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Dans un article
que nous publions simultanément sur
ce site nous
envisageons la perspective selon laquelle la Chine entreprendrait
dans les prochaines années ou décennies la construction
dune vaste Intelligence Générale artificielle
(AGI) qui pourrait être fortement marquée par ses propres
valeurs civilisationelles. Si cette perspective inquiète
certains chercheurs en IA américains ou européens,
cest que lIA, tant aux Etats-Unis quen Europe,
marque le pas depuis des années. Cela tient à différentes
causes. Dune part, les crédits et chercheurs disponibles
sont attirés par les recherches militaires (par exemple la
réalisation de drones et satellites de plus en plus autonomes).
Ces recherches restent confidentielles, car leurs retombées
civiles sont étroitement réglementées. Dautre
part, détranges peurs, quasiment religieuses, continuent
à régner dans le domaine de lIA et dans celui,
associé, des cerveaux et consciences artificiels. On craint
de voir remettre en cause le préjugé selon lequel
il nest dintelligence possible quhumaine et que,
par ailleurs, il nest dintelligence humaine que dinspiration
divine.
On ne doit pas
cependant minimiser les énormes progrès réalisés
par lIA sous ses différentes formes depuis les origines.
Même si la prédiction dHerbert Simon en 1960 :
«Machines will be capable, within 20 years, of doing any
work a man can do." na pas été tenue,
il suffit de se référer aux travaux des différentes
sociétés savants consacrées à lIA,
par exemple en France lAssociation Française pour lIA,
ou Afia), pour sen rendre compte. Mais nos lecteurs savent
par ailleurs que les ambitieuses et semble-t-il très pertinentes
idées du professeur Alain Cardon relativement à la
réalisation dune conscience artificielle nont
jamais reçu de soutiens officiels.
Aux Etats-Unis
cependant, où lIA fut inventée il y a plus de
50 ans, un certain nombre de pionniers, rejoints par des chercheurs
plus jeunes, pensent aujourdhui quune nouvelle opportunité
souvre pour la définition dune IA tenant compte
des divers progrès réalisés par ailleurs :
nouvelles technologies de la communication, neurosciences computationnelles,
biologie évolutionnaire, etc.
Le MIT sengage
résolument dans cette direction, puisque il vient de lancer
un projet nommé Mind Machine Project, ou MMP, doté
dun budget de 5 millions de dollars programmé sur 5
ans. La somme de 5 millions peut paraître faible, au regard
des crédits bien plus importants consacrés par la
DARPA du Département de la défense à des thèmes
voisins. Mais aux USA il ny a pas de barrières étanches
entre agences, et le crédit sera sans doute augmenté
en cas de réussite. Certes, il faut toujours, face à
de telles annonces, tenir compte dune possible « intox »
destinée à décourager dautres tentatives
analogues de par le monde. Le prétendu projet de Calculateur
de 5e génération japonais en avait donné un
exemple emblématique dans les années 1970-80. Cependant,
concernant le MIT, laffaire parait sérieuse.
Le principe
servant de point de départ au projet et lui donnant tout
son intérêt consiste à revoir entièrement
les conceptions actuelles relatives au fonctionnement de lesprit,
de la mémoire et de lintelligence afin de mieux pouvoir
les transposer sur des bases matérielles artificielles. Lambition
affichée est de revenir aux présupposés fondamentaux
ayant guidé 30 ans de recherches sur lIA, afin de retrouver
les visions initiales qui avaient été gelées
faute des connaissances et des technologies adéquates. Selon
un des promoteurs du MMP, Neil Gershenfeld, il convient ainsi de
redéfinir lesprit, la mémoire et le corps tels
que lIA traditionnelle sétait efforcée
jusquà présent de les simuler.
Concernant lesprit
se pose la question de la modélisation de la pensée.
Le cerveau humain sest formé au cours de millions dannées
dévolution et comporte un ensemble complexe de solutions
et systèmes, auquel il fait appel pour résoudre les
problèmes qui se posent à lui. Malheureusement, les
processus quil utilise ne sont pas modélisables. LIA
dispose de son côté de nombreuses solutions dispersées
qui donnent de bons résultats dans des cas précis
mais ne peuvent à elles seules servir de base à la
construction dune IA générale. Lobjectif
serait aujourdhui de faire coopérer ces processus afin
dobtenir un outil général de résolution
de problèmes (general problem solver).
Concernant la mémoire, il est admis que le cerveau humain
navigue dans limmense stock de pensées et de souvenirs
quil a mémorisé au cours dune vie entière
sans utiliser des algorithmes précis. Il saccommode
au contraire des ambiguïtés et des no
n-pertinences. Vouloir que lIA utilise des processus rigoureux
de recherche en mémoire représente dune part
une impossibilité pratique et surtout, dautre part,
une erreur de direction. Il faut au contraire trouver des méthodes
gérant lambiguïté et linconsistance,
comme le fait le cerveau.
Concernant enfin léquivalent du corps pour un système
dIA, il conviendra également de changer de perspectives.
Selon Gershenfeld, les ordinateurs sont programmés pour écrire
des séquences de lignes de code. Mais le cerveau ne travaille
pas, là encore, de cette façon. Dans le cerveau, tout
peut arriver tout le temps. Gershenfeld propose une nouvelle approche
pour la programmation, intitulée RALA (pour « reconfigurable
asynchronous logic automata »). Lobjectif sera
de réorganiser les calculs sous forme dunités
physiques dans le temps et dans lespace, afin que la description
informatique dun système coïncide avec le système
quelle représente. On pourrait ainsi obtenir des traitements
en parallèle à un niveau de détail aussi fin
que celui réalisé dans le cerveau.
Le projet MMP regroupe 5 générations de chercheurs
en AI, à commencer par le plus ancien, Marvin Minsky. Il
est dirigé par Newton Howard, qui est venu au MIT après
des activités diverses dans lindustrie. Le financement
du projet provient de la Make a Mind Company presidée
par Richard Wirt, de Intel.
Les membres du projet se donnent de grandes ambitions, destinées
à exploiter les ressources désormais disponibles des
neurosciences observationnelles et dordinateurs capables de
performances élevées pour des coûts négligeables.
Cest ainsi que Marvin Minsky voudrait obtenir un système
capable de passer avec succès un Test de Turing renforcé,
par exemple lire un livre pour enfant, comprendre lhistoire
qui y est présentée, la résumer avec ses propres
termes et répondre à des questions raisonnablement
compliquées à son sujet.
Un autre objectif serait dobtenir ce que le groupe nomme des
« systèmes dassistance à la cognition ».
Ceux-ci pourraient dans un premier temps fournir des aides aux personnes
souffrant de déficits tels que la maladie dAlzheimer.
Mais plus généralement ils pourraient augmenter les
capacités cognitives des individus normaux. Ils identifieraient
exactement les informations dont les sujets auraient besoin pour
accomplir telle ou telle tâche et sefforceraient de
les mettre à leur disposition. Ils utiliseraient à
cette fin les bases de données personnelles disponibles ainsi
bien entendu que les ressources de lInternet. A plus long
terme, lobjectif serait de permettre aux cerveaux des individus
de se comporter comme li-Phone aujourdhui : faire
appel à des centaines dapplications permettant de résoudre
aussi bien les problèmes courants que les questions les plus
théoriques. Mais dans cette perspective, le cerveau n'aurait
pas besoin de lintermédiaire dun i-Phone. Ce
seraient les assistants à la cognition dont il disposerait
qui joueraient ce rôle, avec une efficacité que lon
voudrait bien meilleure.
Pour les
promoteurs du projet, un délai de 5 ans peut être considéré
comme convenable pour atteindre ces divers objectifs. i
On remarquera que lapproche retenue par le projet MMP reste
très axée sur ce qui avait fait la force du MIT dans
ce domaine, cest-à-dire lIA programmatique, si
lon peut dire. Les recherches faisant appel, par exemple,
à la génération de cognitions par des robots
évoluant en groupe et se dotant de concepts et de langages
comme lont fait les animaux supérieurs ne
Pour en savoir
plus
Mind Machine Project MMP http://mmp.cba.mit.edu/
Afia. Nouveau portail http://www.afia-france.org/tiki-index.php
On lira aussi de Gérard Sabah un petit ouvrage de présentation,
que vient de publier lAcadémie
des Technologies : « Sur lIntelligence artificielle
et la technologie ».
Pr Neil Gershenfeld Home page http://ng.cba.mit.edu/