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Le
distingué préhistorien et archéologue Colin
Renfrew, dans Prehistory, ouvrage dont nous
avons rendu compte nomme ainsi le problème posé
par la longue durée, le «gap» (près de
60.000 ans) qui a séparé l'apparition des premiers
humains indiscutablement modernes et les transformations dans l'outillage
et la vie sociale résultant de l'activité de ces humains.
Autrement dit, pendant toute la période dite du paléolithique
moyen et récent, des individus disposant de toutes les propriétés
de l'homo sapiens ont vécu à peu près
de la même façon que leurs prédécesseurs
descendants de l'homo erectus et leurs cousins néanderthaliens.
Ce ne fut qu'avec le néolithique (néolithique supérieur)
que l'on constate des changements significatifs dans les modes de
vie. Pourquoi pendant ces dizaines de milliers d'années,
les homo sapiens n'ont-il pas utilisé leurs capacités
cognitives supérieures, liées à des mutations
dans la capacité crânienne et les attributs du corps
les ayant rendus dès cette époque tout à fait
comparables à nous?(1)
Colin
Renfrew ne donne pas d'explication précise à ce paradoxe
du sapiens, qu'il se borne à constater. On peut penser que
la question est du même ordre que celles posées par
l'évolution des hominidés, ceci dès les premiers
temps de l'hominisation, quelques millions d'années auparavant,
alors qu'ils se séparaient des grands singes. On sait que
les causes possibles de cette séparation sont nombreuses,
mais qu'aucune ne fait apparaître un facteur qui soit à
lui seul décisif. Les préhistoriens ont évoqué
des modifications environnementales ayant obligé les précurseurs
des hominidés à quitter la forêt équatoriale
pour vivre dans des milieux nouveaux plus secs ou plus découverts,
favorisant des propriétés telles que la bipédie
jusque là non encouragées par la pression de sélection.
Les généticiens évoquent de leur côté
des mutations dans les gènes commandant l'architecture ou
le fonctionnement de certaines aires cérébrales. Celles-ci
auraient permis le développement de nouvelles capacités
cognitives, d'où notamment l'emploi plus systématique
des outils qui ne sont qu'occasionnellement utilisés par
les grands singes.
Les
deux séries de causes ont pu se juxtaposer, provoquant l'émergence
de nombreuses espèces de préhominiens plus ou moins
proches, sur de longues périodes de temps et dans de vastes
aires géographiques, grossièrement de l'est à
l'ouest de l'Afrique subsaharienne. La plupart de ces espèces
auraient disparu, sauf celles dont seraient issues les premières
lignées d'australopithèques puis d'homo habilis,
les seules dont des restes suffisamment explicites ont été
identifiées. Mais ces causes ressemblent un peu à
celles évoquées dans le problème de la poule
et de l'œuf, si l'on peut employer ce terme familier. Qui a
commencé ? Et d'autres causes n'ont-elles pas joué
?
La
pression de sélection atténuée (relaxed
selection)
Nous
pourrions, en paraphrasant Colin Renfrew, évoquer à
propos de la séparation des hominiens et des grands singes
un «paradoxe du pré-sapiens». Nous pensons qu'on
ne le résoudra pas par des arguments purement historiques
ou archéologiques. Il faut sans doute revoir l'idée
que l'on se fait de l'évolution génétique et
des rapports qu'elle entretient avec les pressions de l'environnement.
A cet égard, les travaux de Terrence Deacon, professeur d'anthropologie
et de linguistique biologique à Berkeley, paraissent offrir
des perspectives intéressantes, même si ils ne sont
pas reçus sans discussions par les autres anthropologues(2).
Terrence
Deacon, en étudiant l'oiseau dit diamant mandarin ou bengalese
finch (Taenopygia guttata), a cherché à
comprendre pourquoi certaines espèces d'oiseaux domestiqués
développent spontanément (sans sélection provenant
des éleveurs) de nombreuses variétés de plumage
et de chant alors que leurs semblables en liberté ne le font
pas. Ce problème apparemment mineur pose une question bien
plus générale : pour quelles raisons apparaît
et se propage la complexité en biologie ? En excluant évidemment
les explications finalistes, il faut pour le comprendre faire appel
à la théorie darwinienne de l'évolution. Celle-ci
repose sur l'hypothèse bien connue selon laquelle ce sont
des contraintes de sélection très fortes qui éliminent
les mutations de l'ADN ne produisant pas d'avantages de survie,
pour conserver celles conférant un gain en termes d'adaptation.
Les descendants en bénéficient et peuvent, notamment
s'ils se trouvent isolés de leurs ascendants, fonder de nouvelles
espèces, exhibant de nouveaux caractères. Darwin lui-même
a expliqué de cette façon, sauf à faire référence
aux gènes qu'il ne connaissait pas, la diversité des
espèces de pinsons vivant dans les Galapagos.
Pour
Terrence Deacon, si ce processus n'est pas à exclure, évidemment,
il doit être complété par un autre, résultant
de ce qu'il a qualifié d'une atténuation dans la pression
de sélection (relaxed selection). Le mode d'action de ce
nouveau processus est facile à comprendre; On sait que, dans
tout génome, les mutations se produisent à un rythme
soutenu. Mais la plupart d'entre elles, quand elles ne sont pas
létales, n'entraînent pas de conséquences durables
parce qu'elles sont éliminées par la pression de sélection.
Cependant, si pour une raison quelconque, la pression se relâche,
certaines de ces mutations, et les modifications qu'elles entraînent
dans les phénotypes, sont conservées et deviennent
visibles. C'est ce que l'on appelle la dérive génétique.
Le phénomène est connu depuis longtemps et peut être
observé très généralement, depuis les
virus et bactéries jusqu'aux animaux supérieurs. Des
gènes et les caractères associés peuvent être
conservés et transmis alors qu'ils n'ont pas d'utilité
immédiate. Les individus porteurs perdent en spécificité
adaptative ce qu'ils acquièrent en flexibilité.
Ainsi
les diamants mandarins élevés en captivité
peuvent développer de nombreuses couleurs et types de chants
qui leurs auraient été inutiles voire nuisibles en
liberté. Des couleurs vives les feraient repérer par
les prédateurs et des chants sophistiqués ne leur
permettraient plus de communiquer utilement avec des partenaires
au moment des amours, alors que s'imposent des messages de reconnaissance
transmis héréditairement depuis l'apparition de l'espèce.
Il arrive cependant que des individus ayant du fait de la diminution
des pressions de sélection pu se doter de propriétés
inutiles, peuvent se retrouver, si des changements extérieurs
faisaient apparaître de nouvelles pressions sélectives,
pourvus de propriétés utiles à leur survie.
Celles-ci s'inscrivent alors durablement dans les génomes
et peuvent provoquer l'apparition de nouvelles espèces. Plus
généralement, quand une espèce animale, pour
une raison ou une autre, se retrouve dans un nouvel environnement
où ne figurent plus ses compétiteurs habituels, elle
peut grâce à la dérive génétique
permise par une « sélection relaxée »,
développer de nouveaux caractères qui se révèleront
favorables à la survie au sein d'autres milieux exerçant
d'autres pressions sélectives, sans attendre la survenue
de mutations aléatoires conformes au schéma darwinien
classique.
Terrence
Deacon explique ainsi, sans évidemment employer ce terme,
ce que nous appelions ci-dessus le paradoxe du pré-sapiens.
Si, pour une raison ou une autre, certains grands singes s'étaient
trouvés transportés dans un milieu différent
de celui auquel ils étaient adaptés, passant par exemple
de la forêt dense à la savane, ils auraient bénéficier
d'un relâchement de la sélection exercée par
les besoins de survie en forêt et acquérir de nombreuses
autres propriétés, dont certaines leur auraient permis
par la suite de survivre et se multiplier dans des environnements
très différents. Dans cette hypothèse, il n'est
pas nécessaire de faire appel à une hypothétique
mutation initiale fondatrice pour expliquer la divergence d'avec
les grands singes. Il suffit d'en revenir à la vieille hypothèse
du changement de milieu, lui-même résultant d'événements
fortuits, tels des modifications de l'environnement n'affectant
que les conditions de vie d'un petit nombre d'individus ou d'espèces.
Ce
serait ainsi, depuis l'hypothétique Toumaï jusqu'aux
premiers homo habilis, que certains primates auraient pu,
en toute tranquillité si l'on peut dire, profiter du relâchement
de la pression de sélection jusque là imposée
par les exigences de la vie dans un milieu forestier pour acquérir
de nouvelles aptitudes. Celles-ci auraient pu résulter de
l'expression de gènes jusqu'ici muets, par exemple ceux supposés
commander la présence des fameux neurones miroirs, identifiés
chez beaucoup d'animaux mais n'ayant jamais chez eux généré
la théorie de l'esprit et la conscience de soi caractéristiques
des hominiens. Ces nouvelles aptitudes auraient pu aussi découler
de mutations produites par des dérives génétiques,
apparemment secondaires mais ayant eu un effet important dans le
processus d'hominisation. Il aurait pu s'agir, par exemple, de certaines
des modifications corporelles accompagnant la généralisation
de la bipédie. Les divers traits nouveaux en résultant
auraient alors permis aux hominiens héritant de ces mutations
de résister aux pressions de sélection spécifiques
aux milieux nouveaux qu'ils auraient progressivement explorés,
en Afrique et au delà. .
L'évolution
baldwininenne
Nous
avons plusieurs fois évoqué dans cette revue le concept
de sélection de niche. Une espèce, par son activité,
se crée une niche formant bouclier à l'intérieur
de laquelle se déroule une co-évolution complexifiante
résultant des interactions entre les mutations génétiques
et l'enrichissement de la niche. On parle aussi d'éco-devo
ou d'évolution épigénétique. Celle-ci
se produit dans tous les cas où des espèces se créent
des niches bien définies, comme le font des insectes sociaux
tels que les termites et les fourmis. Dans le cas des hominidés,
la co-évolution entre l'espèce et sa niche, c'est-à-dire
avec le milieu transformé par l'activité de ladite
espèce, à pu se faire assez vite. On parle aussi en
ce cas d'évolution baldwinienne(3).
C'est
ainsi, comme il a été souvent expliqué, que
l'acquisition de l'usage des outils de pierre, puis du feu, a libéré
les hominiens des contraintes de l'alimentation en racines ou en
viande crues. De nombreuses transformations physiques et cérébrales
en ont découlé, dont de nouvelles capacités
cognitives ayant en retour introduit des innovations technologiques
et culturelles. Des cycles d'interactions incessants entre les humains
et les «niches» qu'ils se construisaient ont fini par
provoqué la sortie du paléolithique récent
et l'entrée dans le néolithique, ce que Colin Renfrew
a nommé le passage à l'ère tectonique ou constructive
(du grec tecton, charpentier). Mais on peut comprendre
que la co-évolution ayant permis la lente maturation des
premières sociétés d'homo sapiens jusqu'aux
sociétés du néolithique supérieur ait
demandé beaucoup de temps, des dizaines de milliers d'années
en fait. Ceci expliquerait le « gap » ou paradoxe du
sapiens dont s'étonne Colin Renfrew.
Il
est facile de poursuivre cette réflexion afin de mieux comprendre
la co-évolution récente de l'homo sapiens et
des sociétés qu'il a créées grâce
aux technologies et aux sciences. Cette coévolution s'est
brusquement accélérée, en un siècle
sinon moins, jusqu'à provoquer le risque d'une remise en
cause du statut de l'espèce, y compris au plan génétique.
Mais ceci évoque une autre histoire, en train de s'écrire,
que nous avons souvent évoquée dans cette revue et
qui dépasse largement le cadre de cet article.
Nous
pourrions cependant nous demander si les anthropologues modernes
disposent avec les outils de l'éco-devo et de l'évolution
baldwinienne mentionnés ici, de moyens suffisants pour expliquer
ce nouveau paradoxe du sapiens, que nous pourrions définir
comme tel : comment une espèce dotée de si grandes
capacités cognitives (au point qu'elle avait un moment prétendu
se nommer homo sapiens sapiens), capable affirme-t-elle de
construire des représentations détaillées sinon
exhaustives d'elle-même dans son milieu, capable enfin se
vante-t-elle d'orienter l'évolution de ce milieu en s'appuyant
sur les connaissances à la base de ces représentations,
peut-elle continuer à se comporter d'une façon que
l'on pourrait qualifier de marche programmée au suicide ?
Nous sommes certains que les scientifiques d'aujourd'hui n'ont pas
encore suffisamment exploré l'approche théorique permettant
d'expliquer ce nouveau paradoxe, que l'on pourrait qualifier de
paradoxe du néo-sapiens... Nous avons fait précédemment
quelques suggestions en ce sens. Nous y reviendrons.
Notes (1)
Avec une notable et inexplicable exception, celle des hommes ayant
crée les peintures pariétales qui ne se trouvent qu'en
France et en Espagne et qui datent de - 35.000 ans environ.
(2) Terrence Deacon http://anthropology.berkeley.edu/deacon.html.
Voir l'article “As if from nowhere”, de Kristine
Keneally, NewScientist 27 Septembre 2008, p. 41.
(3) La théorie de l'évolution baldwinienne
ou ontogénique est une ancienne théorie évolutionnaire
présentée en 1886 par le psychologue américain
James Mark Baldwin, qui avait cherché, dans un article intitulé
"A New Factor in Evolution" , à expliquer
les mécanismes à la base de l'acquisition de compétences
générales, s'ajoutant ou se substituant à ceux
découlant de capacités innées bien plus spécialisées.
Ces compétences générales ouvrent l'accès
de l'espèce qui en est bénéficiaire à
de nouveaux milieux avec lesquels elle peut interagir de façon
continue. L'effet Baldwin est à la base de la compréhension
de l'éco-devo. Celle-ci propose des scénarios selon
lesquels les changements d'un caractère survenant dans un
organisme en interaction avec son milieu sont progressivement assimilés
au plan génétique et enrichissent la palette des répertoires
adaptatifs de l'espèce considérée. (Simpson,
1953; Newman, 2002). Source Wikipedia.