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Un
article du journaliste scientifique Henry Nicholls, paru dans le
NewScientist du 3 octobre 2009, p. 42, sous le titre «Taming
the beast» présente une série d'expériences
assez extraordinaires (pour reprendre les termes justifiés
de l'auteur) portant sur les bases génétiques commandant
les comportements dits domestiques et les comportements dits sauvages
chez divers mammifères supérieurs. Le sujet a fait
l'objet de discussions sur le web auxquelles on pourra se reporter
par ailleurs. Résumons de quoi il s'agit pour les lecteurs
pressés.
On
pouvait penser que les espèces réputées non
domesticables, qui sont encore très nombreuses, par exemple
le zèbre ou le renard argenté (photo), tiennent
ces caractères de leurs génomes et non des milieux
«culturels» sauvages au sein desquels ils grandissent.
En effet, les tentatives faites jusque là pour isoler et
élever dans des environnements «amicaux» divers
spécimen de ces animaux n'ont jamais réussi à
les domestiquer.
Ce
ne fut évidemment pas ce qui se produisit au sein des nombreuses
espèces sauvages, telles que l'aurochs, le loup ou le chat,
ayant donné naissance au contact de l'homme, il y a quelques
dizaines de milliers d'années, à des variants domestiques
dont les humains ont fait des bêtes d'élevage, des
auxiliaires de travail ou des commensaux. On considérait
jusqu'ici que les génomes des animaux sauvages concernés
étaient sans doute suffisamment adaptatifs pour permettre
les mini-mutations nécessaires à un processus progressif
de domestication, sans pour autant donner naissance à des
espèces nouvelles avec lesquelles les espèces d'origine
n'auraient plus été capables de se reproduire.
Les
généticiens étaient donc fondés à
rechercher les différences dans l'organisation des gènes
permettant à une espèce donnée de se laisser
facilement domestiquer et interdisant à une autre toute domestication.
Malheureusement, l'étude des ADN correspondantes est rendue
très difficile par le phénomène de la dérive
génétique. Dès qu'au sein d'une même
espèce, des populations sont un tant soit peu séparées,
leurs génomes enregistrent un certain nombre de petites mutations
relativement faciles à identifier, générant
des caractères secondaires telles que des différences
dans le squelette ou le pelage. Ces mutations peuvent masquer l'essentiel.
L'essentiel, en ce cas, réside dans les associations certainement
complexes de gènes commandant des comportements eux-mêmes
aussi complexes que l'aptitude ou la non aptitude à la domestication.
Il n'avait pas été possible jusqu'à présent
de mettre en évidence les spécificités génétiques
permettant de distinguer les génomes d'espèces domestiquées
et ceux d'espèces sauvages. Ceci d'autant plus que l'évolution
vers la domestication s'était produite sur des laps de temps
longs, plusieurs milliers de génération parfois –
longs délais que Darwin lui-même jugeait nécessaire
pour permettre une adaptation de quelque importance.
La
bonne intuition de Dmitri Belyaev
On
en serait sans doute resté à ces constatations si
un généticien russe, aussi génial que son célèbre
compatriote Popov, n'avait imaginé il y a 50 ans de conduire
de nouvelles recherches sur ce sujet au sein de l'Institut de Cytologie
et de Génétique de Novossibirsk dont il était
le directeur. Il avait remarqué que, lorsqu'il approchait
des troupes d'animaux sauvages, la plupart s'enfuyaient mais que
quelques individus ne le faisaient pas. Au contraire ils manifestaient
de la curiosité et restaient sur place. Il en avait déduit
qu'il ne s'agissait pas d'un comportement culturel (acquis par l'expérience
sociale et l'imitation) puisqu'un tel comportement culturel aurait
du s'imposer à tous les membres du groupe. Les animaux se
distinguant des autres et faisant montre de familiarité étaient
donc porteurs de gènes spécifiques, voire de ce que
l'on nommerait aujourd'hui de modes d'expression spécifiques
de leurs gènes.
Il
suffisait pour le vérifier d'attraper ces animaux et les
faire se reproduire entre eux, sur le mode classique de la sélection
bien connue des éleveurs. Mais là, au lieu d'attendre
des centaines de générations, Belyaev avait eu la
surprise de constater qu'il obtenait en 3 ou 4 générations
des animaux parfaitement domestiques, acceptant de se comporter
avec toute la familiarité des animaux de compagnie traditionnels,
chiens et chats. Il conduisit des expériences avec plusieurs
espèces sauvages : renards argentés, loutres, rats,
minks (Mustela lutreolam). Pour explorer les deux faces
du phénomène, il sélectionna d'une part les
spécimens les plus familiers et d'autre part les plus sauvages.
Dans le cas de ces derniers, il obtint de véritables bêtes
fauves, susceptibles d'attaquer voire mettre en danger les personnes
qui les soignaient.
Il
lui restait à identifier les causes des différences
qui en quelques générations avaient séparé
de façon visible les membres au départ apparemment
semblables d'une même espèce. Au point de vue morphologique,
et concernant les renards argentés, les animaux domestiqués
présentaient divers caractères analogues à
ceux des chiens domestiques: pelage variés, mouvements de
queue, léchage de la main des soigneurs, etc. Plus en profondeur,
ils manifestaient une activité réduite des bases neurales
et des glandes produisant les signaux nerveux et les hormones répondant
à une situation de stress. Par contre, les taux de sérotonine
présents dans leurs cerveaux étaient plus élevés.
Or la sérotonine inhibe les comportements agressifs. L'inverse
se retrouvait exactement chez les animaux sélectionnés
pour leur férocité.
Belyaev
n'avait pas pour autant identifié les différences
génétiques entre animaux domesticables et animaux
irréductiblement sauvages au sein d'une même espèce.
Il n'était pas dans les années 1970 équipé
pour cela. A sa mort, ses recherches intéressèrent,
un peu par hasard, le professeur suédois de génétique
Svante Pääbo, travaillant au Max Planck Institute d'anthropologie
humaine de Leipzig, aujourd'hui connu par ses travaux sur le génome
du néanderthal. Les chercheurs allemands entreprirent d'identifier,
à partir de spécimens fournis par les biologistes
russes et résultant des sélections résumées
ci-dessus, les différences génétiques distinguant
dans une même espèce les lignées domestiques
et les lignées restées sauvages. Ils viennent d'annoncer
(Genetics, vol.182, p. 541) avoir mis en évidence
plusieurs régions des génomes, au sein de différentes
espèces, susceptibles d'avoir une forte influence sur les
dispositions à la domestication. Elles ont une conséquence
sur la sécrétion de l'adrénaline, dont le rôle
dans l'excitation et l'agressivité est connu. Ils espèrent
dans les deux prochaines années identifier les gènes
mutés responsables du comportement global correspondant.
Perspectives
de manipulations génétiques
On
peut penser que de telles propriétés génétiques
ne seraient pas spécifiques aux espèces observées.
Autrement dit, les animaux appartenant à des espèces
considérées comme irréductiblement sauvages
pourraient être sélectionnés à partir
d'une analyse génétique simple mettant en évidence
la présence de réseaux de gènes non exprimés
les rendant susceptibles d'une domestication rapide. On pourrait
même envisager par transfert génétique de les
doter de ces mêmes gènes s'ils ne les possédaient
pas. Ceci changerait considérablement leur rapport avec l'homme
voire leurs chances de survie compte tenu de la raréfaction
des espaces sauvages naturels. Théoriquement, on le devine,
des biologistes envisageront certainement aussi de proposer aux
humains des traitements de cette nature, afin de favoriser l'apparition
de lignées moins agressives que celles dont souffre l'humanité
aujourd'hui. Ceci pourra donner lieu à des débats
éthiques intéressants.
Certains
paléoanthropologues estiment d'ailleurs qu'une sélection
de même nature (sur le mode de l'auto-sélection spontanée)
s'est produite au cours des âges (sans débats éthiques)
à l'intérieur des lignées d'hominiens. Les
individus très agressifs, majoritaires dans certaines espèces
de primates modernes, auraient été progressivement
remplacés par des concurrents « coopératifs
», lesquels, quoique l'on en pense, constituent la majorité
des humains actuels.
Il
nous semble, pour ce qui nous concerne, que les observations que
nous venons de relater et dont Dmitri Belyaev avait été
l'initiateur, apportent de nouveaux arguments à la théorie
de l'ontophylogenèse de Jean-Jacques Kupiec. Les lignées,
pour ne pas employer le terme d'espèces, peuvent évoluer
rapidement, en dehors du processus classique mais lent de la mutation-sélection.
D'autres facteurs peuvent favoriser cette évolution. Dans
le cas présenté ici, on pourrait penser que les gènes
commandant ce que l'on nommerait en termes anthropocentristes l'aptitude
à la sociabilité (rapport adrénaline/sérotonine
par exemple) sont présents dans les génomes d'un grand
nombre d'espèces. Ils s'expriment de façon stochastique
(aléatoire) mais sans résultats visibles en milieu
sauvage. Les variants «pacifiques» auxquels ils donnent
naissance n'ont en effet pas de chance de survie, contrairement
aux variants agressifs. Si le milieu change, une probabilité
plus grande de trouver des individus pacifiques apparaît,
toujours en résultat de l'expression stochastique de ces
mêmes gènes.
Quant
à la thèse que nous exposons par ailleurs sur ce site,
et dans un livre à paraître (Le paradoxe du sapiens,
J.P. Bayol, 2010), concernant le développement rapide de
ce que nous avons nommé des systèmes anthropotechniques,
les expériences conduites par Belyaev et reprises par Pääbo
et ses collègues permettent de mieux comprendre pourquoi
des lignées d'individus en véritable symbiose avec
les technologies se répandent avec la plus grande facilité
au sein des systèmes anthropotechniques. Les technologies
offrent des milieux sélectifs favorables à des gènes
présents dans les génomes humains (comme d'ailleurs
en grande partie dans les génomes animaux) mais jusqu'ici
non ou mal exprimés. De combien de gènes non encore
exprimés mais potentiellement intéressants les génomes
humains seraient-ils porteurs?
Pour
en savoir plus Lire sur ce même sujet
http://www.buzzle.com/articles/dogs-the-probable-reason-why-the-dog-evolved-so-rapidly-into-a-new-species.html Sur Svante Pääbo
http://email.eva.mpg.de/~paabo/.
Voir aussi http://en.wikipedia.org/wiki/Svante_P%C3%A4%C3%A4bo Par ailleurs, et sans relation
précise avec les recherches mentionnées dans cet article,
le primatologue Franz de Waals vient de publier une étude
sur l'évolution vers l'empathie caractérisant certaines
sociétés animales. Il s'agit de The Age of Empathy,
Nature's lessons for a kinder society. Harmony Books. On peut citer, pour donner à
cet article un éclairage complémentaire, le livre
de l'anthropologue Dominique Guillo, Des chiens et des humains,
Le Pommier. Pour cet auteur, les relations tissées au cours
des millénaires entre les espèces humaines et canines
montrent qu'il existe d'authentiques sociétés mixtes
formées à la fois d'humains et de chiens, des sociétés
anthropocanines. Certains en déduisent, à juste titre,
que le "propriétaire" du chien adopte des comportements
canins, qui sont compréhensibles par le chien. Mais le chien
se comporte-t-il, lui aussi, non comme un homme au sens propre mais
d'une façon très proche des comportements humains
et, par conséquent directement accessible à l'homme
et l'influençant. Pour approfondir ce sujet, il serait intéressant
d'utiliser non seulement les sciences comportementales mais sans
doute aussi les neurosciences.