambridge, UK, en septembre
2007 en a débattu(3). La plupart
des chercheurs participants ont admis qu'aux origines, seuls les
facteurs biologiques (notamment génétiques) ont contrôlé
le développement du cerveau. Mais vers - 60.000 ans, la biologie
et l'organisation du cerveau ont cessé de se modifier et
d'autres facteurs ont entraîné le développement
de l'hominisation.
Cependant,
ces autres facteurs n'auraient pas pu intervenir si les bases neurales
adéquates n'avaient pas été déjà
en place, longtemps auparavant. Parmi celles-ci, on cite l'expansion
progressive de la mémoire de travail, permettant de retenir
les souvenirs du passé, reconnaître des objets dans
le présent et planifier le futur. Les anthropologues Dwight
Read(4) et Sander van der Leeuw ont comparé
les mémoires de travail chez le chimpanzé et chez
l'homme moderne. Selon les échelles qu'ils ont retenues,
la capacité de telles mémoires est de 7 chez le jeune
humain de 12 ans, mais ne dépasse pas 2 ou 3 chez le chimpanzé.
Ce dernier ne peut donc entrer en compétition avec l'homme.
L'ancêtre du chimpanzé ne le pouvait pas davantage
face aux hommes d'il y a 60.000 ans, lesquels disposaient de capacités
de mémoires analogues aux nôtres.
Une
autre évolution neuronale fondamentale aurait été
l'apparition des désormais fameux «neurones miroirs»
dont nous avons déjà plusieurs fois entretenu nos
lecteurs(5). Ces neurones permettraient
d'élaborer une « théorie de l'esprit »,
concept par lequel on désigne la capacité de réaliser
que les autres sont capables de pensées et d'intentions analogues
aux siennes. Grâce à ces neurones, les premiers humains
ont pu coopérer pour conduire des tâches complexes,
même sans disposer de langages organisés autres que
des signes et mimiques. Mais la conséquence la plus importante
de tels changements neuronaux fut la capacité d'apprendre
par imitation et de transmettre l'expérience aux jeunes,
ce que les animaux, même les chimpanzés, ne font qu'exceptionnellement,
au hasard et, dans les meilleurs cas, sans esprit de suite, si l'on
peut dire. La question se pose évidemment de savoir si les
cerveaux d'autres animaux disposent aussi de neurones-miroirs, à
quoi ils les utilisent et pourquoi leur usage ne s'est pas étendu.
Quoiqu'il
en soit, une nouvelle ère de développement s'est ouverte
avec l'utilisation systématique, à partir de quelques
– 10.000 ans, des outils techniques de toutes sortes, mais
aussi de pratiques telles que l'agriculture et l'élevage.
Nous avons développé ce point de vue dans notre article
sur le zootechnocène(6). L'expansion
et les compétitions ou conflits entre les diverses cultures
utilisant ces formes d'acquisition cognitive conscientes et inconscientes
ont joué et continuent à jouer un rôle essentiel
dans leur amélioration.
Questions
Les
travaux évoqués ci-dessus, notamment ceux du colloque
The Sapient Mind, ne répondent pas à toutes les
questions que nous nous sommes posées dans le fil de cet
article. Le point principal, qui lui donne son titre, reste encore
mystérieux. On peut certes expliquer pourquoi les hominidés
et leurs descendants humains disposent d'un gros cerveau. Mais on
ne peut pas expliquer pourquoi leurs lointains prédécesseurs
ont acquis les spécificités neuronales, notamment
les bases d'une mémoire de travail et des réseaux
neuronaux organisés en miroir, leur ayant permis des millions
d'années après de devenir capables de constructions
épigénétiques. Ils n'en avaient à l'époque
aucun besoin, du fait précisément qu'elles n'existaient
pas encore. Les évolutionnistes se sont posés la même
question concernant l'évolution d'organes sensoriels tels
que l'œil. Ce ne furent pas les avantages apportés par
la vision qui ont expliqué le développement de cet
organe puisque la vision n'existait pas avant lui.
Concernant
le cerveau et les capacités cognitives, domaines où
bien entendu les explications finalistes spiritualistes abondent
mais qui ne présentent aucun intérêt scientifique,
on fera appel à des explications darwiniennes plus simples,
utilisées à propos de l'œil. On pourra parler
de phénomènes aléatoires prolongés,
tels que l'existence chez certaines espèces de primates d'une
dérive génétique, concernant aussi bien le
cerveau que d'autres caractères physiologiques, dont l'intérêt
pour la survie ne serait apparu que lors d'un changement progressif
de l'environnement. Autrement dit, il se serait agi d'une exaptation
selon le mot popularisé par Stephen Jay Gould.
Mais
pourquoi une telle dérive chez les ancêtres de l'australopithèque
et non chez ceux du chimpanzé, alors semble-t-il que les
habitats de départ où ils se trouvaient n'étaient
pas très différents ? De micro-raisons pourraient
peut-être l'expliquer, si l'on était en mesure de reconstituer
le passé d'une façon très fine. Mais ce n'est
pas le cas. Nous parlerons donc, pour confesser notre ignorance
toute relative, d'un phénomène relevant de l'émergence
faible(7).
Notes
(1) Merlin Donald, Les origines de l'esprit moderne,
traduit de l'américain, De Boeck 1999
(2) C'est notre cas. Certes le darwinisme exclut
la transmission héréditaire des caractères
acquis pendant la vie d'adulte. Mais il n'exclut pas la transmission
de caractères acquis par mutation dès lors que ceux-ci
favorisent la survie, notamment pendant l'enfance. Dès la
naissance, le nouveau né babille et communique avec ses parents
et ses pairs, en exploitant les bases neurales dont il dispose héréditairement.
Si la pratique de tels langages enfantins facilite sa survie au
sein de son groupe, il dispose d'un avantage sélectif. Autrement
dit, celui qui aura par mutation (micro-mutations) bénéficié
de bases neurales favorisant particulièrement le babillage
aura un avantage sélectif par rapport aux autres. Il transmettra
donc les gènes mutés dès qu'il sera lui-même
en âge de reproduction. De génération en génération,
les commandes génétiques correspondantes se trouveront
donc renforcées, avec le cas échéant augmentation
lente de la taille du cerveau. D'une façon certes invisible
pour nos moyens d'observation actuels, seront ainsi transmises les
bases génétiques permettant d'obtenir un cerveau plus
performant. C'est un argument de cette nature que les méméticiens,
tels Susan Blackmore, utilisent pour expliquer l'augmentation de
la taille du cerveau chez les hominiens ayant été
« colonisés » dès les origines par la
multiplication des mèmes langagiers et comportementaux.
On pourrait, semble-t-il, penser qu'une modification génétique
des cerveaux humains pourrait se produire spontanément avec
l'apparition épisodique d'enfants surdoués dont on
estime généralement que les capacités sont
d'origine génétique, même si elles ne sont pas
visibles. Si les enfants surdoués survivaient mieux que les
autres dans nos sociétés, au lieu d'être persécutés,
ils finiraient à la longue par engendrer des lignées
au cerveau modifié, plus efficace que les nôtres.
(3) The Sapient Mind. Archaeology meets Neuroscience http://publishing.royalsociety.org/index.cfm?page=1423
(4) Dwight Read http://jasss.soc.surrey.ac.uk/2/3/10/Read.html
(5) Voir notre présentation d'un livre
sur les neurones
miroirs.
(6) Voir notre article La
révoluton du zootechnocène .
(7) Voir notre article : De
l'évolution et de l'émergence