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Nous
avons publié le 12 décembre 2009 un article
du Docteur Pierre Marchais présentant les travaux
qu’il conduit avec Alain Cardon pour simuler un certain nombre
d’états ou comportements mentaux présentant
ou non un caractère considéré comme pathologique
. Dans cet article, l’auteur évoquait le DSM (Diagnostic
and Statistical Manual of Mental Disorders) publié
sous l’égide de l’APA, American Psychiatric
Association) qui joue aujourd’hui dans les milieux psychiatriques
le rôle d’une véritable bible. Il précisait
les réserves que suscitait pour lui cette démarche,
pourtant de plus en plus répandue, y compris en Europe.
On
peut en effet considérer que le DSM peut être
dangereux car il tend à imposer des modes de diagnostic
et de traitement à la chaîne, développées
en urgence par l’armée américaine durant
le 2e guerre mondiale. Aujourd’hui, ces méthodes
incitent à considérer comme du temps perdu
toute réflexion en profondeur sur l'esprit, le cerveau
et leurs dysfonctionnements respectifs. De plus, les références
aux drogues et à leurs modes d’emploi ne peuvent
échapper à la pression des industries pharmaceutiques
américaines. On ajoutera que les orientations moralement
et politiquement « conservatrices » de l'American
Psychiatric Association sont indéniables.
La
version actuellement en service du DSM est la version 4. Mais ses
promoteurs ont entrepris sa refonte en profondeur, afin d’aboutir
à un DSM.5 qui serait progressivement mis en ligne dans quelques
mois ou années. Les informations actuellement disponibles
concernant le contenu et plus généralement l’état
d’esprit de ce nouveau manuel ont suscité quelques
(rares) inquiétudes provenant de psychiatres américains
indépendants. Elles viennent d’être relayées
par un article
du NewScientist, Psychiatry ‘s Civil War, de Peter Aldhous,
correspondant du journal à San Francisco (12 décembre,
p. 38).
La
révision du DSM
Qu'en retenir? Deux psychiatres aujourd’hui retraités,
Robert Spitzer et Allen Frances, accusent le futur nouveau
manuel d’étendre les définitions des
troubles psychiques si largement que des millions de gens
se verront prescrire des traitements pharmacologiques non
seulement inutiles mais dangereux. L’APA a riposté
en indiquant que ces deux experts avaient participé
à la rédaction des versions précédentes,
dont ils perdraient les droits d’auteurs si de nouvelles
versions entraient en service. On mesure là le niveau
où l’APA souhaite placer le débat.
Il est indéniable que les maladies mentales sont
les plus obscures de toutes et qu’il est généralement
impossible de les diagnostiquer à partir d’examens
biologiques indiscutables. Il est encore plus difficile
de les traiter. Leurs causes demeurent pour la plupart encore
inconnues, même si régulièrement des
progrès de connaissance sont annoncées. C’est
le cas de la dépression, de la schizophrénie
et des troubles graves de la personnalité. De plus,
les comportements dits psychotiques (à distinguer
en principe de ceux dits névrotiques, pouvant relever
de la seule psychothérapie) sont souvent présents
passagèrement ou sous forme de traces chez la plupart
des sujets sains.
Ceci
n’a pas empêché, comme rappelé
plus haut, les médecins militaires américains
de définir dès la seconde guerre mondiale
des manuels permettant de caractériser les symptômes
les plus évidents présentés par les
soldats et les victimes de guerre, afin d’y associer
des traitements généralement à base
de ce que l’on nommait alors des calmants. La mise
sur le marché dans les années suivantes de
psychotropes de plus en plus variés a fini par transformer
la vie asilaire. La camisole chimique a remplacé
la camisole de force, à la satisfaction semble-t-il
de tous. Mais le recours aux drogues à fin préventive
ou thérapeutique ne s’est plus limité
aux seuls asiles. Il s’est étendu beaucoup
plus largement.
Une voie de facilité était ainsi offerte,
qui est devenue au fil des années une véritable
autoroute. La demande de diagnostic et de soins n’émane
plus aujourd’hui des seuls patients et de leurs familles,
ou des autorités de police et de justice. Elle est
reprise systématiquement par les compagnies d’assurance,
sinon par quelques hommes politiques visionnaires. Au-delà
de cela, une tendance mal formulée mais forte tend
aujourd’hui à faire de certains troubles des
signes de mauvaise adaptation sociale, renforçant
l’exclusion. Ce ne sont pas seulement les SDF qui
sont visés, mais de plus en plus les chômeurs
et les immigrés. Les enfants mêmes très
jeunes n’échappent pas à ce «
screening », comme on a pu le constater récemment
en France à propos de la détection des désordres
comportementaux précoces.
Il en résultera, selon les termes de Robert Spitzer
et Allen Frances, une massive « médicalisation
de la normalité » débouchant sur ce
que l’on pourra nommer une massive « pharmacologisation
» de ladite normalité, l’une et l’autre
non seulement inutiles mais dangereuses à tous égards.
Comme on le sait, chercher à détecter précocement
les « risques de psychose » peut constituer
un encadrement et une normalisation des individus bien plus
dangereux que l’encadrement des échanges sur
Internet. Les gouvernements totalitaires l’ont depuis
longtemps compris.
Plus immédiatement, la prescription de drogues, si
elle facilite le travail des médecins, travailleurs
sociaux ou responsables des services d’urgence, fait
aussi et surtout l’affaire des laboratoires pharmaceutiques.
Même s’il n’est pas possible de soupçonner
systématiquement ces laboratoires de collusion avec
les autorités de santé (comme on le fait actuellement,
d’une façon semble-t-il excessive et dangereuse,
en matière de vaccins) on ne peut pas ne pas s’inquiéter
de constater le grand nombre des experts participants à
la rédaction du DSM et à son actuelle mise
à jour qui d’une façon ou d’une
autre sont rémunérés par les industries
pharmaceutiques.
Si l'on veut élever le débat, on peut constater que
la révision du DSM vise certes à simplifier les profils
et les chemins de traitement proposés, en fonction des expériences
cliniques récentes. Elle est donc nécessaire. Approfondir
les bases scientifiques des diagnostics s’imposera toujours.
Mais la méthode suivie, qui n’a guère changé
depuis les origines, risque de passer à côté
de cet objectif. Nous avons indiqué, dans
un article précédent, qu’aujourd’hui
la compréhension du comportement du psychisme suppose la
conjugaison de nombreuses approches disciplinaires, qui pour le
moment s’ignorent encore voire se combattent. Si le moindre
trouble, fut-il bénin ou passager, se trouve recouvert du
voile pudique de l’administration d’un calmant ou d’un
euphorisant, on ne voit pas comment les sujets eux-mêmes,
comme ceux qui sont en relation avec eux, pourront être incités
à s’interroger sur les racines, non seulement de ces
troubles, mais de ce que l’on appelle encore l’esprit
dans la tradition occidentale.
L'hébéphilie
(hebephilia)
Les
psychothérapies (voire la simple offre de dialogue
provenant d'un tiers) seront rendues aussi inutiles que
les voies plus complexes recherchant les bases biologiques
et neurales héritées de l’évolution
qui déterminent tel ou tel comportement social pouvant,
comme en matière de sexualité, provoquer dans
un nombre infime de cas des actes considérés
comme attentatoires aux lois en vigueur. C’est ainsi,
selon l’article du New Scientist, que les rédacteurs
du DSM.V proposent de considérer l’ «
hébéphilie » comme une forme tardive
mais tout aussi dangereuse de la pédophilie. Qu’est-ce
que l’hébéphilie ? Elle consisterait
à s’intéresser à des adolescent(e)s,
ne fut-ce que d’une façon inconsciente. Elle
pourrait se détecter par des variations infimes du
flux sanguin irriguant les organes reproductifs, à
la vue d’une simple photo montrant des adolescent(e)s.
Il faudrait dans ces conditions poursuivre pour incitation
à la débauche tous les magazines féminins,
et traiter médicalement tous ceux (celles) qui portent
un regard fut-il rapide sur les modèles photographiés.
Toutes ces raisons nous confirment dans l’opinion
précédemment exprimée sur ce site.
Il serait d’intérêt public que les travaux
entrepris par Alain Cardon et Pierre Marchais, concernant
la modélisation des comportements psychiques, puissent
trouver l’écho qu’ils méritent.
Note
Un
de nos amis nous a écrit, en réaction à
notre précédent article sur le DSM: «Je serais curieux d’avoir
les chiffres selon lesquels les psychiatres français recourent
systématiquement au DSM. Une grande majorité des psychiatres
actuellement en exercice ont été formés ou
ont été baignés dans la psychanalyse et l’utilisent
dans leur pratique de façon quotidienne. Beaucoup d’autres,
plus jeunes, utilisent les thérapies cognitivo-comportementales.
Enfin, les thérapies familiales sont très largement
employées Je n’ai pas de statistique, mais, intuitivement,
je pense que les psy qui n’utiliseraient que les médicaments
pour traiter leurs patients sont largement minoritaires».
Dont acte et tant mieux.