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25 janvier 2009
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Où peut bien se trouver lesprit ?
Esprit es-tu
là ? Salon de Londres 2009
Nous
rendrons compte prochainement d’un ouvrage de Andy Clark
: Supersizing the Mind: Embodiment, action and cognitive
extension, Oxford University Press 2008, qui pose cette
question et lui propose des solutions. Pour lui, l’esprit,
qu’il distingue de la conscience, ne réside pas
seulement dans le cerveau, mais aussi dans une grande variété
de supports développés au sein des sociétés
humaines, notamment ceux fournis par les réseaux technologiques
modernes. Il développe dans son livre le concept d’
« esprit étendu » (Extended Mind).
A première vue, cette idée ne parait pas très
originale. Elle a seulement l’intérêt d’éliminer
deux séries de thèses, malheureusement encore
très répandues. Pour les premières, l’esprit
est une sorte de don de Dieu qu’il est impossible de
localiser sur des bases matérielles, fussent-elles
celles du cerveau humain, malgré sa complexité.
Il s’agit des thèses spiritualistes ou dualistes.
Les autres considèrent que l’esprit est essentiellement
une création du cerveau humain individuel. Celui-ci,
précisément à cause de sa complexité,
permet aux individus « souverains » non seulement
de se représenter le monde d’une façon
globale, mais aussi d’y agir librement. Nous pourrons
les définir comme des thèses humanistes individualistes,
en ce sens qu’elles exaltent les capacités de
l’Homme en général et de l’individu
humain en particulier. Elles oublient évidemment les
relations qui unissent l’espèce humaine à
toutes les autres espèces et à l’environnement
physique, comme celles qui unissent les individus humains
entre eux et à leurs outils, à travers les réseaux
d’échange sociaux et les technologies de la communication.
Pour
notre part, nous n’apprendrons rien à nos lecteurs
en disant que nous défendons fermement la thèse
de l’Esprit étendu et réparti. Nous
examinerons dans un futur article ce qu’en dit exactement
Andy Clark. Mais d’ores et déjà, le
commentaire que donne le philosophe David Chalmers en introduction
au livre nous convient tout à fait : «
When parts of environment are coupled with the brain in
the right way, they become parts of the mind »,
que nous pourrions traduire de la façon suivante
: « Quand le cerveau d’un individu est connecté
d’une certaine façon avec des entités
du monde extérieur, celles-ci deviennent des composants
de son esprit ». C’est à partir de ce
postulat que nous avons proposé le concept de superorganisme
ou complexe anthropotechnique. Ce concept, pour nous, doit
se décliner au niveau de l’individu comme du
groupe.
Dans
le superorganisme anthropotechnique « homme + automobile
», par exemple, le cerveau de l’utilisateur
individuel d’automobile, un Mr. X ou un Mr. Y. , intègre
des représentations de l’automobile, acquises
à partir de la pratique de cet engin ou des idées
et images circulant à son sujet. L'ensemble joue
un rôle plus ou moins important dans la construction
de la « mentalité », nous pourrions aussi
dire dans la construction de l’esprit, qui le caractérise
en tant qu’utilisateur de l’automobile. Mais
il existe aussi un esprit collectif grâce auquel l’automobile
en tant qu’objet générique est vécue
par la société de ses utilisateurs. Cet esprit
collectif se forme par la conjonction des esprits individuels
au sein des réseaux technologiques eux-mêmes
envahis par des représentations communes de l’automobile
et de ses usages. En découlent notamment les comportements
de groupe propres aux automobilistes.
Dans
les deux cas, rappelons-le, l’« esprit-automobile
» (l’état d’esprit – automobile)
se forme et détermine les actions des individus bien
en amont des processus de prise de conscience individuelles
et collectives. Le processus est très largement invisible
de l’extérieur et imperceptible ou inconscient
de l’intérieur. La prise de conscience intervient
a posteriori, après qu’un certain état
d’esprit se soit imposé au niveau de l’individu
ou du groupe. Elle se borne à en signaler la présence,
toujours incomplètement d’ailleurs. Cette prise
de conscience cependant, nous l’avions rappelé
en discutant des effets moteurs de la conscience, peut avoir
des conséquences en retour sur les comportements
et sur les mentalités. Mais là encore, ces
conséquences ne sont pas « volontaires »,
au sens naïf du terme. Elles se produisent de façon
émergente, pour reprendre une expression souvent
employée, parce qu’utile.
Ceci
dit, on ne peut pas disserter sur l’esprit (pas plus
d’ailleurs que sur la conscience) sans s’être
mis d’accord sur ce que l’on entend par ce terme.
Au sens matérialiste, l’esprit peut être
défini comme « Principe de la pensée,
activité intelligente, intelligence »
(Larousse) . Nous pourrions aller plus loin et dire que
l’esprit est une propriété de l’être
humain (et pas seulement de son cerveau) qui lui permet
de se comporter de façon rationnelle, la raison elle-même
se définissant par « ce qui s’oppose
au sentiment, à l’intuition, qui ramène
à la réalité (Larousse). En admettant
que les animaux puissent eux-mêmes faire dans certaines
circonstances preuve d’esprit, nous voyons que l’embarras
que nous avons à définir le concept d’esprit
d’une façon simple le range, avec d’autres
termes voisins comme l’intelligence et la conscience,
parmi les faux amis du scientifique (d'autres parleraient
de "poubelles conceptuelles".
Mais
peu importe pour nous à ce stade. Si nous admettons
que l’esprit humain ou si l’on préfère
son cerveau intelligent prend des décisions «
rationnelles » en s’appuyant sur des connaissances
directement acquises par l’expérience ou obtenues
à partir de mémoires externes, nous sommes
obligés d’admettre deux choses. D’abord
ce processus n’est pas spécifique à
l’homme. Il est extrêmement répandu au
sein des espèces animales les plus diverses. La vaste
panoplie des langages naturels de communication, ne fut-ce
que gestuels, le montre. L’esprit fait partie de façon
inséparable, si l’on peut dire, des constructions
sociales et plus généralement des éco-niches
que chaque espèce construit en se développant.
Il est donc nécessairement réparti. Mais il
prend des formes différentes, selon les espèces
et selon la façon donc celles-ci s’articulent
avec le monde extérieur. De plus, à l’intérieur
d’une même espèce, il varie beaucoup
en fonction non seulement des individus qui prennent des
décisions, mais aussi des situations et circonstances.
Le
deuxième point à retenir est que, chez l’homme
moderne, qui interagit avec beaucoup d’outils et de
technologies différentes, les manifestations de l’esprit,
à supposer qu’elles se greffent sur des bases
neurales identiques ou voisines, différent beaucoup
selon les circonstances. Elles peuvent entrer en conflit
darwinien. Leurs différences tiennent à ce
que les outils et technologies avec lesquels l’individu
a interagi dans la construction de ses contenus cognitifs
ont formaté une partie de son corps et de son cerveau
selon des façons différentes, indélébiles
ou temporaires, le tout dans des sphères distinctes.
Cela est vrai au plan de chaque individu. La même
personne ne fait pas preuve du même esprit quand elle
conduit une automobile ou quand elle s’occupe de son
jardin. Mais cela est vrai aussi au plan des groupes. Il
est évident que l’esprit-automobile n’est
pas le même dans les sociétés nord-américaines
fortement motorisées et dans les populations nomades
de Sibérie (encore que l’esprit automobile
soit très contagieux, au fur et à mesure que
s’étend l’usage de cet outil).
Mais
comment étudier les formes et les modes d’action
d’un esprit (Mind) à ce point polyvalent,
distribué et interconnecté avec des technologies
de plus en plus variées ? Il faut conjuguer les neurosciences,
les théories de l’information, la physiologie
et la psychologie évolutionnaires, l’éthologie
et bien d’autres disciplines. Nous ne sommes pas loin
alors d’une des formes de l’hyperscience dont
dans d’autres articles nous essayons de faire la promotion.
L’effort devrait cependant en valoir la peine. Si l’on
cherche à savoir pourquoi les hommes s’attachent
imperturbablement à des outils et pratiques qui sont
réputés conduire à l’anéantissement
prochain les 4/5 des espèces vivantes et une bonne
partie de l’humanité, il serait utile de décrypter
leurs ressorts les plus profonds(1).
Note 1)
Notons que le chimiste et environnementaliste britannique
James Lovelock, du haut de ses 90 années d’expérience,
considère qu’il n’y a rien à comprendre
dans cette marche à l’anéantissement.
Il s’agit d’un évènement de portée
quasi cosmologique qui s’est déjà produit
plusieurs fois sur Terre et se reproduira. Le climat et l’environnement
physique seront profondément modifiés, la plupart
des animaux complexes seront conduits à l’extinction
ou tout au moins obligés de changer radicalement d’habitat.
L’humanité elle-même, au lieu d’atteindre
les 9 à 10 milliards d’individus aujourd’hui
prévus pour 2050, sera réduite à un petit
milliard, sinon moins. Mais la vie repartira sur de nouvelles
bases, comme le fera d’ailleurs l’humanité
future. James Lovelock compare les humains actuels aux premiers
organismes ayant maîtrisé la photosynthèse.
L’oxygène qu’ils ont répandu dans
l’atmosphère a tué la plupart des organismes
précédents. Mais dans ce nouvel environnement,
de nouveaux organismes se sont rapidement développés.
Il se peut que l’humanité actuelle laisse en
héritage à ses rares descendants un milieu technologique
intelligent, nouvel oxygène où se développeront
de nouvelles formes d’Esprit réparties, mieux
adaptées que les nôtres pour faire face aux défis
nés de notre propre développement. (NewScientist,
entretien, « We are doomed, but it’s not all
bad » 24 janvier 2009, p. 30). Lovelock publiera
en février prochain chez Basic Books un nouveau livre,
"The vanishing face of Gaïa", dont nous rendrons
compte.