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18 mars 2008
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Science et Politique
A propos du "Monde selon Monsanto"
La
diffusion sur Arte le 11 mars 2008 du reportage de Marie-Monique
Robin «Le monde selon Monsanto», le soutien donné
à cette émission par Nicolas Hulot, ainsi que la présence
sur le plateau de José Bové, ont relancé les
débats sur les recherches relatives aux organismes génétiquement
modifiés (OGM) et sur le rôle de Monsanto. Les arguments
du film se retrouvent dans le livre paru sous le même titre
en librairie, lequel selon l’auteur, s'est déjà
vendu à 200.000 exemplaires.
Que pouvons-nous en dire pour notre part ?
Rappel de quelques
généralités concernant les rapports de la science
avec la politique et les affaires
Aujourd’hui, la plus grande part des investissements de recherche
dans les sciences nouvelles (NBIC) est financée, soit par
des crédits militaires, soit par de grandes entreprises qui
veulent en faire des produits commerciaux, protégés
par des brevets et diffusées par des méthodes agressives
de marketing. Dans les deux cas, on est loin d’une conception
philanthropique de la science, selon laquelle celle-ci doit bénéficier
à l’humanité tout entière, notamment
aux populations les moins favorisées.
Cette situation n’est pas neuve. Les sciences et les technologies
ont toujours été des outils de puissance pour les
Etats et pour les entreprises nationales auxquelles ceux-ci confiaient
leur développement. Aujourd’hui, avec la mondialisation
et la financiarisation des activités économiques,
des sociétés capitalistes dites transnationales se
sont constituées pour exploiter à l’échelle
du monde un certain nombre de domaines scientifiques susceptibles
de permettre des bénéfices importants et rapides.
Ces transnationales, contrairement aux apparences, ne sont pas véritablement
apatrides. Elles s’appuient sur des Etats ou super-Etats qui
collaborent avec elles dans la conquête de la puissance. C’est
évidemment à l’abri de la puissance politique
américaine que la plupart des grandes transnationales opèrent
actuellement. La firme Monsanto en est un exemple particulièrement
significatif. Mais certaines transnationales commencent à
se développer dans l’ombre des puissances émergentes
(Chine, Inde) ou ré-émergentes (Russie).
Les domaines où les transnationales peuvent faire les bénéfices
les plus importants et les plus rapides sont en priorité
ceux qui concernent les besoins vitaux de l’humanité
: l’agroalimentaire et la santé en premier lieu. Les
besoins y ont toujours été importants, excédant
largement les ressources disponibles. Mais ils sont accrus par les
facteurs aggravants dorénavant bien connus : le réchauffement
climatique, la destruction de la biodiversité, la croissance
démographique dans les pays pauvres.
On aurait pu espérer, dans une vision idyllique du progrès
humain, que les sociétés riches conjugueraient leurs
forces pour améliorer grâce à la science les
conditions dans lesquelles sont produits les aliments et les médicaments
nécessaires aux plus pauvres – le tout sans compromettre
les grands équilibres naturels. Mais aucune société
humaine n’a jamais jusqu’à ce jour travaillé
pour l’intérêt général de l‘humanité,
au détriment de ses intérêts particuliers. En
termes évolutionnistes, on dit que les sociétés
humaines ne sont pas « altruistes » mais « égoïstes
». Elles ne se distinguent pas d’ailleurs des autres
sociétés animales et végétales. La «
raison » ou la « vertu » auxquelles certaines
d’entre elles se flattent de faire appel sont pour le moment
impuissantes à contrer, sinon superficiellement, le jeu des
processus primaires.
Il serait cependant inexact de penser que les recherches scientifiques
servent entièrement les intérêts géostratégiques
des Etats ou des grandes entreprises qui les financent. Dans la
mesure où une part d’entre elles relève d’universités
et de personnels dont la mission explicite est d’encourager
la recherche fondamentale de service public, en amont des applications
possibles, elles ont incontestablement pour effet de faire progresser
la connaissance. Les nouvelles sciences ne peuvent donc pas être
présentées comme intrinsèquement dangereuses.
Les applications elles-mêmes ne sont pas toutes «protégées»
par le secret-défense et la confidentialité commerciale.
Une certaine partie des découvertes qui sont faites se retrouvent
dans le domaine public et font par ailleurs l’objet de publications
dans les revues spécialisées. Elles apportent des
services qu’il serait irresponsable de condamner en bloc,
au nom d’un impossible retour à l’état
de nature.
Les grands enjeux de la recherche finissent ainsi par être
connus de l’opinion, tout au moins dans les pays démocratiques.
Mais les débats, relayés par les médias et
repris par les mouvements politiques ou religieux qui structurent
les sociétés libérales, sont nécessairement
contradictoires et souvent partisans. L’objectivité
des faits scientifiques (terme qu’il faut employer avec précaution)
risque d’en souffrir. Certains scientifiques s’en indignent,
mais c’est le prix à payer pour la relative liberté
d’opinion qui demeure l’objectif affiché des
républiques participatives.
Le cas de Monsanto
Depuis qu’elle existe, la firme Monsanto s’est donnée
comme objectif de faire du profit en s’insérant comme
intermédiaire obligé entre les agriculteurs et les
marchés de transformation-distribution du secteur agro-alimentaire.
Monsanto n’est que l’exemple le plus emblématique,
la success story, d’une démarche qui s’est
étendue au monde entier et a mobilisé beaucoup de
capitaux et de techniques. Comme l’agriculture traditionnelle
avait du mal à satisfaire l’augmentation de la demande
ayant fait suite aux deux guerres mondiales, un grand nombre d’industriels
capitalistes ont entrepris de l’ « aider » à
se moderniser par la motorisation, la monoculture, les engrais,
les pesticides et plus récemment les manipulations génétiques
(le tout vendu à des prix tels qu'ils détournent l'essentiel
des revenus des producteurs). Les agriculteurs des pays industriels
ont été les premiers visés. Il en est résulté
ce que l’on a nommé la (ou les) révolution(s)
verte(s), se traduisant à la fois par une augmentation considérable
des quantités et de la qualité des produits d’alimentation,
mais aussi par la destruction de beaucoup de milieux naturels et
par la raréfaction des petites exploitations, suite à
l’exode rurale. Dans les pays pauvres, les résultats
ont été beaucoup plus dramatiques : quasi disparition
des agricultures traditionnelles, famines, désertification
des sols, urbanisation incontrôlée au sein de mégapoles
misérables…
Rappelons par ailleurs que les multinationales, même dans
le cadre de la mondialisation, ne travaillent pas pour leurs seuls
actionnaires, mais pour l’influence politique des super-Etats
sous lesquels elles s’abritent. C’est ainsi que la «
modernisation » à marche forcée de l’agriculture
européenne, commencée par celle de l’agriculture
française, s’est faite sous la pression politique des
Etats-Unis, qui voulaient ouvrir à leurs industries du machinisme
agricole, de la chimie et du phytosanitaire les perspectives prometteuses
d’un marché de 300 millions de consommateurs. Dans
les pays du tiers monde, il en fut de même. Les Etats-Unis,
relayés par les pays européens, ont vu dans la disparition
des agricultures traditionnelles vivrières la possibilité
soit de les remplacer par des agricultures industrielles consommatrices
de semences importées et produits chimiques divers, soit
purement et simplement d’exporter dans les villes les produits
de leurs propres productions industrielles. Ces formes de néocolonialisme
demeurent encore très présentes, comme le montre l’intransigeance
des Etats-Unis et de certains pays européens, dont la France,
au sein de l’OMC, à renoncer aux protections de leurs
exportations agricoles.
L’ «aide» apportée aux agricultures traditionnelles
par les industriels ayant pris en charge leur modernisation technologique
a d’abord visé à rendre les agriculteurs dépendants
des machines, produits et pratiques distribuées. Il ne fallait
pas qu’ils puissent choisir entre les produits, voire décider
de s’en passer en se modernisant eux-mêmes par des méthodes
coopératives éprouvées au fil des millénaires.
Celles-ci, rajeunies par les sciences du vivant, auraient très
bien pu répondre aux nouveaux besoins, comme commencent à
le montrer les développements récents de l’agriculture
biologique. Les paysans seraient restés maîtres
de leurs pratiques et les dégâts collatéraux
considérables provoqués par l’agriculture intensive
industrielle auraient été moindres.
Pour éviter que ces solutions de bon sens ne viennent à
l'esprit des paysans, Monsanto et ses semblables n’ont pas
hésité à opérer avec des méthodes
qui aujourd’hui nous paraissent profondément insupportables,
sinon contraires au droit des gens : faire disparaître par
divers moyens les espèces traditionnelles, imposer le recours
à des espèces prétendument améliorées
par le génie génétique mais qui nécessitaient
cependant autant de protections chimiques que les précédentes,
interdire aux cultivateurs toutes possibilité de faire appel
à d’autres semences que celles commercialisés
par la firme, corrompre de façon plus ou moins ouverte les
chercheurs évaluateurs et les décideurs politiques.
Tout ceci a été fait à grande échelle,
et continuerait de l’être si les opinions publiques
ne s’étaient pas saisies du problème.
Les conséquences de ces pratiques sont graves. Les chercheurs
en génie génétique indépendants –
il en existe – ont raison de dire que derrière les
légitimes critiques faites aux pratiques de Monsanto et des
industries chimiques associés, c’est tout le secteur
des biotechnologies civiles qui souffrira, alors qu’il s’agit
de recherches présentant un intérêt scientifique
incontestable, notamment au plan thérapeutique – les
biotechnologies militaire se poursuivant dans le même temps
à l’abri des regards.
Mais que faire ?
Les altermondialistes européens ou du tiers-monde, confrontés
aux dégâts humains et environnementaux des politiques
menées par des multinationales comme Monsanto, ont eu raison
d’appeler à la résistance. Les partis de gauche
occidentaux les ont relayés dans ce combat. Les moins radicaux
des contestataires, pour qui la science agronomique et la génétique
ne sont pas obligatoirement sataniques, voudraient que les agriculteurs
en charge de « nourrir le monde » sans détruire
l’environnement, soient libres pour ce faire de choisir les
meilleures pratiques et techniques, de préférence
en dialogue avec les consommateurs. Pour cela, ils voudraient voir
les laboratoires privés remplacés ou tout au moins
doublés par des organismes publics de recherche, financés
par des budgets « républicains » non soumis aux
intérêts industriels et employant des chercheurs dont
les carrières ne dépendraient pas des satisfecits
éventuels qu’ils donneraient aux industriels. Ils voudraient
voir davantage d’aides publiques soutenir les innovations
des producteurs et des consommateurs en ce sens. Il ne serait pas
impossible que suite à ces efforts, grâce aussi aux
moyens de diffusion permis par la société de l’information,
une agriculture enfin durable se généralise.
Il s’agit là d’une vision de la science et du
développement que nous partageons tous. Mais nous l’avons
rappelé en introduction, est-elle réaliste tant que
la recherche est financée soit par les agences de défense
soit par des firmes comme Monsanto dont seuls les actionnaires définissent
l’éthique ? Sans doute pas.
Faut-il cependant s’avouer vaincu ? Certainement pas non plus.
La science se développe sur un mode chaotique, en ce sens
qu’elle est difficilement lisible et pratiquement imprévisible.
Toutes les initiatives pour essayer de « civiliser »
sinon « moraliser son développement seront bonnes.
Faut-il
alors diaboliser Monsanto et les Américains ? La question
est posée, tout en sachant que lorsque l’on diabolise
un adversaire, on ouvre la voie à d’autres diabolisations
dont l’on sera soi-même la victime. Mais sans doute
oui si l’on veut que quelque chose bouge dans le monde bien
verrouillé des grands intérêts politico-industriels.
Il est clair que sans l’émission d’Arte et sans
le livre qui l’a justifiée, ce modeste article n’aurait
pas été écrit.
Nous
pensons en fait que les débats autour de l'opportunité
des OGM peuvent entraîner une prise de conscience des agriculteurs
et des consommateurs, grâce à laquelle ce ne devrait
plus être les semenciers et chimiquiers qui décident
de ce qui est bon pour l'agriculture, mais les intéressés
eux-mêmes, c'est-à-dire nous tous. La question est
relativement simple:
1. De quelle agriculture le monde a-t-il besoin, pour nourrir les
humains mais aussi pour protéger les sols et les écosystèmes?
2. Cette agriculture nécessite-t-elle des biotechnologies,
en parallèle avec de nouvelles pratiques agricoles?
3. Ces biotechnologies peuvent-elles être développées
par des entreprises capitalistes à la recherche du profit
maximum ou doivent-elles être prises en charge et financées
par des organismes coopératifs associant agriculteurs et
consommateurs?
4. Les laboratoires publics (par exemple l'INRA en France) ne seraient-ils
pas dans cette hypothèse les plus aptes à mener les
recherches en biotechnologies qui seraient jugées nécessaires
? On ne pourrait pas les soupçonner de mettre la science
au service d'intérêts commerciaux ou militaires. Ils
se prêteraient par ailleurs volontiers aux débats sociétaux
autour des enjeux de la science, qui seront seuls capables de faire
accepter celle-ci par les opinions publiques.
On
dira que les propositions ci-dessus sont fortement empreintes de
naïveté, concernant notamment la volonté des
citoyens de s’impliquer – en les finançant par
des formules de type coopératif – dans le développement
de nouvelles sciences et technologies qui seront de toutes façons
profondément bouleversantes pour la société.
Mais nous sommes persuadés qu’il n’y a pas d’autres
alternatives. Sinon, ces nouvelles sciences et technologies seront
prises en mains exclusivement par les militaires et par les groupes
décidés à en faire des instruments de conquête
du monde. Nous reviendrons ultérieurement sur ces importants
enjeux dans de prochains articles.
Pour
en savoir plus
Pour faire débat, concernant l’ouvrage « Le monde
selon Monsanto », on pourra lire aussi les réponses
apportées sur son site par l’Association Française
pour l’Information Scientifique (AFIS) http://www.pseudo-sciences.org/
On lira aussi une présentation très mesurée
du Pr Marcel Kuntz, évoquant notamment la nécessité
et les difficultés du débat avec les citoyens http://www.caes.cnrs.fr/Publications/CAESMagazine/CAESMag-84/ogm.pdf Nous
avons reçu de l'AFIS, à la date du 29 mars 2008, un
long article de Gilles Mercier (chercheur INSERM, syndicaliste CGT,
militant PCF) et adhérent de l'AFIS. Cette lettre est relative
aux plantes génétiquement modifiées, dites
PGM dans l'article. L'auteur souhaite sa diffusion la plus large.
Il y développe une argumentation impressionnante, non seulement
en faveur des PGM en général mas pour montrer à
quels intérêts politiques obéissent ceux qui
sous prétexte de saugegarder la biodiversité, ont
paralysé la recherche scientifique en France sur ces questions.
Monsanto et José Bové seraient selon ce chercheur
à mettre dans le même camp. Lire
l'article en cliquant ici Et pour faire pendant aux notes
présentées ci-dessus et mieux alimenter le débat,
les lecteurs pourront consulter l'interview de Christian Velot,
maître de conférences et chercheur en génétique
moléculaire à l'Université Paris Sud, affirmant
ici son inquiétude au sujet des OGM http://www.dailymotion.com/video/x36q3c_interview-de-christian-velot.
Signalons ses nombreuses conférences didactiques à
destination du grand public sur le thème des OGM, dont lune
a notamment a servi de document de travail à lintergroupe
OGM du Grenelle de lEnvironnement. Pour Christian Velot, OGM
et Recherche, OGM et Médecine, OGM dans l'Agroalimentaire,
sont autant de catégories à clairement différencier,
afin d'éviter certains amalgames. Et pour lui, les problématiques,
notamment sanitaires et environnementales diffèrent grandement
suivant que l'on considère l'une où l'autre de ces
catégories.
Il semble que ce chercheur fasse l'objet de pressions depuis 2006
à cause de ses prises de position publiques http://environnement.geomagazine.fr/2008/04/08/christian-velot-chercheur-et-trublion-anti-ogm/.