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De l'émergence éventuelle
d'une hyperscience. Pourquoi ? Comment ?
Nous
avons plusieurs fois souligné le besoin de voir apparaître
une «hyperscience» capable d'élargir les ambitions
et les méthodes de la science actuelle afin de répondre
à des questions devant laquelle celle-ci semble de plus en
plus impuissante(1). Mais que pourrait
être cette hyperscience ? S'affranchira-t-elle des difficultés
et limites auxquelles se heurte aujourd'hui la recherche scientifique
? L'hyperscience est-elle déjà en train de prendre
forme sans que nous en ayons conscience ?
1.
Le processus de la recherche scientifique expérimentale
La
rationalité dite occidentale repose sur le postulat que la
recherche scientifique expérimentale est la meilleure façon
dont disposent les cerveaux humains pour se représenter le
monde et y agir au mieux de leurs intérêts de survie
dans un monde soumis à l'évolution darwinienne.
Le
processus dit de recherche scientifique expérimentale peut
être défini comme une démarche continue et mondiale
se déroulant en plusieurs phases : le chercheur jette un
regard aussi naïf que possible sur le monde, note les incohérences
ou obscurités découlant des explications du monde
(modèles ou lois) dont il dispose, émet des hypothèses
permettant de modifier ces lois afin qu'elles puissent répondre
aux difficultés observées, soumet ces hypothèses
à l'épreuve de la vérification expérimentale
et finalement modifie les lois pour tenir compte de celles, et uniquement
de celles des hypothèses qui ont été confirmées
par les expériences. Les lois en vigueur à un moment
donné, les conditions de l'observation permettant de noter
incohérences et obscurités, les hypothèses
correctrices, les vérifications expérimentales et
la mise en mémoire des résultats sous forme d'un ensemble
global de lois sont mutualisés à l'échelle
de la collectivité mondiale des chercheurs et citoyens acceptant
de coopérer dans ce processus.
Il
faut souligner d'autres points importants. Etant conçues
pour être vérifiées expérimentalement,
d'une façon admise par la collectivité des chercheurs,
les hypothèses excluent les affirmations a priori fruits
de l'imagination des individus ou des traditions philosophiques
et religieuses refusant les protocoles expérimentaux scientifiques.
Par ailleurs, le système d'ensemble évolue en permanence,
fonction des nouvelles observations et des nouvelles hypothèses,
dans un sens globalement favorable au renforcement de se cohérence
et de sa puissance descriptive-constructive. On peut donc légitimement
évoquer à son propos le concept de « progrès
scientifique », se traduisant localement par une diminution
de l'entropie globale.
La
recherche scientifique expérimentale s'est développée
historiquement à partir des processus empiriques de recueil
des connaissances, que l'on peut qualifier de pré-scientifiques.
Ces derniers processus sont inconscients chez les animaux et ne
sont que partiellement conscients chez les humains. Ils continuent
à s'exercer dans la vie de tous les jours, chez les individus
comme au niveau des groupes. Ce faisant ils peuvent jouer un rôle
utile à la création de l'hypothèse scientifique,
comme précurseurs de la méthode scientifique, notamment
dans les domaines nouveaux. Mais souvent aussi ils s‘opposent
aux résultats de la méthode scientifique en voulant
demeurer une source soit exclusive, soit parallèle de connaissance.
2.
Un regard critique nouveau sur la démarche scientifique expérimentale
Si
la recherche scientifique expérimentale demeure pour la rationalité
occidentale la seule façon d'acquérir des connaissances
scientifiques sur le monde, il est indéniable qu'au cours
des âges et singulièrement dans les dernières
décennies, elle a du tenir compte de nouvelles façons
de décrire le monde et souvent de se décrire elle-même.
Il en est résulté non une remise en cause du processus
d'ensemble, mais le développement d'un regard critique tenant
compte de différences dans les méthodes et donc de
l'impossibilité de considérer les résultats
comme généralisables sans précautions. On peut
parler de l'extension d'un certain relativisme méthodologique,
terme non pas péjoratif mais signifiant un refus renouvelé
des facilités du dogmatisme scientiste. Les sources de ce
dogmatisme ont toujours été nombreuses, du fait que
la science est, comme tout comportement collectif, le produit d'activités
sociales soumises au poids des structures les produisant et visant
donc à s'imposer en abusant de l'argument d'autorité.
2.1.
Le premier de ces regards critiques n'est pas nouveau. Il découle
de la prise en compte des découvertes de la physique quantique.
Celle-ci a généré une nouvelle épistémologie
bien décrite par Miora Mugur Schachter(2)
se traduisant notamment par une remise en cause du « réalisme
» ou croyance en l'existence d'un réel en soi indépendant
de l'observateur. En conséquence de cette remise en cause,
l'observateur-expérimentateur ne peut plus être considéré
comme extérieur au couple (observé – instrument)
mais comme participant avec lui à la construction d'un «
réel relativisé ». Celui-ci, par voie de conséquence,
ne pourra être décrit que par des modèles probabilistes.
Si, à en croire des hypothèses récentes, le
cerveau fonctionnait sur un mode dit bayésien, il n'y aurait
là rien de surprenant(3).
Cette
approche s'est étendue à beaucoup de sciences dites
macroscopiques, où elle a contribué au renouvellement
du regard scientifique traditionnel. Elle a notamment permis d'abandonner
la croyance naïve au réalisme et à l'objectivité
de l'observateur qui caractérise encore la plupart de ces
sciences et les conduit à sous-estimer la complexité
du processus d'observation. L'intrication des relations entre le
regard cognitif et le monde extérieur est ainsi apparue plus
clairement. On ne doit jamais oublier que l'observateur (le sujet)
participe avec ses intérêts propres à l'élaboration
des hypothèses, expériences et lois. Ceci impose une
critique systématique de la façon dont les connaissances
sont acquises dans la recherche scientifique expérimentale,
et plus généralement dans tous regards descriptifs-normatifs
sur le monde. Il ne s'agit pas d'en revenir au subjectivisme pré-scientifique
mais d'élargir et enrichir les méthodes de la recherche
scientifique expérimentale.
Observons
que la cosmologie pose un problème particulier car elle mêle
le « non-réalisme » de la physique quantique
indispensable à la théorisation des états ultimes
de l'univers et le réalisme supposé nécessaire
à l'observation des objets macroscopiques peuplant l'espace
visible. Il ne semble pas que des choix clairs entre les deux démarches
aient été faits.
2.2.
Un second regard critique sur la science contemporaine découle
des progrès des sciences cognitives associées aux
neurosciences et à la psychologie évolutionnaire.
Ces progrès ont posé la question du rôle du
corps en général et du cerveau en particulier dans
le recueil des résultats de leur interaction sensorielle
et motrice avec le monde extérieur, aussi bien chez l'animal
que chez l'homme, que ce soit au niveau des représentations
dites inconscientes ou au niveau des représentations conscientes.
Les rôles joués dans la production des connaissances
scientifiques par l'évolution épigénétique
(interaction entre les appareils sensorimoteurs et les bases neurales
définis par le génome et le monde extérieur)
ainsi que par les échanges au sein des groupes, via les pratiques
communes et les langages symboliques, ont été soulignés
en conséquence.
Observons
dès maintenant que ce point soulève la question de
la légitimité des mathématiques, fondement
essentiel de la recherche scientifique expérimentale: sont-elles
« dans le cerveau de l'observateur » ou dans la nature
? Dans ce premier cas, peuvent-elles toujours être crédibles
dans leurs affirmations (lesquelles sont souvent invérifiables)
visant à décrire le monde, si l'on considère
qu'elles sont à la fois juge et partie : partie du cerveau
observateur et juge de la pertinence des observations produites
par celui-ci. Mais si les mathématiques n'étaient
pas « dans le cerveau », où seraient-elles dans
la nature ? Il est difficile de les considérer comme une
réalité en soi sur le modèle des Idées
platoniciennes (Connes).
2.3.
Enfin, on commence à prendre en compte le rôle moteur
des instruments et de leurs évolutions technologiques dans
la production des connaissances et plus généralement
dans le « formatage » des cerveaux des observateurs.
C'est généralement la découverte et l'usage
de nouveaux instruments qui font apparaître des incohérences
nécessitant de nouvelles hypothèses et de nouvelles
expériences. Mais ce progrès des instruments n'est
pas uniquement, comme on le croit naïvement, le résultat
d'une demande des chercheurs visant à mieux comprendre le
monde. Il apparaît que les instruments scientifiques constituent
un produit particulier de l'évolution des technologies en
symbiose avec le développement des humains. Ces technologies,
y compris leurs applications instrumentales, évoluent selon
des processus propres encore mal connus, au sein de ce que nous
avons appelé des superorganismes ou systèmes anthropotechniques
ou bioanthropotechniques. De tels systèmes ont pris naissance
dès l'utilisation des premiers outils par les hominidés.
Ils ont acquis de plus en plus d'importance au cours des siècles,
jusqu'à façonner ce que l'on nomme désormais
l'anthropocène (que nous préférons nommer l'anthropotechnocène).
De
plus, les ressources instrumentales sont en train de muter aujourd'hui
avec l'apparition d'entités technologiques auto-adaptatives
(robots autonomes, formes de vie synthétiques) susceptibles
de modifier de façon pratiquement imprévisible l'organisation
des corps et des cerveaux des êtres vivants actuels, comme
les processus d'acquisition et de mémorisation des connaissances
scientifiques. Les futures intelligences artificielles autonomes
s'inséreront-elles dans la compétition intellectuelle
afin de produire et vérifier des hypothèses scientifiques
originales ?
On
posera aussi la question du rôle que pourront jouer les réseaux
numériques sous forme de cerveau global (global brain) interconnectant
les cerveaux individuels et collectifs. Ce cerveau global devrait
en principe renforcer le processus de la recherche scientifique
expérimentale, en renforçant la compétition
entre les acteurs de la recherche en vue de produire des hypothèses
et diffuser les résultats des expérimentations.
3. Des lacunes persistantes
Ce
nouveau paysage d'acteurs produisant (construisant) de la connaissance
scientifique devrait entraîner une augmentation exponentielle
de l'ensemble des connaissances scientifiques et des technologies
leur servant de support. C'est bien ce que suspectent certains experts
futurologues en prévoyant l'avènement dans quelques
années ou décennies d'une « Singularité
» se traduisant par un développement convergent et
exponentiel des sciences et technologies nouvelles. Grâce
à cette Singularité, les crises actuelles, environnementales,
énergétiques, alimentaires et autres trouveraient
des réponses, tandis que de nombreux problèmes théoriques
actuellement sans solutions seraient résolus. C'est pourtant
le contraire qui peut être observé aujourd'hui. Plus
la connaissance scientifique avance, plus elle soulève de
questions ou identifie de phénomènes paraissant énigmatiques.
Ces lacunes laissent beaucoup de champ, malheureusement, aux explications
non scientifiques.
3.1.
On connaît déjà certaines de ces lacunes. Le
monde scientifique affirme pouvoir les résoudre à
plus ou moins court terme. Mais en attendant, il ne le fait pas.
Des ruptures paradigmatiques imminentes sont annoncées, mais
ne se produisent pas. C'est le cas en physique microscopique aux
niveaux quantiques et, pour reprendre une expression qui se répand,
infra-quantiques, en attendant la synthèse non encore faite
entre la mécanique quantique et la physique gravitationnelle.
Une
telle synthèse aurait probablement des conséquences
sur la solution des nombreux problèmes soulevés par
la cosmologie théorique (vide, trous noirs, matière
sombre, énergie sombre). Mais là encore, les théoriciens
sont obligés, faute peut-être d'hypothèses nouvelles,
d'attendre les résultats d'expériences coûteuses
souvent remises à des temps meilleurs. L'observation n'est
pas nouvelle mais mérite d'être rappelée en
permanence car elle marque peut-être des limites absolues
à la recherche scientifique expérimentale, due par
exemple aux insuffisances des cerveaux et organismes humains (que
ne compléteraient pas des intelligences artificielles comme
évoqué ci-dessus).
3.2.
Bien d'autres difficultés relèvent de la physique
et de la biologie macroscopique, pour lesquelles les outils théoriques
semblent encore insuffisants. On citera sans insister les questions
intéressant la genèse de la vie ou la production des
faits de conscience dans ce que les neurobiologistes nomment (Changeux,
Dehaene) l' « espace de travail global conscient ».
De telles questions non encore résolues sont lourdes de conséquences
méthodologiques car elles posent la question plus fondamentale,
déjà évoquée ici à propos des
mathématiques, de la capacité d'un organisme vivant
ou d'un cerveau à se comprendre lui-même.
3.3.
A une autre échelle associant le biologique, le neurologique
et les technologies, se pose avec de plus en plus d'acuité
la question de savoir si la science est capable de se représenter
et prédire les grands évènements qui bouleversent
le monde actuel en y multipliant des crises destructrices. Les sciences
classiques, économiques, financières, sociologiques,
politiques prétendent pouvoir décrire et même
prévoir de telles crises. L'expérience montre qu'il
n'en est rien, Elles ne peuvent pas le faire davantage aujourd'hui
qu'elles n'ont pu le faire dans le passé. Elles peuvent seulement
constater les crises après coup.
Nous
faisons pour notre part l'hypothèse que cette incapacité
tient à ce que les phénomènes de crise relèvent
d'interactions encore mal identifiées entre séries
causales différentes s'exerçant au sein des systèmes
bioanthropotechniques. La complexité des relations entre
les déterminismes physico-chimiques, biologiques, anthropologiques
et technologiques qui s'y affrontent confirme l'hypothèse
générale selon laquelle ces systèmes sont,
au moins dans l'état actuel des connaissances, aussi indescriptibles,
imprévisibles et par conséquent ingouvernables que
des systèmes plus lointains, tels que ceux qui déterminent
le « destin de l'univers » (selon le terme de J.P. Luminet).
Mais les conséquences de cette non-gouvernabilité
nous touchent immédiatement, ce qui n'est généralement
pas le cas en matière d'astrophysique.
Il
est tentant de conclure de ce qui précède que le monde
actuel, biodiversité comprise, aurait besoin pour survivre
d'un nouveau paradigme scientifique, donnant naissance à
de nouvelles approches théoriques, qui permettraient de relancer
des recherches scientifiques expérimentales plus aptes qu'aujourd'hui
à anticiper les difficultés et le cas échéant
à les résoudre. Mais cette conception d'un nouveau
saut paradigmatique salvateur n'est-elle pas empreinte des illusions
de l'ancienne science ? D'autres évolutions ne se produisent-elles
pas sous nos yeux qui construiraient, indépendamment de nos
volontés conscientes, un nouveau paysage de production de
connaissances ? Nous avons, en employant un terme qui manifeste
la volonté sans doute illusoire de rompre avec les anciens
académismes, envisagé le développement sur
Terre d'une hyperscience se différenciant sur de nombreux
points de la science actuelle.
4.
Phénomènes faisant suspecter l'émergence d'une
hyperscience
Un nouveau paradigme scientifique ne se décrète pas.
Il se constate. Ce sera à plus forte raison le cas concernant
l'apparition d'un nouveau type de science. Compte tenu de l'imprédictibilité
et de la non-gouvernabilité actuelles de nos sociétés,
que nous avons nommées des systèmes bioanthropotechniques,
il faudrait renoncer à l'illusion selon laquelle cette nouvelle
science pourrait relever d'un volontarisme et encore moins d'un
libre-arbitre quelconque. On ne pourra qu'assister à son
développement spontané et à l'émergence
de ses produits. Prétendre formuler des directions, obligations
de résultats, règles d'éthique à son
égard n'aurait aucun sens. C'est d'ailleurs pourquoi nous
employons à dessein le terme d'émergence, pour signifier
qu'il pourrait s'agir, dans l'hypothèse que nous formulons
ici, d'un vaste phénomène se déroulant hors
d'intervention de la « prétendue » volonté
humaine. Tout au plus peut-on le constater.
Une
hyperscience, comme pour tout ce qui concerne les phénomènes
évolutifs, se construirait, selon nos propres hypothèses
« optimistes », par associations et productions de synthèses
plutôt que par exclusion. Nous la verrions ainsi résulter
de coopérations s'établissant à plusieurs niveaux
d'un futur cerveau global.
4.1.
La coopération entre des disciplines scientifiques différentes
constitue le niveau supérieur des rapprochements envisageables.
Qualifié généralement d'interdisciplinarité,
il s'agit d'un mouvement déjà bien engagé,
malgré les obstacles que lui opposent des traditions établies
d' « enfermement disciplinaire ». Cette coopération
s'est imposée depuis quelques années dans de nombreux
programmes complexes intéressant les sciences émergentes,
où les équipes doivent pour être efficaces regrouper
des dizaines de spécialistes d'origine différente.
Mais des barrières encore infranchissables demeurent, au
détriment de l'imagination scientifique nécessaire
à la formulation d'hypothèses originales.
Avec
l'extension des échanges entre chercheurs différents
, notamment par l'intermédiaire des réseaux de la
presse scientifique en ligne, il est prévisible que de nouveaux
rapprochements se produiront, le plus souvent au hasard, une bonne
idée formulée ici pouvant ensemencer une recherche
là. Plus les chercheurs feront connaître leurs travaux,
plus ils susciteront de tels rapprochements. Pourrait-on cependant
en attendre de véritables sauts paradigmatiques, du type
de ceux dont nous évoquions le besoin ? Pour prendre un exemple
un peu extrême, pourrait on espérer que des recherches
sur les trous noirs cosmologiques pourraient ensemencer des recherches
sur la virogenèse, sur la neurogenèse ou sur la genèse
des catastrophes socio-économiques ? Rien ne permet de l'affirmer
a priori mais rien ne permet non plus de l'exclure. Les ensemencements
ne se constateront qu'après coup, en cas de succès.
Plus les rapprochements seront nombreux, plus les succès
le seront aussi.
Bien
entendu, avant les rapprochements conceptuels et doctrinaux, particulièrement
difficiles, ce sont les rapprochements entre méthodes instrumentales
qui se réalisent les premiers. On sait ainsi depuis longtemps
que les travaux sur les ultrasons menées initialement pour
la défense ont eu de nombreuses applications dans de nombreuses
recherches intéressant les organismes vivants. Les grands
équipements scientifiques, tels les synchrotrons, accélérateurs
de particules, laboratoires expérimentant la fusion nucléaire,
qui rassemblent des milliers de chercheurs différents, trouvent
là une partie de leur justification.
Nous
sommes pour notre part persuadés que si les organismes de
recherche systématisaient les échanges d'idées
entre chercheurs, fussent-ils très éloignés,
des retombées innombrables, dans des domaines parfaitement
inattendus pourraient être obtenues. C'est ce qui se produit
à petite échelle dans les Fondations telles que le
Perimeter Institute au Canada qui rassemble des représentants
de disciplines volontairement éloignées. On parle
aussi de «Blue Sky Research» pour désigner des
recherches fondamentales non dirigées résultant de
rapprochements aléatoires entre spécialités
différentes. Mais conduire de telles recherches suppose du
temps et des moyens, ainsi que des sacrifices personnels de la part
de chercheurs qui ne savent évidemment pas au départ
si leurs efforts seront récompensés. Il conviendrait
peut-être de leur proposer d'en faire un emploi à temps
partiel, intégrée dans les carrières, plutôt
qu'une activité à plein temps.
4.2.
L'interconnexion des enseignements et des laboratoires à
travers un réseau mondial encore plus étendu et facile
d'accès que l'actuel Internet jouera un rôle essentiel,
à un moindre niveau de technicité, pour généraliser
des convergences susceptibles de faire émerger l'hyperscience
évoquée ici. Le grand public devra y être associé,
car il est le siège de l'opinion publique sans le soutien
de laquelle aucune recherche vraiment innovante n'est politiquement
viable. Mais il faudra admettre que le réseau facilite autant
la discussion voire la contestation que l'éducation de base.
4.3.
L'interconnexion des bases neurales de la cognition consciente au
niveau des cerveaux individuels constituera un phénomène
moins visible mais bien plus important encore que les précédents.
Nous voulons dire par là que, si l'on accepte l'hypothèse
précitée d'un espace de travail conscient concrétisé
par l'activité synchronisée d'un certain nombre de
neurones associatifs à axones longs (dits aussi réentrants
par Gerald Edelman), il serait important que progressivement, les
théories et hypothèses résultant du travail
collectif des chercheurs associés à leurs instruments
puissent envahir ses espaces de travail conscient au sein des cerveaux
des individus. Elles pourraient ainsi contrebalancer les comportements
génétiquement programmés depuis des millions
d'années qui s'opposent d'une façon non perçue
par la conscience aux « bonnes » recommandations scientifiques.
Pour
prendre un exemple outrageusement simpliste, on sait que le contrôle
des naissances recommandé par les politiques de développement
durable se heurte chez de nombreuses personnes à des déterminismes
hérités selon lesquels « il faut » avoir
le plus grand nombre d'enfants possible. Ceci ne changera pas, même
si l'on multiplie les programmes éducatifs, car l'information
prescriptive ne pourra pas s'imposer à des cerveaux formatés
inconsciemment pour imposer des activités reproductives tout
au long de la période de fécondité. Il n'est
pas possible d'intervenir au niveau des cerveaux pour inhiber les
centres de commande de telles activités. On peut par contre
espérer qu'une symbiose accrue entre individus et technologies
au sein des futurs systèmes anthropotechniques tels que décrits
ci-dessus généralisera les conditions favorables au
succès de micro-mutations adaptatives permettant aux futures
générations de se doter de bases neurales aptes à
mieux exploiter les perspectives dévoilées par l'hyperscience
souhaitée ici(4).
Conclusion
Qu'espérer
de l'émergence de l'hyperscience telle qu'esquissée
ici, si elle se produisait effectivement ? Verra-t-on subitement
naître et se propager des conceptions du monde et de la technologie
traduisant des sauts paradigmatiques décisifs par rapport
à la science actuelle. Ces sauts pourraient être aussi
importants que ceux ayant marqué la transition de l'Antiquité
aux Temps modernes. Nous pensons qu'il faut à cet égard
ne rien exclure. Il est presque certain que les scientifiques de
demain pourront répondre à des questions fondamentales
jusqu'ici jugées totalement hors de leur portée –
sans exclure évidemment qu'ils ne fassent naître ce
faisant de nouvelles questions. La science a toujours fonctionné
de cette façon. Mais dans quels délais se produira
cette «révolution»? Dans dix ans ou dans mille
ans ?
Dans
l'immédiat et sans prétendre répondre à
la question précédente, on peut penser que la recherche
scientifique bénéficierait immédiatement de
la mise en réseau systématique des connaissances et
des intelligences. D'une part, la vulgarisation (au sens noble du
terme, en émission et en réception) pourrait devenir
une tâche productive dont chacun tirerait profit, à
une époque où les activités de consommation
matérielle sont appelées à se réduire.
Mais plus en profondeur, la formulation des hypothèses nouvelles
à partir de la constatation des incohérences et lacunes
des connaissances actuelles, dont nous avons vu qu'elle était
essentielle au développement des sciences, s'en trouverait
nécessairement accélérée. Formuler des
hypothèses n'exige pas nécessairement une technicité
extrême. Des avances considérables peuvent découler
de simples observations factuelles, diffusées sur Internet,
témoignant que telle explication scientifique ne «marche
pas». La science doit absolument recruter tous ceux qui, agités
par on ne sait quel tracassin, se comportent en GOD. Ce terme anglais
ne signifie pas Dieu mais «Generator of Diversity».
Il s'agit, autrement dit, des poseurs de questions et des inventeurs
de solutions dont la généralisation sera nécessaire
à l'émergence de l'hyperscience objet de nos voeux.
Notes (1) Voir
notre éditorial du 10 octobre 2007
(2) Voir http://www.mugur-schachter.net/travaux_fr.html
(3) Voir notre article "Le
cerveau bayésien" (4)
L'hyperscience suppose-t-elle de renoncer au
préjugé selon lequel la science doit unifier et rendre
cohérents tous les paysages auxquels elle s'adresse? Le même
individu pourrait-il se donner du monde des représentations
différentes, selon qu'il décrirait les horizons de
la physique théorique, de la vie, des neurosciences, des
systèmes dits artificiels ou, plus immédiatement,
de l'art, de la philosophie et de la morale? Le préjugé
selon lequel le monde est un et doit être décrit d'une
façon unique est sans doute un héritage du cerveau
de nos ancêtres animaux, pour qui construire cette unité
était indispensable à la survie dans la jungle. Elle
a été reprise par les religions monothéistes,
dont les prêtres se sont évidemment réservés
la représentation du Dieu censé incarner cette unité.
Nous ne répondrons pas à cette question ici