Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
17 décembre 2009
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
[Science politique]
Du bon usage des manifestations sans complaisance.
La stratégie de la guerre du faible au fort
L'Europe,
face à ses grands concurrents, Etats-Unis, Chine, Inde, manque
du poids politique que donne l'espace, la population ou les matières
premières. Dans les confrontations avec ces puissances, elle
doit donc choisir entre se soumettre à celui qui parlera
le plus fort, ou passer à l'offensive, selon la formule célèbre
de Joffre (ou Foch) : «ma droite recule, ma gauche est menacée,
mon centre est enfoncé, la situation est excellente. J'attaque»
Mais
comment attaquer ? La question s'est posée à l'occasion
de la réunion de Copenhague qui devait décider de
mesures communes pour la lutte contre le réchauffement climatique
(18-19 décembre 2009). L'Europe qui avait proposé
de s'appliquer à elle-même des mesures courageuses,
n'a pas osé décider de le faire en l'absence d'un
accord de ses grands concurrents, Etats-Unis et Chine. Comme ceux-ci,
bien évidemment, n'avaient pas l'intention de la suivre,
elle a renoncé à son programme et a perdu toute crédibilité.
Dans un article consacré sur un autre site à cette
question, nous avions expliqué ce que, selon nous, il aurait
été important de faire, article que nous reproduisons
ci-dessous :
"Copenhague
ou la démission européenne
Si
l'Europe s'était rendue capable de parler en vraie puissance
face aux autres puissances, notamment les Etats-Unis et la Chine,
elle aurait pu jouer un rôle bien plus efficace qu'actuellement
pour obliger à la suivre les responsables de l'échec
de Copenhague.
Certains
se réjouissent de constater que, même si les chefs
d'Etats réunis à Copenhague n'ont pas pris de décisions
contraignantes concernant leurs propres émissions, ils ont
quand même montré que le monde tout entier commençait
à s'intéresser aux problèmes de réchauffement
climatique. Paris, dit-on, ne s'est pas construit en un jour. De
même, les Nations Unies ne réussiront pas en un jour
à mettre en place les nouvelles institutions et les nouvelles
décisions capables de gérer efficacement les politiques
de lutte contre le changement climatique et pour la protection de
l'écodiversité. Copenhague représente à
cet égard un premier pas que l'on pourra faire suivre, dans
les prochaines années, de décisions plus effectives.
Il
n'empêche que Copenhague demeure un échec par rapport
aux prétentions initiales et surtout par rapport à
l'urgence des besoins d'intervention contre la destruction des écosystèmes
qui ne fait que s'accélérer. Or l'Europe, si elle
s'était rendue capable de parler en vraie puissance face
aux autres puissances, notamment les Etats-Unis et la Chine, aurait
pu jouer un rôle bien plus efficace qu'actuellement pour obliger
à la suivre les responsables de cet l'échec.
Daniel
Cohn-Bendit, à notre avis, a eu parfaitement raison de préciser
ce qu'aurait du être la stratégie européenne
à Copenhague (France
Inter,18 décembre).
Il est utile de résumer ici cette stratégie car elle
devrait être reprise par les Européens dans tous les
conflits qui les opposent aux autres grandes puissances, par exemple
en matière de protection contre l'invasion de l'espace économique
par des entreprises étrangères ne respectant aucun
des lois sociales, fiscales et environnementales que l'Europe s'efforce
de faire prévaloir en son sein.
Une
guerre du faible au fort
Qualifions
ce qu'aurait dû être la stratégie européenne
de guerre du faible au fort. Dans le cas de la lutte contre le réchauffement
climatique, l'Europe, non sans mérite, avait réussi
à se fixer des objectifs exemplaires et commençait
à se donner les moyens de les faire appliquer (par exemple
avec une taxe carbone aux frontières). Mais elle n'a pas
osé affronter l'Amérique et la Chine en passant du
discours à l'acte. Autrement dit, l'Europe aurait du affirmer
à Copenhague que cette politique serait mise en oeuvre par
elle sans délais et quoi qu'il advienne.
Au
lieu de cela, l'Europe a remis son sort aux mains de ses rivaux,
en indiquant qu'elle n'appliquerait sa politique vertueuse que si
les USA et la Chine acceptaient des mesures fortes allant dans ce
sens. Comme ni l'USA ni la Chine ne voulaient s'engager, c'était
leur donner la capacité de repousser sine die l'application
d'une décision européenne souveraine. Autrement dit,
c'était abandonner la souveraineté européenne
et s'en remettre à la souveraineté des rivaux de l'Europe.
Mais
dira-t-on, que ce serait-il passé si l'Europe, continuant
à parler d'une seule voix, avait effectivement décidé
de prendre les mesures nécessaires pour concrétiser
l'objectif visant à réduire de 30% (pourquoi pas d'ailleurs
de 50% ?) sa production de gaz à effets de serre? Il se serait
passé que, la vertu étant généralement
plus contagieuse que le vice, elle aurait créé un
exemple que les autres Etats auraient été obligés
de
suivre, à
court ou long terme. Cependant, s'ils ne l'avaient pas fait, alors
l'Europe aurait pu légitimement employer la force pour se
défendre (force réglementaire, de type répressif).
En l'espèce, elle aurait menacé de taxer ou même
d'interdire d'entrée dans l'Union européenne les produits
provenant des Etats ne suivant pas son exemple.
Casus
belli, dira-t-on. Et alors ? Quand on veut un résultat, il
faut se donner les moyens de l'atteindre. Il faut assumer les sacrifices
pouvant en découler. Si la décision européenne
avait provoqué une guerre économique avec les Etats-Unis
et la Chine, il aurait fallu l'accepter, quitte à «
contrarier» certains intérêts européens,
ceux des importateurs de produits «made in China» par
exemple.
Que l'on se rassure d'ailleurs, ni la Chine ni l'Amérique
n'auraient tenu longtemps face à une position souveraine
européenne ferme, se traduisant par une fermeture temporaire
des frontières. Ils en seraient venus à capituler
sans le reconnaître, c'est-à-dire rejoindre l'Europe
dans ses positions sur le climat.
Malheureusement,
et malgré les effets d'annonces, Nicolas Sarkozy n'a menacé
ni nos partenaires européens ni les autres Etats d'un moindre
passage à l'acte français (suivi d'un passage à
l'acte européen). Autant dire que ses discours se voulant
vertueusement tonitruants n'ont pas été entendus,
ni à Bruxelles ni à Copenhague. Si bien d'ailleurs
que ni la délégation chinoise ni Barack Obama n'en
ont tenu le moindre compte. Pour eux, la France et l'Europe demeurent
des nains politiques, qu'il n'est même pas nécessaire
de paraître ménager. Obama a d'ailleurs jugé
bon de ne rencontrer aucun des "nains" européens.
Ce
n'est pas de cette façon que la France et l'Europe pourront
se faire entendre, que ce soit dans la suite du processus de Copenhague
ou dans la discussion des autres grands enjeux s'imposant à
la planète. Il faudra effectivement, pour reprendre l'expression
du Président français, que l'Europe change de braquet.
Changer de braquet et pas seulement dire que l'on va le faire, sur
le mode du "retenez moi ou je fais un malheur".
Comme
nous le suggérions à la fin de notre article, ce devrait
être dans tous les autres domaines de la confrontation avec
le reste du monde que l'Europe devrait appliquer cette stratégie
du faible au fort. Mais on objectera que pour pouvoir le faire avec
l'efficacité nécessaire, elle devrait disposer d'une
organisation politique centralisée lui permettant de se comporter
en grande puissance, ce qui est loin d'être le cas.
Les
Européens devraient-ils dans ce cas se résoudre à
l'impuissance ? Certainement pas. Nous pensons que dans certains
des Etats européens disposant encore d'un minimum de traditions
étatiques volontaristes, la même stratégie de
guerre du faible au fort devrait être appliquée en
interne. Nous l'avons indiqué dans l'article consacré
à Copenhague. Plutôt que d'attendre d'avoir l'accord
de ses partenaires européens pour mettre en oeuvre au plan
communautaire des objectifs ambitieux de réduction de la
production de gaz à effets de serre, la France pouvait très
bien tenter un coup de poker : décider de s'appliquer à
elle-même ces objectifs, avec tout ce que cela comportait
de risques et de sacrifices. Il y avait gros à parier qu'alors
les autres Etats européens auraient suivi cet exemple. Il
aurait été trop risqué pour eux de paraître
s'en tenir à l'écart.
Pourquoi
l'auraient-ils fait, nous demandera-t-on ? En quoi ne pas suivre
la France aurait été trop risqué pour ces Etats
? Parce que les opinions publiques, représentant une force
politique non négligeable dans des démocraties comme
les nôtres, les auraient contraint de le faire. Les dizaines
de milliers de manifestants pour le climat qui s'expriment désormais
en Europe n'auraient sans doute pas accepté que leurs gouvernements
se rangent explicitement du côté des gros pollueurs.
Ils auraient soutenu une position française courageuse et
auraient manifesté en ce sens.
Comment
auraient-ils dû manifester ? Gentiment, en signant des pétitions
? Ou de façon plus ou moins bruyante, sinon musclée
? Recommander de recourir à des manifestations sans concession
pour imposer des programmes de réforme peut paraître
irresponsable. De telles manifestations risquent systématiquement
d'être détournées par des casseurs ou autres
pêcheurs en eau trouble. Mais l'expérience montre que,
dans les démocraties européennes qui sont des démocraties
d'opinion, les manifestations raisonnablement violentes : celles
d'agriculteurs, d'étudiants, de salariés protestant
contre les délocalisations, de fonctionnaires s'élevant
contre les réductions d'effectifs, finissent par obtenir
certains résultats. Les gouvernements en ont peur et font
beaucoup pour éviter qu'elles ne s'étendent. Dans
le cas de la lutte contre le réchauffement climatique, si
des manifestations d'une certaine ampleur avaient été
décidées en France par les ONG et les syndicats, elles
auraient obligé le gouvernement français à
faire pression sur les institutions européennes pour qu'une
position dure soit adoptée.
Nous
pensons qu'aujourd'hui, dans tous les domaines où l'Europe
se bat pour sa survie, ce sera aux citoyens de «descendre
dans la rue» pour imposer des solutions protectrices : interdiction
de délocalisation, défense des services publics, relance
des investissements industriels, fermeture sélective des
frontières, etc. Ces citoyens s'exprimeront soit dans le
cadre des organisations syndicales et associations existantes, soit
spontanément. Ils demanderont comme le font aujourd'hui les
agriculteurs la prise de mesures européennes, mais à
défaut ils revendiqueront des mesures nationales. L'essentiel
sera qu'ils se fassent entendre de l'ensemble des opinions publiques,
afin que quelque chose bouge dans ce que les libéraux présentent
comme un ordre immuable du monde.
Dernière
question: pourquoi et comment les citoyens se mobiliseront-ils ?
Quelles images, quelles idées, fussent-elles simplistes,
seront-elles reçues par leurs cerveaux et les pousseront-elles
à agir, à escalader le Lion de Belfort, comme le montre
la splendide photo que nous republions ici ? Et d'où viendront
ces images, ces idées ?
Nous sommes pour notre part persuadés que les millions de
personnes qui comme nous utilisent Internet pour communiquer nos
idées jouent désormais un rôle capital en ce
sens. Nous avons l'impression de lancer des bouteilles à
la mer, mais finalement, des résultats en découlent.
Dans des sens certes inattendus, mais toujours préférables
à la passivité de l'inaction. Il n'est pas nécessaire
de se dire "méméticien" pour s'en convaincre.
On
observe d'ailleurs qu'aux Etats-Unis comme en Chine même,
lorsque des travailleurs de base commencent à manifester,
ils obtiennent certains résultats. Plus le monde se mondialisera,
plus les grands enjeux de la survie globale devront mobiliser les
foules, que ce soit dans les démocraties ou dans les régimes
autoritaires. Internet jouera évidemment un rôle important
dans ce sens. Mais il ne pourra remplacer l'engagement physique
de manifestants courageux prêts à affronter les conséquences
de l'expression directe.