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Le monde des systèmes et des supersystèmes
cognitifs.
Conflits et coopérations.
Vers le post-humain
.NB.
Ce texte ne vise pas à la scientificité au
sens habituel. Il s'agit plutôt d'un apologue scientifique
visant à concrétiser une vision du monde et
de la science à laquelle, d'une façon bêtement
métaphysique (et darwiniste) "croît"
l'auteur.
Version en discussion.
Appelons
système cognitif (de l’américain Cognitive
system) toute organisation biologique ou artificielle
dotée d’un corps et d’un cerveau et capable
de construire au niveau de son cerveau des modèles
du monde incluant une image de lui-même (ou de soi).
Le terme de système cognitif est préférable
à celui de système conscient car ce dernier
fait allusion à la conscience, propriété
élusive pour laquelle aucune définition opérationnelle
ne peut être retenue. Le terme cognitif, au contraire,
implique que le système a la connaissance de quelque
chose dont l’importance est telle qu’elle permette
de le différencier de tous les autres systèmes.
Le
système cognitif
Est-ce
le modèle du monde qui est ce "quelque chose"
dont le système cognitif a connaissance? Pas seulement.
Rappelons que tout système biologique ou artificiel
doté d’un corps et d’un cerveau, en interagissant
par ses organes d’entrée-sortie avec son environnement,
identifie dans celui-ci, sur le mode essais et erreurs,
des constantes qui pour lui représentent le monde.
Ces constantes sont mémorisées dans la mémoire
du système et constituent le modèle du monde
auquel il se réfère lors de ses actions ultérieures.
Ce modèle déclenche des actions en réponse
quasi automatiques (stimulus-réponse), quand le système
se retrouve confronté à des situations analogues
à celles ayant fait l’objet d’une observation
ou expérience dont les résultats ont été
mis en mémoire.
Ce
qui fait l’originalité du système cognitif
est le fait que le modèle du monde dont il dispose
est « habité », si l’on peut dire,
par une représentation du système cognitif
lui-même, que nous appellerons image de soi. La comparaison
parfois faite avec un jeu vidéo est utile. Un système
non cognitif, nous venons de le voir, dispose d’un
modèle du monde présent en permanence dans
sa mémoire. Il l’a construit progressivement
par apprentissage en interagissant avec le monde extérieur.
C’est l’équivalent du décor visible
sur l’écran du jeu vidéo. Mais ce décor
est vide. Un système cognitif, au contraire, dispose
d’un personnage, ou avatar de lui-même,
qui le représente en train d’interagir avec
le monde. C’est le modèle de soi.
A
quoi sert ce personnage ou modèle de soi ? Nous avons
vu précédemment que le propre du cerveau associatif,
dans les systèmes non cognitifs comme dans les systèmes
cognitifs, est de construire des représentations
du monde en élaborant, à partir des expériences
précédentes conservées en mémoire,
des hypothèses que le reste du corps se charge de
mettre à l’épreuve. Ces hypothèses
portent toujours sur l’effet positif ou négatif
que tel élément du monde perçu par
les sens pourra avoir sur la vie ou la survie du système
tout entier. Prenons l’exemple d’un système
non cognitif tel qu’un cheval non monté se
déplaçant au galop sur un terrain varié
comportant des haies. Le modèle du monde mémorisé
dans le cerveau de ce cheval comporte, consécutivement
à des expériences précédentes,
deux catégories de haies, celles qui sont franchissables
d’un bond et celles qui ne le sont pas. Lorsque le
cheval se trouve en présence d’une nouvelle
haie, son cerveau construit un modèle de cette haie
à partir des informations visuelles qu’il en
reçoit. Il compare ce modèle à ceux
des haies déjà présentes en mémoire
et procède à une hypothèse concernant
la possibilité de la franchir ou non d’un bond.
Le cerveau commande ensuite au corps de vérifier
l’hypothèse qu’il vient de formuler :
sauter ou se dérober. Le résultat de l’expérience,
qu’il confirme ou infirme l’hypothèse,
est enregistré. Il enrichit ainsi le modèle
du monde dont dispose notre cheval
Nous
avons dit que tous les systèmes, qu’ils soient
ou non cognitifs, procèdent de même. Les systèmes
non cognitifs le font systématiquement et les systèmes
cognitifs par défaut, quand ils fonctionnent en mode
non cognitif, ce qui est le plus fréquent. Mais quand
le système cognitif bascule en mode cognitif, que
se passe-t-il ? Revenons sur l’exemple du cheval au
galop, considéré comme représentatif
d’un système non cognitif (ce qui était
peut être un peu désobligeant pour cet animal,
dont les capacités cognitives en remontrerait à
beaucoup de cavaliers lambda). Dans le scénario
retenu, son cerveau n’anticipe pas sur les évènements
du monde extérieur. Il se borne à attendre
que ceux-ci soient perçus par les sens et plus généralement,
vécus par le corps. Ce sont ces perceptions qui déclenchent
l’activité de formulation d’hypothèses
caractéristiques du cerveau. Nous pourrions pour illustrer
ceci nous placer dans la situation d’un apprenti pilote
en cours de formation sur un simulateur de vol. Le simulateur,
dans sa fonction la plus simple, se limite à faire
défiler sur l’écran des scènes
face auxquelles le pilote devra réagir, sans pouvoir
anticiper sur le déroulement des évènements.
Dans une approche de piste simulée, le simulateur
se bornera à provoquer des turbulences auxquelles
le pilote devra réagir pour corriger son assiette.
Le pilote en ce cas ne se comporte pas véritablement
comme un système cognitif. Les performances accomplies
par son cerveau ne dépassent pas celles du cerveau
du cheval précité.
La
situation est tout autre quand le simulateur fait intervenir
un avatar ou image de l’avion auquel le pilote peut
donner des ordres. Il peut alors commander à son avatar
d’accomplir telles actions au sein du décor,
lesquelles provoquent des évènements en réaction
qui ne se seraient pas produits en l’absence d’avatar.
Dans un exercice d’appontage sur porte-avion, le pilote
peut alors décider de se mettre en approche ou au contraire
de reprendre de l’altitude. Nous sommes toujours dans
la simulation, c’est-à-dire dans le virtuel.
Mais les simulations ainsi réalisées peuvent
être beaucoup plus variées que si elles se déroulaient
séquentiellement. Elles peuvent aider le pilote à
maîtriser le moment venu des situations en vraie grandeur
qu’il aurait lui-même provoquées pour optimiser
le déroulement de son vol. Evidemment, sur un simulateur
de vol, c’est le cerveau du pilote qui joue le rôle
de modèle du soi en se projetant dans l’avatar.
Quelle est la nature du modèle du soi qui intervient
dans les systèmes cognitifs ?
Tout
système comportant un corps et un cerveau, qu’il
soit ou non cognitif, acquiert un modèle de soi qui
fait partie du modèle du monde construit par son
cerveau. Mais le modèle de soi du système
non cognitif n’est pas proactif. Autrement dit, il
ne contribue pas, par des initiatives spécifiques,
à la fabrication des hypothèses qui constituent
l’activité principale du cerveau. Il fait partie,
si l’on peut dire, du décor général
dont le cerveau tient compte pour élaborer ses hypothèses.
Le modèle du soi du système non cognitif est
un modèle du corps, avec ses capacités mémorisées
depuis les origines de la vie du système. Il a été
construit par le cerveau du système non cognitif
de la même façon que son modèle du monde,
par apprentissage à partir des informations endogènes
(provenant du corps). Un système faiblement cognitif,
ou non cognitif, tel un insecte, « connaît »
toujours exactement l’état de ses membres dans
l’espace. Ces informations endogènes permettent
à son cerveau de construire ce que l’on nomme
parfois la conscience primaire de soi. Mais les informations
correspondant à la construction de cette conscience
primaire ne sont pas utilisées dans les hypothèses
sur le monde auxquelles procède le cerveau en dehors
des situations précises auxquelles le corps sera
appelé à s’adapter. Le cerveau d’un
système non cognitif, quand il perçoit l’existence
d’une haie dans le monde extérieur, simule
le saut compte tenu de ce qu’il a mémorisé
des capacités saltatoires des jambes. Mais il ne
va pas simuler par anticipation la réaction du corps
à des situations qui ne se sont pas encore produites,
tel que le saut imaginaire d'une rivière imaginée.
Le
modèle de soi qui donne à un système
cognitif toute sa puissance compétitive est différent.
Il est doté d’une propriété qui
lui ouvre au moins virtuellement des possibilités
innombrables, celle de pouvoir contribuer à la formulation
d’hypothèses s’affranchissant des expériences
précédemment vécues par le système.
C’est précisément en cela que réside
la capacité du système cognitif, non pas de
s’affranchir des déterminismes, mais de faire
des hypothèses ne tenant pas compte des déterminismes
déjà expérimentés et mémorisés.
On connaît l’histoire (romancée) de la
découverte des premiers outils par des hominiens
en train de devenir des systèmes cognitifs à
la différence de leurs cousins primates qui ne suivaient
pas cette voie. Plutôt que rejeter les noix dont ils
ne pouvaient casser l’enveloppe, ils ont entrepris
de les casser avec des percuteurs de pierre. Ces hypothèses,
mises en expérimentation par le corps du système
cognitif, pouvaient échouer : l’hominien s’écrase
un doigt et renonce, mais elles pouvaient aussi réussir.
Quand
de telles hypothèses réussissent, le système
cognitif s’est ouvert une marge d’action dans
le monde extérieur qu’il n’aurait jamais
découverte s’il était resté enfermé
dans la chronologie des évènements s’imposant
à lui. Si je m’imagine que je ne suis pas condamné
à répéter indéfiniment les comportements
anciens, avec leurs déterminismes bien définis,
autrement dit si me suppose capable d’inventer un
comportement nouveau tel qu’utiliser une pierre pour
casser une noix, même si je n’ai jamais vu faire
ce geste, il viendra bien un jour où je casserai
effectivement une noix, augmentant ainsi mes chances de
vie. Mais par quel terme traduire le fait de se supposer
capable d’inventer un comportement nouveau échappant
aux déterminismes anciens ? Dans la philosophie courante,
on dira que c’est faire preuve de liberté.
Nous
n’allons pas ici reprendre ce terme de liberté
dont les implications métaphysiques empêchent
de rechercher comment, dans l’évolution des
systèmes cognitifs, des propriétés
nouvelles favorisant l’invention créatrice
ont pu être acquises par essais et erreurs au sein
de systèmes en compétition pour la survie.
Comment le cerveau du premier système cognitif aura-t-il
généré l’image d’un soi
capable de s’affranchir de certains déterminismes
et d’expérimenter librement, hypothèse
contraire à toutes les expériences faites
jusqu’alors ? On retrouve là une question bien
connue, celle de l’origine de la « conscience
de soi » dans le règne animal ? Une explication
relativement simple consisterait à dire que l’image
d’un soi libre d’inventer pourrait n’être
que la traduction, au niveau du cerveau associatif, d’un
comportement très répandu y compris dans des
espèces animales non réputées pour
leurs aptitudes à la conscience de soi, qui est le
jeu, l’exploration relativement « hors normes
» du monde, auxquels se livrent les jeunes de nombreuses
espèces, voire les cerveaux non matures d’espèces
capables de conscience.
Mais
l’hypothèse la plus vraisemblable fait appel
à la vie de groupe. Un individu n’est jamais
seul. Il est toujours membre d’un groupe plus ou moins
important. C’est au sein de ce groupe qu’il
se forme – en commençant par observer les comportements
de sa mère. On considère généralement
que ce sont des mutations apparues dans le cortex associatif
de certains primates, sous forme de neurones miroirs (ou
hypothèse analogue) qui ont permis, dans chacun des
cerveaux individuels, d’associer et de construire
par interaction l’image de l’autre et l’image
de soi. Lorsque je vois quelqu’un d’autre que
je considère semblable à moi cueillir un fruit
pour le manger, je suis porté par empathie à
faire de même. Ce faisant, je me crois libre de le
faire puisque j’imite l’autre que je crois lui
aussi libre de cueillir ou ne pas cueillir le fruit. Il
ne me vient pas à l’idée que le geste
de l’autre est entièrement déterminé.
Par conséquent je ne me considère pas non
plus comme déterminé lorsque je l’imite.
On
voit que le cerveau du système cognitif a placé
dans le modèle du monde qu’il s’est construit
un modèle du soi ou avatar capable de prendre des
initiatives échappant aux déterminismes inscrits
dans le modèle du monde. Ces initiatives ne sont
jamais totalement indéterminées, ce qui n’aurait
pas de sens. Mais elles obéissent à des causes
tout à fait extérieures au système,
comme l’imitation de comportements ou phénomènes
étrangers. Dès que dans le cerveau du système,
le modèle du soi a pris (virtuellement) une initiative
jamais prise jusqu’alors, le cerveau commande au corps
d’expérimenter cette initiative dans le monde
réel. Elle aboutira ou n’aboutira pas, mais
dans les deux cas, le modèle du monde et le modèle
du soi géré par le cerveau du système
cognitif se seront enrichis.
Le
fait que le modèle du soi propre au système
cognitif échappe aux déterminismes linéaires
et puisse formuler des hypothèses sur un mode presque
aléatoire permet au cerveau d’abord, au corps
tout entier du système cognitif ensuite, de se comporter
dans le monde réel en machines à inventer.
Le bénéfice en terme de compétitivité
de l’émergence d’une telle propriété
a été immédiat. Le cerveau du système
cognitif, enrichi par le modèle (imaginaire ou halluciné)
d’un soi pouvant librement imaginer de modifier le
monde afin de le transformer a priori, est devenu un compétiteur
redoutable à l‘égard des systèmes
non cognitifs qui n’évoluent que beaucoup plus
lentement et le plus souvent a posteriori seulement d’un
évènement perturbateur. Les systèmes
non cognitifs modifient certes le monde, mais sans faire
appel au cerveau. Ils le font par divers mécanismes
de mutation aléatoires liés à leur
corps, dont certains réussissent et d’autres
pas. Mais ils n’imaginent pas de pouvoir modifier
le monde. Aucun circuit ne peut au sein de leur cerveau
élaborer de telles intentions.
On
n’oubliera pas cependant un point essentiel. Le modèle
du soi généré par un système
cognitif n’invente pas simplement au hasard, ce qui
n’aurait pas de sens, comme nous venons de le rappeler.
Il invente essentiellement à partir des informations
et exemples visuels apportés par les autres individus
du groupe. Mais il invente aussi (et peut-être surtout)
à partir du modèle de soi acquis par le système
dès sa naissance, informations endogènes venant
des capteurs intérieurs qui renseignent sur les capacités
du corps, informations mémorisées et disponibles
en mémoire résultant des expériences
précédemment vécues par le système.
Ainsi, s’il me vient à l’idée
d’imiter les oiseaux que je vois voler, je ne chercherai
pas à procéder comme eux car mon système
cognitif sait très bien que je n’ai pas d’ailes.
Peut-être imaginerai-je de voler comme un oiseau,
mais cette rêverie n’aura pas de suite pratique.
Au contraire j’essaierai de mobiliser les ressources
dont je dispose, individuellement ou dans le cadre du groupe,
pour inventer des substituts au vol de l’oiseau.
Systèmes
cognitifs et supersystèmes cognitifs
On
considère généralement que l’individu
humain adulte constitue une version particulièrement
accomplie de système cognitif. Mais il en existe
un certain nombre de versions moins élaborées
dans le règne animal et, de plus en plus, sous forme
artificielle, dans un nombre croissant d’entreprises
travaillant pour la défense, essentiellement aux
Etats-Unis.
Ceci
dit, comme nous venons de le rappeler, ces systèmes,
que nous pourrions nommer des systèmes individualisés,
ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt.
Ils n’auraient jamais pu apparaître et moins encore
se développer sans les interactions permanentes qu’ils
entretiennent entre eux au sein des groupes qui les réunissent.
Nous pourrions considérer que lesdits groupes constituent
en fait les véritables systèmes cognitifs, les
seuls capables en tous cas d’agir sur le monde et d’y
construire des environnements nouveaux. Nous appellerons donc
ces groupes des supersystèmes cognitifs (SSC). Ce terme
n’a rien d’original pour nous puisque dans la
suite des propositions d' Howard Bloom, nous avons depuis
longtemps pris l’habitude d’identifier comme moteurs
de l’évolution globale du monde un certain nombre
se superorganismes dotés, comme des organismes individuels,
bien qu'à une autre échelle, de corps et de
cerveaux.
Mais
ces superorganismes sont-ils tous des systèmes cognitifs,
autrement dits des supersystèmes cognitifs? Non,
puisque dans la plupart des cas, leur cerveau ou ce qui
en tient lieu n’est pas capable de construire des
modèles globaux du monde et moins encore d’y
introduire des modèles du soi présentant le
moindre caractère de proactivité. Nous devrons
donc les nommer des supersystèmes non cognitifs (SSNC).
On trouve de tels SSNC à tous les niveaux d’organisation.
C’est le cas d’une termitière, c’est
le cas d’une espèce animale répartie
sur tous les continents, comme les bactéries et certaines
espèces d’oiseaux. C’est enfin le cas,
au niveau de complexité le plus élevé,
de la Terre toute entière. Certains scientifiques
avaient imaginé qu’existait un supersystème
non cognitif global (baptisé Gaïa)
doté de facultés d’autoréparation
suffisantes pour lui permettre de résister à
des agressions naturelles (par exemple chute de petit astéroïde,
variations climatiques spontanées) et continuer à
se développer de façon globalement régulée.
Mais il apparaît aujourd’hui que faute précisément
de disposer de capacités cognitives, les SSNC naturels,
qu’ils soient petits, grands ou global (Gaïa),
ne semblent pas capables de résister spontanément
aux modifications agressives que leur imposent les SSC.
Les
SSNC, bien qu’infiniment plus présents dans
le monde que les SSC, ne génèrent pas en effet
dans leur cerveau (quand ils en ont) d’images d’eux-mêmes
ni d’ailleurs d’images du monde. Ils ne génèrent
donc pas d’hypothèses sur le monde et sur leur
soi. Leur cerveau ou ce qui en tint lieu leur sert seulement
à la coordination locomotrice sur le mode stimulus-réponse/retard,
en réaction aux évènements que l’évolution
du monde leur impose. Ils peuvent apprendre à s’adapter
aux changements du monde (principalement sur le mode des
mutations génétiques réussies), mais
sans pouvoir anticiper ces changements. Ils ne peuvent d’ailleurs
pas s’adapter aux changements trop rapides ou trop
importants. On dira, pour reprendre le terme précédemment
utilisé, qu’ils ne sont pas proactifs.
Revenons
aux SSC. Les premiers d’entre eux sont apparus dans
le monde animal. Ils ont pris une grande extension au sein
de l’espèce humaine. On considère généralement
que les SSC biologiques se sont développés
à partir des individus (individus humains dans le
cas de l’espèce humaine). C’est une évidence
dans la mesure où seuls les individus sont dotés
de cerveaux. Mais les cerveaux eux-mêmes sont des
constructions acquises génétiquement en conséquence
des interactions entre individus au sein des groupes. Plus
généralement, comme nous l’avons rappelé
plus haut, ce sont les groupes ou sociétés
qui ont permis, par l’imitation puis le langage, la
mise en place au niveau du cerveau des individus des images
du monde et de soi qui caractérisent les systèmes
cognitifs.
Les
SSC sont évidemment très nombreux et divers.
Ils regroupent des individus associés par des modes
de vie communs et un tissu plus ou moins dense et permanent
de symboles langagiers externalisés, matérialisés
et mémorisés au sein de réseaux physiques.
Ces réseaux constituent, avec les individus qui y
sont connectés, les supercerveaux des SNC. Ces supercerveaux,
de même que les cerveaux individuels, hébergent
des modèles du monde et des modèles de soi
représentant le supersystème cognitif. Pour
simplifier, on dira qu’ils assurent les mêmes
fonctions que les cerveaux biologiques individuels, malgré
leurs profondes différences anatomiques. Les SSC,
dans l’espèce humaine ou dans les autres domaines
où ils apparaissent (notamment dans le monde de la
vie artificielle, sur lequel nous reviendrons ultérieurement)
sont, du fait de leur nombre, de leurs différences
et donc de leurs exigences de survie pouvant éventuellement
s’opposer, en conflit darwinien permanent. Il n’y
a là rien de surprenant ni même d’inquiétant.
Le moteur de leur évolution, pour eux comme pour
tous les systèmes biologique, est la compétition
darwinienne pour l’accès aux ressources et
le « contrôle du monde ». Cette compétition
n’exclut pas, comme on le sait, la coopération
et les symbioses. Sans cette compétition, ils ne
pourraient pas devenir de plus en plus cognitifs.
Nous avons vu qu’à la naissance d’un
premier modèle du soi a été l’imitation
en miroir par le proto- système cognitif de l’activité
d’un système non cognitif extérieur
intériorisé comme un soi. Le fonctionnement
de la machine a inventer caractérisant les systèmes
cognitifs a toujours été alimenté depuis
lors par les échanges, de compétition ou de
collaboration, avec les autres systèmes cognitifs.
Laissé à lui-même, le recyclage interne
sans apport de l’extérieur finirait vite en
effet par enlever toute dynamique aux capacités d’invention
du système cognitif. Le relais du groupe est nécessaire.
L’accroissement de taille des SSC par recrutement
constant de nouveaux membres individuels, qui semble être
un de leurs traits significatifs, s’explique pour
cette raison d’efficacité. Plus on est nombreux,
plus on innove. On le vérifie aujourd’hui dans
le domaine des systèmes cognitifs non biologiques
ou artificiels, qui apprennent d’autant mieux à
modifier le monde qu’ils sont groupés en essaims.
Les
systèmes cognitifs assemblés en SSC ont très
vite, nous l’avons indiqué précédemment,
exporté sur des réseaux de supports physiques
externes à eux un certain nombre de représentations
du monde, construites initialement dans les cerveaux des
systèmes cognitifs individuels et s’étant
révélées efficaces pour contribuer
à la survie de ces systèmes. C’est ce
mécanisme qui a donné naissance aux mémoires
sociales les plus variées, depuis les mythes jusqu’aux
programmes éducatifs enseignés dans les écoles.
Si les contenus de ces mémoires ont été
conservés et améliorés, ce n’était
pas par ce qu’ils étaient vrais dans l’absolu
(notion qui n’a pas de sens dans l’approche
retenue ici) mais parce qu’ils étaient les
plus propres à faciliter la survie des groupes et
des individus qui s’y référaient. C’est
ainsi que les mythes fondateurs, croyances religieuses et
superstitions diverses sont apparus et ont continué
à se développer du fait des références
utiles à la survie qu’ils apportent aux systèmes
cognitifs individuels et aux SSC. Ceci en dépit du
fait que ces mythes, au regard des critères de la
scientificité que nous allons présenter ci-dessous,
ressemblent à des "mensonges " ou tout
au moins des illusions.
Une
révolution est cependant apparue dans la production
de ces mémoires collectives, révolution due
elle aussi au hasard et conservée par la sélection
naturelle du fait de l’efficacité de sa contribution
à la survie des SSC. Il s’agit de la révolution
apportée par la méthode scientifique. Un certain
nombre de SSC, aux alentour de la période dite des
Lumières, voire auparavant, dès le 14e siècle
européen, ont expérimenté (là
encore par suite d’un hasard heureux) l’intérêt
pour la survie de la pratique consistant à mutualiser
toutes les représentations du monde présentant
à la fois le caractère d’être
efficaces en terme d’action sur le monde et celui
d’être cumulables avec d’autres analogues.
Une représentation du monde provenant d’un
mythe est rarement efficace. Elle est encore moins cumulable
avec d’autres car la variété des mythes,
religions et autres créations de l’imaginaire
est sans limite.
Les
représentations dites par la suite scientifiques
accumulées dans les mémoires scientifiques
ont été générées par
le travail d’un très grand nombre de cerveaux
ayant appris par essais et erreurs l’efficacité
: 1. des méthodes de formulation d’hypothèses
dites déduction, induction et abduction ; 2. des
méthodes de vérification d’hypothèses
dites de la pratique expérimentale mutualisée
; 3. des instruments d’observation et d’expérimentation
physiques prolongeant les appareils sensorimoteurs des «
corps » des systèmes cognitifs ; 4. des outils
logiques (mathématiques) et épistémologiques
permettant de formaliser, rendre compatibles et critiquer
les connaissances;. 5. de la mutualisation des connaissances
assurée sur un mode universel à travers les
années et les continents, même lorsque les
systèmes cognitifs contribuant à l’oeuvre
commune sont en compétition sinon en guerre les uns
avec les autres. Les réseaux numériques modernes
constituent aujourd’hui un des meilleurs terrains,
comme nous le verrons ci-dessous, de la mutualisation des
représentations scientifiques et donc du développement
des SSC scientifiques. .
Les
contenus des mémoires scientifiques ne sont pas plus
« vrais » au sens ontologique que ceux des mémoires
mythologiques. Ils sont seulement plus efficaces puisqu’ils
représentent la globalisation réutilisable
par tous d’un nombre considérable d’expériences
« réussies ». Autrement dit, ils contribuent
à construire un monde que l’on pourrait dire
scientifique ou rationnel qui se superpose au monde naturel
et qui le modifie en permanence dans la mesure où
la machine à inventer des SSC continue à fonctionner
sur le mode de la production de contenus scientifiques.
Les formes de vie, d’intelligence et de conscience
artificielle constituent les aspects les plus récents
de cette production d’un « nouveau monde »
». Mais comme on le verra, elles sont sur la voie
de pouvoir elles-mêmes se transformer en systèmes
cognitifs autonomes, éventuellement sans coopération
avec les systèmes cognitifs humains, ce que ne peuvent
pas faire des SSC tels que « le monde de l’automobile
» ou « le monde des énergies fossiles
». Des problèmes ou même des conflits
de coexistence pourront en surgir.
Les
conflits entre supersystèmes cognitifs
Les
systèmes cognitifs sont en compétition les
uns avec les autres. En simplifiant on dira qu’une
première lutte pour la survie oppose les SSC scientifiques
aux SSC privilégiant des représentations mythologiques.
Vu l’efficacité des représentations
scientifiques, on pourrait penser que les premiers l’emporteront
inévitablement sur les seconds. Mais les connaissances
scientifiques, bien qu’étendues, ne peuvent
suffire à répondre à toutes les questions
que les cerveaux des systèmes cognitifs se posent
sur le monde. Donc, au sein même des SSC scientifiques
persistent avec succès des représentations
mythologiques dont s’inspirent beaucoup d’individus.
Elles sont transmises tout naturellement par les langages,
qui sont les vecteurs, non seulement des contenus de communication
scientifique, mais de la prolifération d’entités
informationnelles réplicantes n’ayant rien
de particulièrement rationnel et que l’on désigne
par le terme de mèmes.
Par
ailleurs et surtout, les corps et cerveaux des individus
ou systèmes cognitifs individuels qui se regroupent
au sein des SSC scientifiques ne sont pas entièrement
dédiés à la construction de représentations
scientifiques du monde. Quand il s’agit de corps biologiques
(et non de corps artificiels), leurs héritages génétiques
provenant de millions d’années d’évolution
les laissent sensibles à des motivations qui peuvent
venir en contradiction avec la rationalité scientifique
(par exemple la défense exacerbée du territoire
et la haine de l’autre considéré comme
un rival). Au sein même de ceux des SSC que l’on
pourrait globalement considérer comme des sociétés
scientifiques ou technoscientifiques, les contenus de mémoire
mythologiques réactivés en permanence par
des héritages génétiques ou épigénétiques
persistants depuis le fond des âges peuvent être
bien plus nombreux que les contenus de mémoire provenant
de la construction scientifiques. Les SSC à ciment
principalement traditionaliste ou mythologique, dont certains
sont aussi en partie des SSC scientifiques, sont finalement
aussi puissants, en termes d’affrontement physique,
que les SSC à ciment principalement scientifique.
L’issue des conflits darwiniens pour la survie qui
les oppose n’est donc pas prévisible.
Une
autre compétition, bien plus aiguë encore, est
celle qui oppose les systèmes et supersystèmes
cognitifs scientifiques entre eux. Le fait de se référer
à des modèles scientifiques ou rationnels du
monde ne leur garantit pas un comportement en permanence rationnel
ou scientifique. S’appuyer sur des socles communs de
connaissance ne les pousse pas nécessairement à
coopérer pour accroître celles-ci. La compétition
au niveau des représentations scientifiques va d'ailleurs
de soi. Sans elle il n’y aurait pas de progrès
des connaissances. Ces compétitions sont d’autant
plus vives que, comme nous l’avons vu, les SSC scientifiques
comportent aussi de nombreux héritages venant des SSC
mythologiques et génétiques. Les SSC scientifiques
s’affrontent donc pour tirer de leurs modèles
scientifiques des applications, économiques et surtout
militaires, propres à augmenter leur puissance.
Ces
affrontements sont dangereusement à courte vue. Nous
voulons dire par là que si les SSC scientifiques
sont capables d’anticiper convenablement leur propre
devenir, face aux adversaires qu’ils ont identifiés,
ils sont incapables de mesurer les conséquences qu’auront
leurs conflits sur le monde en général. Ils
ne disposent pas en effet des informations suffisantes pour
cela. Leur science n’a pas encore acquis la puissance
nécessaire. Ceci tient notamment au fait qu’il
n’existe pas, sauf de façon embryonnaire, de
SSC universel, doté d’une vision globale du
monde et d’un modèle de soi lui-même
universel, qui puisse émettre des messages d’alerte.
Dans ces conditions, on peut craindre que les compétitions
entre SSC, même s’ils sont à dominante
scientifiques, entraînent à brève échéance
des conséquences catastrophiques, d’autant
plus catastrophiques qu’elles mettront en œuvre
des technologies d’inspiration scientifique.
En
effet, les compétitions entre SSC, qu’ils soient
ou non scientifiques, ne se traduisent pas seulement par
des conséquences susceptibles d’entraîner
soit la complexification et l’enrichissement de certains
d’entre eux, soit la disparition de certains autres.
Elles retentissent aussi sur l’évolution des
supersystèmes naturels non cognitifs (SSNC). Ceux-ci,
nous l’avons rappelé, n’ayant pas la
possibilité de représenter leur soi d’une
façon coactive, sont livrés si l’on
peut dire passivement aux initiatives, généralement
agressives pour eux, des SSC.
Inutile
ici de rappeler qu’une compétition de plus
en plus vive a opposé les SSNC aux systèmes
cognitifs, ceci dès l’apparition de ces derniers,
que l’on peut faire remonter à quelques millions
d’année avant le présent. La diversité,
l’omniprésence, l’ancienneté de
l’histoire évolutive des systèmes non
cognitifs (dont l’histoire a commencé il y
a environ 4 milliards d’années) leur a longtemps
permis de résister avec succès au déploiement
des systèmes cognitifs. Mais aujourd’hui, vu
la puissance acquise par les SSC scientifiques dans les
50 dernières années, on peut s’inquiéter
des conséquences de l’affrontement. On risque
de voir s’établir une nouvelle ère d’extinctions
massives analogues, mais dues à d’autres causes,
à celles déjà subies par la vie terrestre.
Le nombre et la variété des systèmes
non cognitifs « naturels » risquent de diminuer
considérablement, mettant en danger l’écosystème
terrestre.
Les
combats que se livrent entre eux les SSC pour la maîtrise
du monde seront, comme nous venons de l’indiquer,
des facteurs aggravants majeurs dans la marche à
ce désastre. On voit par exemple comment, pour soutenir
les conflits qui les opposent, des puissances géopolitiques
détruisent systématiquement les ressources
naturelles de la planète, compromettant la survie
d’innombrables espèces et d’équilibres
vitaux, notamment ceux liés à la pureté
de l’air et de l’eau. Les avertissements des
scientifiques comme ceux des populations ne servent à
rien face à la volonté de conquête malheureusement
aveugle qui anime les chefs des Etats ou ou ceux des grandes
entreprises.
De
nombreux indicateurs scientifiques fiables, largement diffusés
par les réseaux d’information, montrent que,
depuis quelques décennies, l’action des humains,
des technologies qu’ils développent et des
superorganismes sociaux qui les déterminent, conduit
à des désastres en chaîne. Ceux-ci pourraient
provoquer l’effondrement des civilisations sous leur
forme actuelle. Ces désastres sont dorénavant
décrits et documentés: explosion démographique,
épuisement des ressources, destruction de la biodiversité
et des écosystèmes, conflits interhumains
généralisés. Le dernier rapport de
l’OCDE, publié en mars 2008, conduit aux mêmes
conclusions, tout en rapprochant à 2030 au lieu de
2050 l’échéance du non retour.
On
pourrait qualifier cette marche au désastre de suicide
collectif accepté. En effet, comme indiqué
ci-dessus, les messages d’alertes sont très
nombreux et convergent, mais les humains, à titre
individuel ou au sein des superorganismes qui les réunissent,
ne veulent pas ou plutôt ne peuvent pas en tenir compte.
Les
superorganismes sociaux, armés des technologies de
plus en plus efficaces qu’ils développent,
sont devenus des machines très puissantes se disputant
la maîtrise de l’anthropocène. Chacun
d’eux, nous l’avons dit, vise, aussi intelligemment
que possible, son intérêt propre, mais ce faisant
aucun d’eux n’est capable de prendre en considération
la survie de la biosphère mise en danger par leurs
stratégies égoïstes. Emportés
par la compétition darwinienne, aucun de ces organismes
n’est capable, malgré les avertissements des
scientifiques et des philosophes, de se réformer
pour assurer un développement global bénéficiaire
à l’ensemble. Tout se passe comme si la devise
de chacun était « Plutôt mourir que se
contraindre ».
Ces
superorganismes sont en général bien identifiés
par la science politique et économique, de même
que les processus et procédures grâce auxquels
ils fonctionnent en interne et interagissent collectivement.
Il s’agit des administrations publiques militaires
et civiles (par exemple le Military Industial Congressional
Complex aux Etats-Unis), des entreprises grandes ou
petites, des groupements d’intérêt divers.
On doit y ajouter les Eglises et organisations religieuses,
les partis et les groupes de pression multiples . Ils présentent
deux faces, une face ouverte et une face cachée.
La face ouverte (overt en anglais) est révélée
par leurs statuts, leurs politiques de communication et
plus généralement leurs comportements visibles.
Leur face cachée (covert) est de double
nature. Elle découle de structures et comportements
maintenus volontairement confidentiels, pour des raisons
de compétition stratégique. Mais elle est
aussi fonction de déterminismes sous-jacents échappant
aux représentants de ces organismes et qui ne pourraient
être analysés que par des recherches scientifiques
dotées d’outils d’investigation dont
elles ne disposent pas encore pleinement. Ainsi les déterminismes
génétiques et culturels déjà
évoqués plus haut, qui fondent l’attachement
au territoire, le rejet de l’autre et les pulsions
soit altruistes soit agressives.
Nous
sommes là en présence de systèmes et
supersystèmes cognitifs qui, bien que cognitifs,
se comportent dans leur compétition comme des mécanismes
physiques ou climatiques déterministes, sans modèle
de soi suffisamment ouverts pour pouvoir tenir compte d’informations
générales concernant l'état du monde.
Ils ne disposent pas de suffisamment d’ouverture sur
le monde pour construire des modèles de celui-ci
et d’eux-mêmes capables de prendre en considération
tous les critères.
Nous
venons de rappeler à propos du mythe de Gaïa
que, faute précisément de disposer de capacités
cognitives, les systèmes non cognitifs naturels,
qu’ils soient petits, grands ou à l’échelle
de la planète (Gaïa), ne semblent pas capables
de résister spontanément aux modifications
agressives que leur imposent les systèmes cognitifs.
Quant aux SSC scientifiques, ils n’ont pas encore
atteint des tailles et des puissances leur permettant de
prendre en compte les intérêts globaux que
pourtant ils devraient défendre, au lieu de se combattre
aux dépends de ces intérêts.
Apparition
de supersystèmes cognitifs scientifiques ouverts
Qu’en est-il des individus composant les SSC ainsi
en train de pratiquement se suicider ? Nous pouvons admettre
en simplifiant beaucoup que les humains se répartissent
en deux groupes. La majorité d’entre eux ne
perçoit pas les dangers ou ne juge pas possible d’agir
efficacement pour les prévenir. Beaucoup se consolent
en pensant qu’une vie meilleure les attendra dans
l’au-delà. Une petite minorité par contre
essaye d’analyser les déterminismes auxquels
ils sont soumis, afin de prendre les mesures les plus aptes
à rendre l’avenir meilleur. Ils croient le
faire volontairement ou librement. Mais ils sont en fait
déterminés par des facteurs bénéfiques
pour leur survie qui s’imposent à eux du fait
de leurs statuts dans les groupes. Il s’agit notamment
des contenus scientifiques et moraux tissant la représentation
commune du monde générée par la coopération
de leurs cerveaux au sein de ce que nous appellerons pour
faire simple la démocratie citoyenne. On peut penser
que le développement proliférant spontané
des STIC, qui marque l’évolution du monde actuel
vers une phase que certains ont appelé la Singularité
pourrait favoriser leur regroupement et le renforcement
de leurs pouvoirs politiques.
Face
aux risques d’effondrement du supersystème
non cognitif Gaïa, du fait des compétitions
destructrices entre SSC incapables de prendre la mesure
des conséquences globales néfastes de leurs
agissements, ne verra-t-on pas naître spontanément
des mécanismes correcteurs ? Il en est certainement
un qui est en train de se mettre en place. La preuve en
est que nous en parlons, ceci parce qu’il commence
à prendre forme, par un mécanisme de mutation
adaptative s’exerçant au niveau de certains
SSC (dont font partie l’auteur de cet article comme
sans doute la plupart de ses lecteurs). Il s’agit
d’une véritable « émergence »,
celle de la mise en réseau d’un certain nombre
de cerveaux et de corps appartenant à des systèmes
cognitifs humains individuels ou associatifs profitant du
développement spontané, proliférant,
des STIC (sciences et technologies de l’information
et de la communication). Aucune volonté supérieure
n’a décidé de la création de
ces réseaux. Il s’agit d’un phénomène
évolutif spontané, analogue à la formation
d’autres réseaux, tels que les réseaux
bactériens, qui profitent eux-aussi, sinon des STIC,
du moins des échanges physiques liés à
la globalisation.
Ces
réseaux de systèmes cognitifs commencent à
constituer des SSC transversaux qui se superposent aux réseaux
fermés des SSC verticaux. Les systèmes cognitifs
individuels qui sont reliés par eux sont comparables
aux neurones d’un cerveau global qui s’étendrait
progressivement à travers le monde. Même s’ils
ne perdent pas les liens verticaux avec le SSC auxquels
ils appartiennent, ils acquièrent de nouveaux liens
horizontaux entre eux, d’un supersystème vertical
à un autre. Les STIC offrent évidemment un
terrain favorable au développement de toutes sortes
de SSC, qu’ils soient mythologiques ou scientifiques.
Les STIC n’offrent donc pas l’assurance que
des contenus scientifiques communs pourront se répandre
à la surface de Gaïa, pour prendre en compte
les intérêts de sa survie. En effet, elles
facilitent aussi, comme on le sait, la prolifération
de réseaux destructeurs de type terroriste agis par
des représentations métaphysiques de monde.
En dépit de cette ambivalence, le développement
des STIC, accompagné de celui d’autres technologies
émergentes, dites aussi nano, bio et cognotechnologies,
constitue actuellement le seul facteur perceptible capable
de contribuer à la mondialisation d’un SSC
fédérateur dont Gaïa serait le corps.
Ce facteur serait encore plus efficace si parallèlement
les systèmes cognitifs humains changeaient progressivement
de nature, adoptant un statut que nous qualifierons pour
simplifier de post-humain.
Des
supersystèmes cognitifs post-humains
Si
les SSC verticaux peuvent être dits fermés
sur eux-mêmes, les SSC horizontaux qui se créeront
spontanément, grâce notamment aux STIC, pourront
être dits ouverts, surtout s’ils se réfèrent
à des contenus ou modèles scientifiques du
monde et d’eux-mêmes. La science, nous l’avons
dit, possède en effet la propriété,
unique à ce jour sur la planète, d’être
inductive, expérimentale, instrumentale, cumulable
et collectivisable. Sous ses formes les plus récentes
et les plus ambitieuse, elle peut être qualifiée
d’hyperscience. Les SSC qui se référeront
aux versions les plus ouvertes de cette hyperscience devraient
donc pouvoir recruter de nouveaux membres dans toutes les
parties du monde. Dans une vision optimiste de cette évolution,
on pourrait admettre que s’ouvrirait alors une opportunité
évolutive de grande portée. Il s’agirait
de la construction du supercerveau qui manquait au supersystème
non cognitif Gaïa, le transformant en un ensemble de
SSC en symbiose, lequel ensemble serait doté notamment
d’une représentation de soi globale. Dans ce
cas, on pourrait espérer que cette représentation
de soi générerait des hypothèses dont
certaines, en cas de succès, pourraient contribuer
à la sauvegarde de Gaïa. Les systèmes
cognitifs individuels qui participeraient à la fois
aux SSC verticaux fermés et au SSC horizontal ouvert
pourraient faire remonter au sein des systèmes verticaux
des informations relatives aux risques que ces derniers
font courir à l’ensemble en refusant de prendre
en compte les impératifs de survie de Gaïa.
On
voit que la clef de cette évolution salvatrice limitant
les effets d’une compétition aveugle entre
SSC verticaux seraient des systèmes cognitifs individuels
jouant le rôle de passeurs entre le vertical fermé
et l’horizontal ouvert. Ils le feront d’autant
plus aisément qu’ils subiront des évolutions
leur permettant, sans les nier entièrement, de s’affranchir
des adhérences les plus pénalisantes à
leurs SSC originels et d’acquérir de nouvelles
qualifications les rendant aptes à s’intégrer
à des SCC horizontaux ouverts. Concrètement,
si ces systèmes cognitifs individuels sont des humains,
ils devront les plus pénalisants et archaïques
des déterminismes génétiques et culturels
qui les enferment dans leurs groupes et les empêchent
de s’ouvrir à des perspectives plus larges.
Ils devront acquérir de nouvelles propriétés,
de type technologiques mais aussi intellectuelles et morales,
les rendant aptes à la coopération et à
l’invention en réseau ouvert. Autrement dit,
on pourrait dire, en reprenant une terminologie de plus
en plus utilisée, que ces nouveaux humains devront
devenir des post-humains. Ils s’affranchiraient d’un
certain nombre des héritages génétiques
et culturels des humains traditionnels et pourraient acquérir,
grâce aux nombreuses « augmentations »
rendues disponibles par l’évolution technologique,
de nouvelles capacités fonctionnelles, tant sur le
plan des performances physiques que mentales.
Si
dans le même temps des systèmes cognitifs artificiels
se sont développés et sont entrés en
compétition avec les post-humains, il y a tout lieu
de penser que cette concurrence aura des effets favorables.
Elle pourra prendre la forme de coopérations réussies
ou de symbioses unissant les représentants des deux
catégories de partenaires, systèmes cognitifs
humains d’une part, systèmes cognitifs artificiels
d’autre part (sur le modèle de celui proposé
par Alain Cardon). Une nouvelle sorte de SSC mixtes, biologiques
« augmentés » et artificiels, en résultera,
dont les capacités à prendre en compte les
intérêts de survie de Gaïa seront considérablement
accrues.
Evidemment,
la compétition entre les systèmes biologiques
et les systèmes artificiels n’aboutira pas
nécessairement à des symbioses favorables.
Elle donnera nécessairement lieu aussi à des
conflits destructeurs, illustrés dans la littérature
de science fiction par le thème des guerres entre
robots et humains. Mais par définition, ces conflits
étant destructeurs élimineront les systèmes
individuels humains ou robotiques incapables de coopérer
et laisseront survivre ceux capables de coopérer.
Des post-humains augmentés ou des robots humanisés
y laisseront la vie. Mais d’autres survivront dotés
des qualités conjuguées des uns et des autres.
Il n’y aura rien d’original à cela. C’est
bien ainsi que, dans le monde biologique ayant dominé
la Terre jusqu'à ces derniers siècles, des
espèces vivantes que rien ne prédestinaient
à s’entendre ont, de conflits destructeurs
en conflits destructeurs, fait apparaître des espèces
symbiotiques nouvelles, enrichies des qualités des
individus ayant trouvé la voie de la coopération
au lieu de celle de la destruction mutuelle.