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Virus
de l'herpes, qui infecte, la plupart du temps de façon
apparemment dormante, presque tous les humains
Nous
avions déjà attiré l’attention de nos
lecteurs sur les nouvelles hypothèses émises par les
biologistes, relatives à l’importance des virus dans
l’évolution(1). Un nombre
croissant de virologues attirent dorénavant l’attention
non seulement sur le nombre incroyablement élevé des
virus sur la Terre, mais aussi sur leur rôle incroyablement
actif dans l’évolution, passée comme présente(2).
Les virus sont bien connus pour leur responsabilité dans
la propagation de maladies souvent mortelles, contre lesquelles
existent peu de vaccins. On connaît également leurs
modes de reproduction et de transmission, par intrusion dans les
cellules et détournement de leurs mécanismes biochimiques.
Ils sont à cet égard considérés comme
des parasites, dépendant entièrement de leurs hôtes
pour leur survie.
Mais
depuis une vingtaine d’années, le caractère
singulier du monde des virus, ou virosphère, fait l’objet
de travaux de plus en plus nombreux. Les virus sont partout, dans
tous les environnements terrestres existants, mers glaciales, sources
chaudes, déserts, roches profondes. En fait, partout où
se trouve une forme de vie cellulaire quelconque, les virus abondent.
Par ailleurs, on estime qu’ils sont 10 millions de fois plus
nombreux que dans les estimations faites il y a quelques décennies.
Un millilitre d’eau de lac peut en contenir plus de 200 millions.
Les bactériophage, ou virus infectant les bactéries,
pourraient atteindre, mis bout à bout, la distance de 100
(certains disent 200) millions d’années lumière.
Par
ailleurs, leur diversité est considérable. On pense
qu’existent 100 millions de types différents de virus.
Leurs formes sont multiples, rappelant (à toute autre échelle
évidemment) l’explosion de formes ayant caractérisé
la faune dite du Burgess. Certains sont très grands, par
exemple le Mimivirus découvert par une équipe européenne.
Ils conservent leur information génétique par le biais
d’une grande variété d’ADN et d’ARN.
Mais, chose plus surprenante, plus on étudie leurs génomes,
plus on découvre de gènes jamais identifiés
auparavant. Le biologiste Luis Villareal, directeur du Center for
Virus Research à l’Université de Californie,
estime que les gènes nouveaux, dont le rôle est inconnu,
représentent 80% du nombre des gènes viraux identifiés.
Souvenirs
d'un monde archaïque
Ceci
laisse supposer que leur matériel génétique
n’est pas constitué de morceaux d’ADN extraits
de l’ADN de leurs hôtes mais qu’ils sont apparus
associés à des formes de vie primitives antérieures
aux bactéries, fussent-elles archaïques. L’étude
de l’évolution génétique d’un grand
nombre de bactériophages a montré que ceux-ci ne pouvaient
pas être rattachés à des arbres buissonnants
dérivant d’ancêtres communs. Chaque phage semble
disposer d’un échantillon de fragments d’ADN
apparemment ramassés et assemblés au hasard. A l’intérieur
d’un même hôte, les génomes de tous les
virus qui s’y trouvent semblent en permanence mélangés
entre eux. Mais ce supermarché des gènes viraux ne
fonctionne pas seulement à l’intérieur d’un
hôte unique. Il se manifeste à une toute autre échelle,
celle de la Terre entière et, comme indiqué ci-dessus,
au sein de milieux très divers. Les virus ont inventé
la mondialisation bien avant celle que nous connaissons. Vu la vitesse
de mutation et la variété des recombinaisons, compte
tenu aussi des innombrables espèces virales en contact, de
nouvelles séquences d’ADN apparaissent et se répandent
très rapidement à la surface du globe.
Les
bactériologues parlent volontiers de réseaux ou web
bactériens, pour expliquer l’omniprésence et
les virulences subites des espèces bactériennes. Mais
le terme est encore mieux adapté lorsqu’il s’agit
de décrire le monde des virus. Le fait que les virus puissent
diffuser si facilement tient à une propriété
qu’ils partagent avec les bactéries. Ils ne tuent pas
systématiquement leurs hôtes, qu’il s’agisse
des organismes multicellulaires ou des bactéries elles-mêmes.
Ceux qui, comme le virus de la fièvre d’Ebola, provoquent
des maladies massivement mortelles se condamnent eux-mêmes
à une vie difficile, sinon à la disparition pure et
simple. De plus, beaucoup de virus ont préféré
la symbiose à l’agression. Ils s’intègrent
à la machinerie cellulaire de leurs hôtes, dont ils
deviennent des passagers symbiotiques permanents. On les nomme des
« prophages ». Il semble que 20% des génomes
des bactéries, en moyenne, soient constitués de prophages.
Par
ailleurs, on identifie dans ces génomes environ 10% de gènes
ne ressemblant à rien de connu. Ils sont nommés des
ORFans. Le Pr Patrick Forterre, de l’Université Paris-Sud
à Orsay, spécialiste des bactéries extrêmophiles(3),
estime que 90% de ces ORFans sont d’origine virale. Mais les
bactéries ne sont pas les seules à avoir intégré
d’anciens virus. Les eucaryotes ou cellules à noyaux,
se retrouvant dans tous les animaux dits supérieurs, y compris
les humains, sont dotés d’ADN chargés des restes
d’anciennes infections virales. C’est le cas des rétrovirus,
virus contagieux non permanents et des ERV ou rétrovirus
endogènes. On a découvert à partir des années
2000 que 8% au moins de l’ADN humain est fait d’ERV.
40% le sont probablement aussi et des quantités équivalentes
se multiplient et diffusent sur le mode viral.
Une
pluie de gènes viraux
Selon
Patrick Forterre, les génomes des espèces supérieures
subissent une pluie continuelle de gènes viraux. Leur rôle,
on le sait, n’est pas facile à mettre en évidence.
Certains ne servant à rien sont éliminés, mais
il semble que le plus grand nombre restent en réserve pour
faire face à des contraintes évolutives non encore
rencontrées par la cellule, sur le mode du fonctionnement
du système immunitaire. Ce mécanisme, s’exerçant
au niveau des bactéries pathogènes, peut rendre les
épidémies plus meurtrières et difficiles à
combattre. Mais à l’inverse, les organes infectés
peuvent grâce à leurs prophages s’adapter rapidement
à des changements de milieux. On pense par exemple que le
placenta indispensable à la reproduction des mammifères
modernes est apparu grâce à l’action d’un
gène dit syncitin provenant d’un ERV. En fait, c’est
une grande part des mutations adaptatives s’étant produites
depuis au moins 500 millions d’années qui peut être
imputé à l’action des virus et des ERV. Ces
derniers semblent impliqués massivement dans le fonctionnement
des réseaux de régulation de l’expression des
gènes. On sait que ce sont des différences dans l’expression
des gènes et non dans la présence ou l’absence
de tel ou tel gène qui provoquent les divergences dans la
spéciation responsable de l’apparition d’espèces
nouvelles à partir de troncs communs.
Nous
avons relaté dans notre article cité en note(1),
les travaux de Patrick Forterre et ses équipes comparant
les processus biochimiques communs dans la réplication de
l’ADN au sein des trois familles : bactéries, archaéa
et eucaryotes. Ces trois familles ne sont plus aujourd’hui
considérées comme rattachables à un tronc évolutif
commun. D’où l’hypothèse qu’elles
pouvaient être les survivants de formes primitives bien plus
diverses peuplant la biosphère primitive. Patrick Forterre
a montré que la vie naissante fut le résultat d’une
intense période d’expérimentation biochimique
au hasard, avec de nombreux échecs et des succès aboutissant
à des formes de plus en plus complexes. Des multiples formes
de systèmes vivants apparues ensuite, seuls les trois familles
énumérées ci-dessus ont survécu. Comme
les virus, à cette époque comme maintenant, étaient
beaucoup plus abondants que les cellules, ils se sont révélés
les agents les plus actifs et les plus efficaces de la diversification
de la vie et de ses extensions géographiques. Ils auraient
notamment été responsables de bonds évolutifs
déterminants comme le passage du monde de l’ARN au
monde de l’ADN, ainsi que de l’invention du noyau cellulaire.
Ces
recherches enlèvent beaucoup de l’importance attribuée
à la compétition entre gènes (gènes
égoïstes) présentée par Richard Dawkins
comme le moteur de l’évolution. Ou tout au moins la
replacent-ils dans le cours d’une histoire déjà
très riche. Par ailleurs, l’idée chère
aux généticiens selon laquelle les génomes
de l’ensemble des espèces pourraient dériver
d’une souche commune unique devra, elle aussi, être
sensiblement nuancée.
Nous
ajouterons pour notre part deux choses. D’une part les recherches
sur les virus archaïques éclairent d’une façon
intéressante les hypothèses relatives aux formes de
vie rudimentaires existant sur la Terre avant l’apparition
de la vie(4).Les virus primitifs
pourraient être les (lointains) descendants de molécules
biochimiques réplicantes.
Par
ailleurs, dans un tout autre ordre d’idées, concernant
l’exploration de milieux prébiotiques, comme ceux susceptibles
de se trouver sur Mars, il ne faudra pas seulement penser à
rechercher des bactéries, mais aussi des virus – virus
éventuellement pathogènes pour les humains, bien sûr.