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9 décembre 2009
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
[Science politique]
Notre contribution à l'heure de Copenhague
: entre la destruction des civilisations et l'avènement d'un
post-anthropotechnique
Dans divers articles précédents, nous avons souhaité
traduire l'idée selon laquelle une période nouvelle
s'était ouverte dans l'histoire de l'évolution des
êtres vivants sur Terre, il y a 7 ou 6 millions d'années
avant notre ère. Elle fut marquée par l'apparition
de primates sans doute mutés, capables de prêter une
attention soutenue à l'utilisation d'objets du monde matériel
pouvant améliorer leurs capacités de survie. Après
une longue latence, ces objets nommés aujourd'hui des outils
ont profondément modifié leurs inventeurs et utilisateurs,
en même temps qu'ils évoluaient eux-mêmes dans
le cadre de filières technologiques de plus en plus buissonnantes.
Cette
alliance entre le bio-anthropologique et la nature physique domestiquée
par les techniques a profondément transformé les conditions
de l'évolution spontanée des espèces vivantes
et de leurs cadres de vie. De nouveaux mondes matériels ont
été créés, associés à
d'autres mondes, très différents, que l'on qualifierait
aujourd'hui de virtuels ou informationnels, ceux des innombrables
cultures qui ont couvert la Terre et empli les esprits de représentations
symboliques. Des «niches» extrêmement proliférantes
ont ainsi été mises en place, sous la protection desquelles
les primates primitifs ont continué à évoluer
en conservant l'essentiel de leurs capital génétique,
mais en y ajoutant des bases épigénétiques
qui sont en train de les rendre extrêmement destructeurs pour
les autres espèces. Nous avons proposé de nommer "ère
de l'anthropotechnocène" la période de temps
ainsi inaugurée il y a quelques millions d'années
et qui se poursuit encore.
Les
contraintes évolutives s'étant imposées tout
le long de l'anthropotechnocène étaient évidemment
les mêmes que celles ayant gouverné l'apparition et
le développement de la vie pendant les quelque 4 milliards
d'années précédentes. Elles ont agi sur le
mode dit du "hasard et de la nécessité",
dit aussi de "l'hétéro-organisation", pour
reprendre le terme proposé par Jean-Jacques Kupiec. Cette
évolution illustre la pertinence de la vision fondatrice
de Charles Darwin : mutation, sélection, ampliation.
Il
s'ensuit de cette constatation qu'aucune finalité a priori
n'a guidé et ne guide encore l'évolution de l'anthopotechnocène.
Les types d'humains en résultant sont ce qu'ils sont et nul
ne peut prédire les nouvelles formes individuelles et sociales
caractérisant l'homo sapiens et ses productions. Les
changements sont loin de se ralentir. Tout laisse penser au contraire
qu'ils s'accéléreront.
Un
phénomène nouveau semble d'ailleurs s'être produi,
au sein des systèmes anthropotechniques : de nombreux observateurs
croient détecter une rupture d'équilibre au profit
des techniques. La vitesse et la diversité de leurs dynamiques
transformationnelles et constructivistes paraissent s'emballer.
Une
rupture au profit des techniques
Ceci
conduit à l'apparition de systèmes anthropotechniques
conjuguant des composantes techniques de plus en plus puissantes
et des composantes «anthropos» ou anthropiques,
c'est-à-dire biologiques et humaines, n'évoluant que
très lentement. Il en résulte ce que les bons éducateurs
évitent de faire : donner en guise de jouet des armes à
feu à des enfants, sachant qu'inévitablement ils en
feront un usage destructeur.
C'est
bien pourtant ce qui se passe aujourd'hui. Des systèmes technologiques
extrêmement efficaces sont en train de contrôler l'évolution
mondiale, y compris dans les pires des cas pour conduire à
des destructions générales, alors que les cerveaux
dont ils s'inspirent ne sont même pas ceux d'un enfant de
six ans (le dire ferait injure à ces derniers). Ce sont des
cerveaux ou plutôt des esprits semblables à ceux de
délirants paranoïdes irrécupérables dont
la neuropsychiatrie moderne commence tout juste l'étude scientifique.
Les
exemples abondent.
- Citons
la prise en mains des activités économiques mondiales
par des systèmes spéculateurs prédateurs fonctionnant
en temps réel grâce à la généralisation
des réseaux d'informatique financière, qui sont en
train de sortir renforcés de la crise actuelle.
- Citons aussi la prise en mains des esprits connectés, eux
aussi en temps réel, sur Internet, à l'intérieur
de réseaux dits sociaux captant à leur insu l'activité
mentale et physique des individus et les conditionnant à
penser et agir «correctement». On pense généralement
à Google et à ses ambitions commerciales. Mais qui
connaît encore le programme turc dit Anaposta (voir notre
article La censure
sur Internet).
Il
ne faut pas se bercer d'illusions. Le monitoring exercé sur
les communications en réseau de citoyens qui ne se doutent
pas de cette surveillance ne se limite pas ou ne se limitera pas
à cette tentative que d'aucuns jugeront un peu voyante. L'Union
européenne avec le projet Indect et surtout le Pentagone
avec la prise de participation du fonds de financement de la CIA
In-Q-Tel dans la firme Visible Technologies, feront la même
chose, sous couvert de lutte contre les comportements déviants,
comme nous l'avions indiqué il y a quelques semaines (voir
notre éditorial du 5 octobre dernier). Dans l'avenir,
ce monitoring sera grandement facilité par de puissants systèmes
d'intelligence artificielle adaptative tels que ceux dont notre
ami Alain Cardon a décidé de ne plus assurer le développement
- mais que d'autres ont très certainement adoptés.
Que
l'on ne se rassure pas : les systèmes anthropotechniques
prédateurs ne se limitent pas à ceux mettant en œuvre
des technologies un peu complexes. La simple ceinture de dynamite
ou la RPG7 utilisées par des enfants (voir sur le site Droits
de l'enfant "Les
enfants face à la guerre") ou des adolescents
formés par centaines à pratiquer ce que l'on appelle
pudiquement la guerre de 4e génération et dont la
volonté combattante est constamment renouvelée par
l'échange de SMS, peuvent suffire à mettre à
bas les systèmes économiques et la vie sociétale
des civilisations les plus sophistiquées. On ne voit guère
comment s'en prémunir.
Le
point qu'il faut bien voir est que les humains qui «prêtent»
leurs cerveaux à la construction et à la mise en oeuvre
de tels systèmes ne présentent pas individuellement,
en général, le profil des délirants paranoïdes
irrécupérables auxquels nous faisions allusion ci-dessus.
Il s'agit d'individus cultivés, capables de disserter indéfiniment
sur les bienfaits du libéralisme économique ou sur
le caractère hautement tolérant des textes fondateurs
des trois grandes religions monothéistes. Mais intégrés
dans tel ou tel des systèmes anthropotechniques que nous
décrivons, ils adoptent des comportements de groupe tout
différents. L'histoire ne fait que se répéter.
Le Junker prussien amateur de philosophie et de musique symphonique
se transformait en chef de camp tortionnaire lorsqu'il était
intégré au sein de la machine de guerre hitlérienne.
L'histoire
cependant n'est jamais écrite d'avance. C'est la grande leçon
qu'il faut retenir de la philosophie darwinienne appliquée
à l'évolution. Le pire arrivera très probablement.
C'est en tous cas ce dont nous sommes ici à peu près
convaincus. Mais des transformations différentes peuvent
survenir. Jusqu'où ces transformations pourraient-elles aller
?
Qu'attendre
de Copenhague ?
Revenons
à la question posée au début de cet article,
celle qui tourmente nompbre de personnes aujourd'hui : les homo
sapiens seront-ils capables de prévenir les destructions
dont ils sont responsables du fait de la croissance de leurs consommations,
de leur multiplication démographique, de l'exaltation jusqu'à
la fureur de leurs convictions religieuses ? Il s'agit de ce que
Jean-Paul Baquiast a nommé dans un livre à paraître
prochainement chez Jean-Paul Bayol «Le paradoxe du sapiens».
Le sapiens est sapiens, certes, mais il ne l'est pas à la
hauteur des défis qui l'attendent.
Quelle
conséquence tirer de cette constatation ? Pour éviter
de s'engluer dans des débats moralisateurs sans base scientifique,
nous avons introduit l'hypothèse que les vrais acteurs des
catastrophes qui s'annoncent ne sont pas les homo sapiens
tels que les définit un humanisme naïf, mais des superorganismes
associant des ressources bioanthropologiques et des ressources technologiques,
que nous nommons "systèmes anthropotechniques".
Ils contrôlent dorénavant une grande partie de l'évolution
de la biosphère terrestre.
Nous
avons essayé de montrer que ce contrôle restait globalement
aveugle. Si en effet à titre individuel, les mieux équipés
en capacités cognitives de ces systèmes peuvent plus
ou moins bien se représenter leur avenir à court terme
et adopter des prescriptions de conduite relativement efficaces
visant leur survie immédiate, ils sont impuissants à
transposer ces processus cognitifs, anticipateurs et prescripteurs
à l'échelle de la planète tout entière.
La
raison en est qu'ils ne constituent pas encore, à eux tous
- sauf de façon embryonnaire, un supersystème cognitif
planétaire doté d'une vision globale du monde, d'instruments
d'observation universels et d'un modèle de soi lui-même
universel. Un modèle capable d'émettre des prescriptions
salvatrices ayant quelque chance d'être applicables en l'état
actuel des conflits entre pouvoirs. Et notons que même si
certains réseaux d'observation scientifique émettent
ces prescriptions parce que l'évolution les a équipés
pour cela, leurs messages se perdent dans le tumulte résultant
des conflits darwiniens entre stratégies égoïstes,
corporatistes, gouvernementales, religieuses.
Cette
situation pourrait-elle changer ?
Atitre d'hypothèse résolument optimiste, imaginons
que la complexification croissante des échanges d'information
entre systèmes anthropotechiques entraîne un développement
massif de réseaux globaux d'observation et de traitement
des données sur un mode intelligent. Ce phénomène
favoriserait ae multiplication, la mise en compétition et
la symbiose d'approches scientifiques de toutes disciplines bien
plus nombreuses que celles existant aujourd'hui. On verrait alors
se constituer ce que nous avons nommé, dans d'autres publications,
une "hyperscience". L'accumulation d'observations faites
sous des angles différents et provenant d'observateurs-acteurs
disposant d'instruments différents, générerait
un certain nombre de prescriptions «constructivistes»,
sur le mode de "il faut faire telle ou telle chos" que
les systèmes finançant les recherches n'auraient aucune
raison de ne pas suivre pour leur compte et de ne pas chercher à
diffuser autour d'eux. Ils en tireraient des avantages compétitifs
certains sur leurs concurrents enfermés dans des façons
traditionnelles, souvent inefficaces et conflictuelles, de voir
le monde.
Mais
pourquoi, même en ce cas, penser que les grands systèmes
dominants ne visant qu'à conserver leurs pouvoirs actuels,
industriels du pétrole et du charbon qui exploiteront jusqu'au
bout les réserves disponibles, massacreurs d'océans,
tueurs d' « incroyants » et autres fanatiques imperméables
au dialogue, relâcheraient leurs pressions?
Parce que, pensons-nous, ils n'auraient pas d'autres solutions que
de redevenir raisonnables. Nous postulons en effet, à tort
ou à raison, que les prévisions de James Lovelock
ou d'autres éco-pessimistes se réaliseront : un bouleversement
des civilisations s'amorcera dès les prochaines décennies.
Ou bien les Terriens disparaîtront après avoir sombré
dans une noire barbarie, ou bien ils seront pénétrés
par une espèce de sagesse collective découlant de
l'hyper-science telle qu'envisagée ici.
Mais notons que
cette perspective encourageante, si elle prend forme, le fera spontanément,
de même que le feraient les perspectives catastrophiques que
nous venons d'évoquer, au cas où elles se concrétiseraient.
La co-évolution symbiotique des vivants et des techniques,
évoquée dans l'ouvrage «Le paradoxe du sapiens»
à paraître, est généralement mal comprise.
On perçoit bien l'évolution des techniques mais très
mal celle des corps et des cerveaux qui se déroule en association.
Avec l'illusion que l'intelligence humaine (éventuellement
renforcée de la morale) est potentiellement toute puissante,
on se refuse à voir que cette co-évolution relève
de la logique darwinienne stricte, résumée par le
principe du hasard et de la sélection. Elle n'est pas complètement
prévisible et moins encore contrôlable par la raison.
Les facteurs en cause, dont d'ailleurs beaucoup nous échappent,
obéissent à des lois que la science n'identifie, quand
elle le fait, qu'avec retard.
Ceci
ne veut pas dire que la raison, la morale et plus généralement
les politiques publiques n'aient pas d'influence sur les transformations
du monde. Tout ce qui relève de l'action culturelle (idées
nouvelles, projets de réformes, contestations diverses) entraîne
des conséquences. Manifestons, manifestons, il en restera
toujours quelque chose. Il serait irresponsable de «désespérer
Billancourt» (Sartre) en prétendant que le volontarisme
n'a pas d'effets.
Mais
on doit se persuader qu'il n'existe pas en nous d'homoncule volontariste
capable de décider dans quel sens manifester. Si nous le
faisons, c'est parce que le besoin en a émergé depuis
longtemps dans les organismes biologiques et dans les corps sociaux
auxquels nous appartenons. Il emprunte nos voix pour se faire entendre.
De plus l'influence de nos discours et de nos actions est contrebalancée
en permanence par de nouveaux phénomènes hors de notre
portée directe, que nous provoquons souvent et qui surgissent
de façon imprévue. Nul malheureusement n'a encore
signalé l'apparition du «cerveau global» envisagé
plus haut, capable de produire des représentations du monde
et de son évolution susceptibles d'aider à mieux maîtriser
les processus évolutionnaires qui nous impliquent tous.
Cependant,
pourquoi ne pas envisager que les contenus hyper-scientifiques formalisés
et transmis sur les réseaux technologiques ouverts (ceux
de l' « open science ») puissent exercer en
retour un effet sélectif sur les multiples mutations et micro-mutations
affectant à tous moments les homo sapiens participant à
ces réseaux ? Les déterminismes biologiques hérités
du passé animal et anthropologique de ces sapiens pourraient
peut-être alors s'en trouver modifiés, dans le bon
sens si l'on peut dire, c'est-à-dire celui de la conservation
sur Terre de formes de vies et d'intelligences éventuellement
augmentées.
On
verrait en ce cas apparaître, non pas des post-sapiens (ou
post-humains comme on le dit trop souvent en continuant à
s'abuser sur le caractère quasiment divin de l'humain), mais
des systèmes post-anthropotechniques capables spontanément
de faire un usage intelligent de leurs connaissances scientifiques
et de leurs acquis technologiques. Les historiens de l'avenir, s'il
en est, pourraient alors parler d'un « post-Copenhague
».
Pourquoi
ne pas rêver un peu ? S'ils survivaient aux destructions massives
qui s'annoncent, ces futurs systèmes post-anthropotechniques
pourraient alors disposer d'expériences leur permettant de
se confronter à terme avec des mondes encore aujourd'hui
inhabitables, voire ultérieurement avec des formes de vie
ou d'intelligence s'étant développées ailleurs
dans le cosmos proche.
Le
paradoxe du sapiens que nous avons essayé de signaler
changerait alors brutalement de sens. Le nouveau paradoxe, paradoxe
2.0, pour parler comme les informaticiens, serait que des sapiens
encore tout frais émoulus des savanes africaines du pléistocène
puissent s'acclimater sur des mondes tels que les déserts
terrestres, la planète Mars ou les satellites de Saturne.
Mais il s'agirait alors d'une toute autre histoire, que nous laisserons
à nos lecteurs le soin d'imaginer.