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Dans
son ouvrage «Human, The Science behind what makes us unique»(1),
le neuropsychologue Michaël S. Gazzaniga recense et enrichit
les innombrables travaux ayant cherché à comprendre
les changements survenus dans l'histoire de l'évolution des
êtres vivants, grâce auxquels certains primates ont
pu devenir des « humains » différents de leurs
prédécesseurs, caractérisés par l'aptitude
au maniement des outils, au langage et à la conscience. Nous
en donnerons ultérieurement une recension plus détaillée.
Retenons que, dès le premier chapitre, il s'interroge sur
le rôle d'un facteur généralement considéré
comme déterminant dans l'hominisation, l'évolution
de la taille du cerveau ou encéphalisation.
Les
« gènes de l'encéphalisation »
On
considère généralement que l'accroissement
des capacités cognitives a été parallèle
à l'augmentation de la taille des cerveaux. Certes, il n'y
a pas un rapport fixe entre le coefficient d'encéphalisation
(rapport entre le poids du cerveau et celui du corps) propre à
chaque espèce et leurs aptitudes cognitives. D'autres causes
interviennent, notamment des différences dans les capacités
de connectivité interne propres à tel ou tel type
de cerveau. Par ailleurs comme il a été rappelé
lors du colloque précédemment
cité ici (The Sapient Mind), on montre
que les facteurs biologiques n'ont pas été seuls à
provoquer la marche vers l'hominisation. Vers - 60.000 ans, la biologie
et l'organisation du cerveau
ont cessé de se modifier et d'autres facteurs, dits épigénétiques
car résultant de l'interaction avec le milieu culturel, ont
entraîné le développement de capacités
telles que l'invention, le langage et le travail en commun. Il en
est résulté un processus d'enrichissement croisé
entre le génome, l'environnement et les êtres et outils
avec lesquels chaque individu interagit.
Sous
ces réserves, c'est bien cependant l'augmentation de la taille
du cerveau qui a marqué le départ de la différenciation
entre les hominiens et leurs congénères primates.
Or cette augmentation n'a pu résulter que de l'évolution
d'un certain nombre de gènes. Plusieurs d'entre eux ont été
identifiés il y a quelques années. Il s'agit notamment
des gènes Microcéphalin et ASPM dont les défectuosités
provoquent des désordres graves de développement physique
et mental. Ces gènes et d'autres analogues étaient
présents depuis longtemps dans les lignées de primates,
mais ils ont évolué rapidement après la divergence
entre hominiens et chimpanzés, ce qui laisse supposer qu'ils
ont bien été responsables de l'explosion de la taille
des cerveaux de nos ancêtres. Ils ont ainsi donné un
avantage compétitif considérable à ces derniers.
L'augmentation de la taille du cerveau n'a pas été
uniformément répartie. Elle a favorisé le néocortex
en général et certaines zones dans celui-ci, ainsi
que le cervelet et la matière blanche importante pour la
connectivité. Toutes ces régions sont déterminantes
pour le développement des fonctions cognitives supérieures,
y compris le langage.
On
sait qu'une question majeure se pose alors, celle que nous évoquions
dans notre article précité : pour quelle raison les
gènes commandant cette augmentation de taille et les conséquences
qu'elle a entraîné en matière de neurogenèse
ont-ils évolué de cette façon chez les hominiens
alors qu'ils ne le faisaient pas chez les autres primates ni d'ailleurs
chez les autres animaux ? Il ne semble pas que des différenciations
substantielles se soient produites de - 7 à - 2 millions
d'années, dans les milieux géographiques, forêts
et savanes, où vivaient les uns à côté
des autres les ancêtres de l'homo et ceux des chimpanzés.
Si les futurs hominiens s'étaient trouvés isolés
dans des milieux différents de ceux des autres singes forestiers,
ils auraient pu développer des mutations favorisant l'accroissement
des capacités cognitives de leurs cerveaux. Mais aujourd'hui,
on a tendance à penser que globalement les milieux étaient
les mêmes, aux époques capitales de la divergence.
Il n'est pas interdit d'imaginer cependant que les mutations favorables
se soient produites au sein de petits groupes s'étant par
hasard retrouvé isolés dans des éconiches très
restreintes, groupes à qui elles auraient conféré
rapidement un avantage compétitif considérable. Mais
l'explication semble un peu « tirée par les cheveux
».
Les
gènes du langage
L'aptitude
au langage complexe, apparue bien plus tard que l'accroissement
de la taille des cerveaux, ne pose pas les mêmes questions.
Il est évident depuis longtemps qu'elle possède une
base génétique. Il est évident aussi que le
processus épigénétique d'hominisation était
déjà en cours depuis plusieurs millions d'années.
Les mutations permettant aux cerveaux des humains de commencer à
s'engager dans des échanges langagiers ont donc trouvé,
aux alentours des années – 200.000, un environnement
favorable à leur sélection.
Aussi,
s'interroger sur les bases génétiques du langage ne
consiste pas à se demander pourquoi, subitement, les humains
se seraient mis à parler mais quels étaient les gènes
dont les mutations ont favorisé cette aptitude. La réponse
à cette question, activement étudiée aujourd'hui,
nécessite comme on le devine d'abandonner tout réductionnisme
génétique. Aucun gène n'existe dont on puisse
affirmer qu'il s'agit du gène du langage, brutalement apparu.
Là encore, l'évolution a été longue
et ses résultats complexes, d'ailleurs encore très
largement mal connus à ce jour.
De
la même façon que l'action des gènes Microcéphalin
et ASPM avaient été découverte en étudiant
des anomalies morphologiques, ce fut en étudiant des troubles
dans l'expression langagière présentés par
d'une famille britannique, les KE, que l'on identifia un gène
baptisé FOXP2 dont une mutation provoquait les troubles
en question. Le gène fut très rapidement baptisé
«gène du langage» ou «gène de la
grammaire». Plusieurs années après, il apparu
que les choses n'étaient pas si simples. Ce gène avait
évolué bien avant les dinosaures et se trouve aujourd'hui
présent sous des versions peu différentes chez de
nombreux animaux, allant des oiseaux aux chauves-souris et aux abeilles.
Il a été aussi identifié chez les néanderthaliens.
La protéine pour laquelle code le gène FOXP2,
dite aussi FOXP2, est très peu différentes, de l'homme
aux autres espèces. Cependant, on a montré qu'elle
avait enregistré deux changements récents dans les
200.000 dernières années, correspondant à une
évolution dans le gène FOXP2 survenue à
une époque contemporaine à celle de l'apparition des
premiers langages humains. Pour s'être répandue si
rapidement, cette mutation devait présenter un avantage évolutionnaire
important
Ceci
ne veut pas dire cependant que le gène FOXP2 soit
à proprement parler le gène du langage. Les choses
sont bien plus complexes. L'étude de son rôle dans
les nombreuses espèces où il est présent montre
qu'il s'agit d'un gène dit de transcription qui active de
nombreux autres gènes (plusieurs centaines sans doute) et
en invalide d'autres, au fur et à mesure du développement.
Il s'exprime durant la mise en place de nombreux organes, poumons,
œsophage, cœur et cerveau. Il commande l'apprentissage
et la mise en œuvre de nombreuses coordinations locomotrices
permettant par exemple à l'oiseau chanteur de former des
vocalises complexes ou à la chauve-souris d'utiliser son
système d'écholocalisation. Chez l'homme, ses défaillances
provoquent, comme l'avait montré l'étude de la famille
KE, des troubles divers de la coordination des muscles et centres
nerveux nécessaires au langage. Mais son action précise
sur l'organisation structurelle du cerveau et la croissance des
neurones, notamment au niveau des aires intervenant dans le langage
humain, reste encore à identifier. Des dizaines de gènes
sont impliqués par ailleurs dont plusieurs s'expriment différemment
chez l'homme et chez le chimpanzé.
Autrement
dit, si le gène FOXP2 n'est pas exactement le gène
du langage, tout en étant indispensable à la mise
en place et au développement des aptitudes langagières,
il reste à identifier les processus ayant permis voici 200.000
ans environ à nos ancêtres d'utiliser leurs potentialités
locomotrices pour échanger de véritables messages
à contenus symboliques. On a suggéré que les
premiers langages résultaient d'une combinaison de gestes
et mimiques, complétés de messages sonores du type
de ceux courants chez les animaux. Probablement. Mais là
encore, sous quelles impulsions et pour répondre à
quelles exigences ? Rien n'empêche de penser que, comme pour
l'utilisation des premiers outils, ce fut par un hasard judicieusement
exploité que les premiers inventeurs du langage en ont découvert
les vertus.
Quoi qu'il en soit, les philosophes de l'évolution pourront
retenir de ces travaux deux conclusions très différentes
:
Pour la
première, l'humain est véritablement spécifique,
comme souhaite le démontrer l'ouvrage de Michaël S.
Gazzaniga,
Pour la
seconde au contraire, il existe une grande continuité dans
le déploiement des gènes, qui relie en profondeur
les hommes et les autres animaux.
Notes
(1) Michaël S. Gazzaniga. "Human,
The Science behind what makes us unique" HarperCollins 2008
Pour
en savoir plus : On
trouvera sur le site http://www.well.ox.ac.uk/~simon/
un résumé des travaux sur le gène
FOXP2 réalisés par le Dr Simon Fisher, de l'Université
d'Oxford, qui fut l'un de ses découvreurs.