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Système psychique artificiel, une modélisation
constructible Nous
publions ici un texte écrit par le Dr Pierre Marchais et
destiné à préfacer le nouveau livre d'Alain
Cardon, "Système psychique artificiel, une modélisation
constructible", en cours d'édition.
Cette préface éclaire d'une façon significative
les recherches menées actuellement en coopération
par les deux auteurs, que nous remercions.
Voir pour plus de précisions notre article : "Comprendre
et simuler l'esprit. La voie royale? "
Attention : ouvrage sous licence Creative Commons
[obligation de citer le nom de l'auteur, utilisation commerciale
interdite, modifications interdites].
Cet ouvrage important
d'Alain Cardon, propice à la discussion, nécessite
pour être bien compris d'être situé non seulement
dans une perspective scientifique et technique, mais aussi clinique,
voire philosophique. Précisons d'emblée qu'il concerne
la partie informatique d'un diptyque visant à préciser
le fonctionnement psychique et ses troubles à partir d'un
système de pensée artificielle et de ses dysfonctionnements.
Il sera complété par une seconde partie évoquant
la clinique des troubles mentaux et leur transcription informatique.
Il
paraît donc opportun de situer d'emblée ce texte dans
une perspective générale, afin que sa lecture puisse
bénéficier des éclairages respectifs de l'informatique
et de la clinique, tout en tenant compte du retentissement réciproque
de l'un sur l'autre. Ainsi pourrons-nous mieux saisir non seulement
la nouveauté et la richesse de ses modélisations,
mais aussi les potentialités et l'aide puissante que ce travail
offre à la connaissance du fonctionnement psychique. De même,
nous verrons surgir les raisons d'ajustements réciproques
de l'informatique et de la clinique, étant donné les
hypothèses initiales retenues, la différence de nature
de leur champ respectif, et les incertitudes qui entourent le développement
et l'accomplissement de la pensée humaine.
Objectif de l'ouvrage
Le travail d'Alain Cardon ne saurait se réduire à
une recherche d'ordre strictement technique ; il est naturellement
voué à la dépasser, car il se situe dans le
sillage fort riche des recherches scientifiques pluridisciplinaires
et interdisciplinaires contemporaines.
Outre son originalité informatique constructiviste qui est
à apprécier comme telle, il vise aussi une rencontre
entre le monde psychique naturel et un système psychique
artificiel, évoquant par suite leur éventuelle continuité
sans nécessairement les fusionner comme le montre la clinique.
Il soulève ainsi un problème fondamental aux effets
lointains encore imprévisibles que les démarches scientifiques
ultérieures permettront de mieux évaluer.
Pour l'apprécier aujourd'hui, il convient donc de l'aborder
non seulement en tant que système générateur
de pensées artificielles, mais aussi dans une perspective
plus vaste qui envisage ses rapports avec une pensée naturelle
avec laquelle il compose, aussi bien dans ses aspects normaux que
pathologiques. La raison en est simple et évidente. La pensée
humaine s'élabore spontanément au cours de l'évolution
de l'individu, tout en se donnant des outils pouvant l'aider à
se reconstruire. Ainsi se crée une boucle herméneutique
où la vie psychique naturelle peut être transposée
en vie psychique artificielle, et réciproquement, avec tous
les aléas mais aussi les richesses que cela comporte.
Sa situation dans une perspective opératoire d'ensemble
Livrée à elle-même, la démarche informatique
peut apparaître limitée pour une transcription de la
pensée humaine. Mais lorsque la précision, voire la
sèche succession des processus électroniques, se combinent
à la sensibilité, aux résonances affectives
des processus cliniques, voire à la spiritualité,
un monde nouveau d'imagination et de créativité surgit
fournissant une visée originale sur les données préalables.
Cela suppose déjà évidemment une intégration
des perspectives descriptives, dynamiques et structurelles de chaque
discipline et une fusion entre celles-ci. Or, c'est bien ce que
cet ouvrage suggère avec ses diverses perspectives qui apparaissent
au fur et à mesure dans la formation d'un système
artificiel et lors de leur comparaison avec celles mises en évidence
tout au long de nos recherches cliniques en psychiatrie. Ce travail
témoigne ainsi de leur conjonction significative et ouvre
la voie à un nouvel horizon de connaissance où chaque
démarche s'intègre à l'autre pour constituer
des structurations nouvelles ago-antagonistes du fonctionnement
psychique et de ses formes logiques.
La première démarche va ainsi des troubles mentaux
à des propriétés permanentes du fonctionnement
psychique par l'intermédiaire d'abstractions successives.
Elle est éminemment déductive par ses analyses comparatives
et différentielles, et inductive par ses constructions abstraites.
La seconde va d'éléments premiers - les agents logiciels
- à des propriétés invariantes qui sous-tendent
le fonctionnement virtuel de la pensée. Elle s'avère
inductive par les constructions qu'elle engendre, mais aussi déductive,
notamment par les significations secondes qu'elle leur accorde.
Leur jonction se fait autour des automatismes qui axent d'un côté
la corporéité et de l'autre une conscience artificielle.
Celles-ci présentent des analogies avec un système
naturel, mais dépendent aussi évidemment des différences
constitutives de la pensée humaine et du système artificiel.
Cette jonction concerne encore des démarches abductives qui
transposent les données préalables limitées
sur des phénomènes plus vastes et plus complexes.
Jointe à une symétrie approximative des corporéités
et des consciences (naturelles et artificielles), cette similitude
apparente des automatismes peut conférer une certaine stabilité
significative à cette démarche d'ensemble.
Ainsi se constitue un circuit bouclé complexe de pensée
qui peut aussi bien partir des réalités vécues
et observées en clinique que de la perspective calculatoire
d'une pensée artificielle pour se hisser à une nouvelle
visée abstraite des fonctionnements psychiques naturels et
artificiels. Dès lors, il allie d'un point de vue logique
des déductions, des inductions et des abductions, qui participent
à des démarches ago-antagonistes et qui débouchent
sur une synthèse nouvelle de nature interdisciplinaire.
Bien entendu, la signification de ce circuit imaginaire n'aura pas
toujours la même valeur. Elle dépendra déjà
de l'orientation soit naturelle soit artificielle retenue par l'utilisateur
de ses démarches, de la nature et du mode d'enchaînement
des facteurs considérés (situation, faits, règles),
des niveaux d'abstraction envisagés, et enfin du stade d'analyse
atteint, la vie naturelle ayant une richesse et une complexité
qui dépasse en ampleur les seules réalisations rationnelles.
Néanmoins, les deux orientations peuvent aider à leur
développement mutuel, la première (réalité-->virtualité)
servant de modèle global à la seconde qui cherchera
à la simuler, la seconde (virtualité-->réalité)
pouvant mieux préciser par sa démarche calculatoire
certains composants de la première. On ne peut oublier que
la connaissance clinique reste pour sa part enlisée dans
une certaine mesure dans la complexité des situations interactives
étudiées et que ses possibilités d'analyse
demeurent aussi liées aux circonstances d'observation (le
clinicien ne pouvant analyser que les cas qui lui sont présentés
ou qu'il est conduit à rencontrer).
L'ouverture
de la perspective informatique
Pour aborder le vaste et difficile problème d'une conscience
artificielle, Alain Cardon, s'est donné un point de départ
inspiré par la phénoménologie heideggérienne
et la topique freudienne, et propose une perspective informatique
fondée sur un constructivisme électronique. Il ne
traite pas le fonctionnement psychique comme un tout déjà
structuré formé de sous-structures fonctionnelles
qui serait simulé à l'aide de processus informatiques
fondés sur l'effet immédiat stimulus-réponse,
à l'image de la machine de Turing. Rappelons schématiquement
qu'il considère ici la démarche à partir d'un
système de représentations fondé sur des éléments
premiers – les agents logiciels - , lesquels s'agglomèrent
pour former des agrégats, puis des agrégats d'agrégats
sur un mode calculatoire ; ceux-ci s'organisent entre eux de façon
coactive en ouverture permanente face au milieu pour constituer
des systèmes adaptatifs et auto-adaptatifs générateurs
de pensées artificielles, à l'aide de régulateurs
et d'attracteurs formateurs des boucles
systémiques.
Dans un second temps, selon une perspective pluridisciplinaire,
ce système artificiel est destiné à appliquer
ses dysfonctionnements à l'analyse des réalités
cliniques psychopathologiques que nous avons pour notre part envisagées
et modélisées à partir de moules de pensée
logiques, ensemblistes et catégoriques.
Il s'ensuit qu'une perspective interdisciplinaire ultérieure
devient alors envisageable. Celle-ci, dans une visée parallèle
de processus cliniques et informatiques, permet de confronter leurs
données respectives aux fins de leur rencontre éventuelle.
Il apparaît dès lors possible de mieux saisir les rapprochements
et les différences entre un système psychique naturel
et un système générateur de pensée artificielle,
offrant par suite une connaissance plus assurée du fonctionnement
psychique normal et pathologique.
Ainsi ce livre conduit-il à soulever le problème fondamental
des rapports entre le monde de la réalité observable
et un monde artificiel reconstitué à partir de l'informatique.
Les données
obtenues
Il est assez remarquable de constater d'emblée les nombreux
points de similitude entre les modélisations de cet ouvrage
et celles que nous avions extraites à partir de la clinique
des troubles mentaux.
Les points d'ancrage commun sont manifestes.
D'un point de vue descriptif, la conception d'Alain Cardon en plusieurs
couches avec un non-conscient, un préconscient et un conscient
inspirée par la topique freudienne comporte des éléments
qui peuvent recouvrir approximativement les niveaux pulsionnel,
émotionnel, affectif, et intellectuel de notre module systémal,
ce dernier étant pour sa part directement issu de l'observation
clinique et de moules de pensée logicomathématiques
ensemblistes et catégoriques. Par là, cette conception
facilite déjà le découpage de phénomènes
particulièrement complexes et les comparaisons indispensables
à la connaissance des liens entre les données informatiques
et cliniques.
D'un point de vue dynamique, l'auteur s'appuie sur une analogie
avec la pensée «qui doit être vue comme un construit
essentiellement dynamique, qui se forme et se transforme continuellement,
qui est et n'est que mouvements sur un certain substrat dynamique
basé sur des relations». Il en montre les fondements
processuels, tout comme le fait la clinique abordée sur un
mode systémal. En outre, le fait d'aller d'une construction
instrumentale artificielle à une structuration psychique
naturelle, et réciproquement, implique bien une attitude
dynamique générale en boucle de la pensée qui
dans les deux situations suggère aussi des processus de pensée.
D'un point de vue structurel, son principe d'une géométrisation
de l'espace psychique et des bifurcations le concernant sous l'effet
d'inducteurs va de pair avec des intégrations et des régulations
qui permettent une organisation des formes à partir de processus
dynamiques.
Or, c'est ce même principe que nous avions également
retenu du fait même de ses moules conceptuels pour les modélisations
de la pathologie mentale. D'autre part, sa construction progressive
qui se transforme continuellement et qui n'est que mouvements sur
un substrat dynamique de relations répond bien aux effets
des divers types de communications internes et externes, des liens
simples et complexes qui sont impliqués, ainsi qu'aux mouvances
et aux transformations des troubles mentaux déjà décrites
en clinique. Enfin, ses notions de «régulateurs morphologiques»
et «d'attracteurs organisationnels» centraux et conçus
par niveaux correspondent aussi à ce que la clinique nous
a montré à partir d'un moule de pensée logicomathématique
catégorique.
Les rapprochements entre l'informatique et la clinique se font ainsi
par des processus qui impliquent des composants, des liens entre
eux, une organisation faite de combinaisons, d'intégrations,
de communications, de structurations, et de régulations déjà
reconnus en clinique qui rendent possible le passage conceptuel
d'un système à l'autre.
De surcroît, ces invariants fonctionnels et cette automatisation
de nature électronique dans un cas et bioélectrique
dans l'autre, procèdent de lois communes d'ordre logico-mathématique,
calculatoires pour l'un, ensemblistes et catégoriques pour
l'autre.
De tels rapprochements sont donc significatifs d'une rencontre spontanée
indéniable entre ces deux disciplines, rencontre somme toute
naturelle puisqu'elles procèdent toutes deux du fonctionnement
psychique. En outre, celle-ci n'a pas été convenue
à l'avance, puisque ces propriétés ont été
évoquées progressivement en clinique par la méthode
systémale depuis une bonne trentaine d'années.
Les différences non moins certaines sont aussi à souligner.
Malgré des ressemblances évidentes, il y a loin d'une
pensée humaine à une pensée artificielle de
robot. Les raisons en sont multiples. La corporéité
des systèmes qui servent d'infrastructures aux pensées
naturelles ou artificielles est déjà naturellement
différente : biologique dans un cas et électronique
de nature «méta» dans l'autre (étant déployée
sur tous les ordinateurs et leurs composants étant connectés
en réseau).
Les pulsions ainsi que l'affectivité qui en résultent
ne peuvent donc pas être de nature identique, même si
l'émotivité présente des composants automatisés
analogues dans les deux cas, et si la construction du système
artificiel s'efforce de lui faire éprouver et ressentir à
l'aide de ses représentations «ses besoins, ses pulsions,
ses aptitudes à abstraire, à formuler et à
s'ouvrir au monde extérieur via sa corporéité».
Les automatismes qui leur sont liés peuvent de fait s'avérer
similaires, répondant à des lois physiques et biologiques,
mais l'esprit qui les anime n'est pas a priori identique dans les
deux cas pour les raisons précitées. Les pensées
qui en émanent, tant naturelles qu'artificielles, peuvent
relever de démarches rationnelles voisines, mais elles ont
des significations susceptibles d'être tantôt analogues,
tantôt différentes selon la nature des objets concernés
et les modes d'apparition variés des circuits logiques mis
en jeu. Ceci tient au fait même des effets d'une corporéité
et d'une affectivité différentes, ainsi que de leurs
divers types de rencontre avec le milieu, qui orientent différemment
les intégrations d'ordre psychique.
La conscience reste selon une conception traditionnelle une option
individuelle pour l'homme ; elle comporte souvent une dimension
intérieure et/ou extérieure chargée de mythes
qui échappent aux seules démarches rationnelles et
qui peuvent s'exprimer sur un mode magique. Même lorsqu'elle
exprimée en informatique classique, elle correspond souvent
à un «esprit très local logé dans un
robot humanoïde». En informatique constructiviste, elle
s'avère totalement différente.
Alain Cardon la conçoit comme « un processus de niveau
méta, ... se déployant sur d'innombrables ordinateurs
en réseau, qui calculeront des formes représentationnelles
s'unifiant et se coactivant elles-mêmes »... ; celles-ci
produiront «en temps réel une pensée multiforme,
utilisant pour ses sensations et ses actions un corps distribué
fait d'autant de systèmes électroniques que l'on voudra
et qui serviront simplement d'organes». Les représentations
de l'esprit qui anime ces systèmes naturel et artificiel
diffèrent donc notablement, même si elles peuvent emprunter
des dynamiques communes dans leurs infrastructures biopsychiques.
Ainsi derrière des apparences générales susceptibles
de simuler un comportement et une pensée, de profondes divergences
subsistent. Toutefois, derrière celles-ci peuvent se cacher
des similitudes de fonctionnement automatisé des systèmes
réflexifs en cause. Le problème est donc très
complexe et encore plus difficile à résoudre qu'on
ne pouvait le supposer a priori, car il exige de se situer en même
temps au sein et au delà de ces deux disciplines pour mieux
les embrasser d'un point de vue plus général.
L'application
pluridisciplinaire
Malgré des différences manifestes, l'application de
ces données reste néanmoins possible par les analogies
de fonctionnement des systèmes envisagés, quitte à
l'usage à en revoir les inadaptations éventuelles.
Nous venons de voir que le système générateur
de pensée artificiel élaboré par Alain Cardon
trouve ici une résonance évidente avec un fonctionnement
de pensée extrait à partir des troubles mentaux en
clinique psychiatrique. Les deux systèmes concernent des
processus qui réagissent au milieu environnant et aux circonstances
rencontrées. Les modélisations, qui s'articulent entre
elles, se différencient ainsi des conceptions plus ou moins
rigides et préformées, ou même s'opposent à
elles.
Ceci vaut aussi bien pour l'informatique que pour la clinique. En
effet, en informatique classique, les clusters créés
dépendent directement de facteurs prédéterminés
selon les effets immédiats des stimulus-réponses ;
de même, en clinique, les formes pathologiques sont toujours
prédéfinies et relativement figées par une
observation dépendante de référentiels fixés
à l'avance par l'expérience empirique (les syndromes
et les entités), ou encore par des critères préétablis
très en vogue de nos jours, ces associations de critères
ayant valeur de syndromes selon le manuel diagnostique et statistique
des troubles mentaux (-DSM-).
Il y a donc tout intérêt à disposer d'un système
artificiel suffisamment puissant, souple et ouvert, capable d'éclairer
ce fonctionnement psycho-pathologique, d'autant que ce dernier permet
lui aussi d'extraire des dynamiques intervenant dans le fonctionnement
psychique normal de l'individu. Toutefois, il convient de ne pas
se cacher les inconvénients et les risques suscités
par un système artificiel capable d'autonomie et de contrôle
sur les événements rencontrés. Tout dépend
de l'usage que l'on veut en faire et du but poursuivi, et par suite
des applications susceptibles de lui être données.
D'une part, si l'application directe d'un système artificiel
à la connaissance des troubles mentaux peut donner d'utiles
renseignements, elle suppose aussi une validité pérenne
de son fonctionnement. Or, ceci n'est pas absolument certain si
l'on tient compte du caractère hypothétique originel
de cette construction dynamique fondée ici à partir
de notions philosophiques phénoménologiques et psychanalytiques
qui n'ont pas nécessairement une valeur immuable. Le recours
à ces références peut dès lors se modifier
avec l'expérience au cours du temps, d'autant que cette construction,
en dépit de son apparente validité logique, est aussi
confrontée à des incertitudes cliniques persistantes.
Il paraît donc indiqué d'adapter au fur et à
mesure l'application de ce système artificiel aux données
obtenues par des incitations cliniques dûment vérifiées.
D'autre part, envisager un système de pensée artificielle
capable de contrôler toutes les informations reçues
et utilisées dans les sociétés humaines, et
par suite toutes les données de la pensée naturelle
- système qui deviendrait en quelque sorte un «Big
Brother» - ne saurait être admissible. Ce serait déjà
oublier les différences de nature des systèmes considérés,
différences liées notamment à la corporéité
et à l'affectivité, ainsi qu'aux effets structurés
de ces dernières. Ce serait ensuite le plus sûr moyen
d'attenter à la liberté de l'individu sous prétexte
de scientificité et de pseudo-vérité, et même
biaiser la valeur scientifique des données qui ont présidé
à la formation de ce système artificiel, lesquelles
deviendraient alors inadaptées à leur objet d'application.
Réciproquement, estimer que la connaissance d'un système
naturel serait la seule à pouvoir détenir la vérité
à l'écart de toute attitude scientifique et de tout
contrôle rationnel serait le plus sûr moyen d'aller
à l'encontre de cette même vérité qu'elle
prétendrait posséder. En fait, c'est par une attitude
aussi scientifique et ouverte que possible que l'individu peut espérer
écarter les erreurs, les illusions, les faux semblants que
peut lui dicter sa pensée naturelle, celle-ci évoluant
souvent par approximations à l'aide de démarches magiques
et de mythes profondément ancrés en ses structures
originelles. Cependant, il doit aussi maintenir son attitude scientifique
en phase avec ses intuitions et les grands invariants que lui dictent
son esprit, en deçà et au delà des formes apparentes
influencées par des forces socioculturelles communes, comme
nous avons tenté de le montrer dans un récent ouvrage
(P. Marchais, «L'Esprit», L'Harmattan, 2009).
L'application des données issues de ce système artificiel
à l'étude des troubles psychiques doit donc aussi
procéder de cette même prudence. Autant la mise à
jour de mécanismes répondant à des calculs
précis peut enrichir la connaissance du fonctionnement psychique
et de ses troubles, autant assimiler ipso facto ces mécanismes
à ces derniers seraient une erreur du fait même de
la nature de leur éléments et de leurs modes de structuration.
En effet, les intégrations ne concernent pas des constructions
de même signification.
Fonder la pensée sur des agglomérats de représentations
en réorganisation permanente est donc une façon très
voisine de celle opérée par le fonctionnement psychique
naturel, à condition toutefois de ne pas oublier qu'elle
n'est pas forcément identique dans les deux cas, car les
charges instinctivo-affectives spécifiant ces représentations
n'ont pas toujours nécessairement la même valeur qualitative,
et que les référentiels spatio-temporels vécus
ne sont pas forcément toujours les mêmes (telle la
notion vécue d'infini). Il ne demeure pas moins que les mécanismes
peuvent être fort voisins et, par là, se rapprocher
fortement entre eux à défaut d'être absolument
identiques.
Il s'ensuit que les dérèglements du système
artificiel proposés par Alain Cardon peuvent fort bien transcrire
avec une bonne approximation les dérégulations pathologiques
des automatismes d'un système naturel et servir au clinicien
pour affiner ses recherches et par suite ses traitements. Dès
lors, autant une application directe et immédiate d'un système
générateur à l'étude des troubles mentaux
serait risquée, susceptible de déformer la nature
des phénomènes observés, autant une prise en
compte de ses apports lui permettant à titre indicatif et
hypothétique une transcription plus approfondie des comportements
naturels s'avère la bienvenue.
En somme, une perspective pluridisciplinaire a, d'une part, l'intérêt
d'inciter à mieux se rendre compte des possibilités
de création d'un système générateur
de pensée artificielle en délaissant l'informatique
classique pour une informatique constructiviste, et, d'autre part,
celui de dépasser le stade d'une simple simulation pour un
rapprochement avec le vécu automatisé des dynamiques
pathologiques extraites à partir de la clinique des troubles
mentaux.
L'extension
à une approche interdisciplinaire
Toutefois, dans une perspective d'ensemble, cette démarche
pluridisciplinaire ne permet pas de résoudre entièrement
le problème du fonctionnement psychique posé par le
circuit de connaissance allant du virtuel au réel et réciproquement,
car dans l'application réciproque de deux systèmes
différents l'un réagit ipso facto sur l'autre,
comme en témoignent notre expérience conjointe et
ses soubassements récemment formalisés par les mathématiques
contemporaines, comme le montre le forçage d'extensions génériques.
Ce fait est d'ailleurs à l'image des rencontres interactives
et intersubjectives entre individus, les systèmes naturels
et artificiels prenant en quelque sorte la place de ces derniers.
En effet, au fur et à mesure des développements de
la clinique et d'une informatique constructiviste, la boucle herméneutique
créée témoigne que les données se modifient
et s'enrichissent mutuellement et progressivement. Les apports informatiques
incitent ainsi le clinicien à développer et affiner
ses analyses ; les réalités cliniques obligent l'informaticien
à revoir et à préciser davantage ses constructions
théoriques. De leurs confrontations surgissent ainsi de nouvelles
données. Charge est donc à l'informaticien et au clinicien
de confronter en permanence les apports de leurs démarches
pour mieux en saisir les similitudes et les différences.
Une telle confrontation vivante devrait ainsi permettre de mieux
ajuster à l'avenir, par les effets de cette boucle herméneutique,
les données informatiques et cliniques ; celles-ci ne manqueront
pas d'interagir les unes sur les autres aux fins d'une connaissance
plus juste du déterminisme de la pathologie mentale et, implicitement,
du fonctionnement psychique de l'homme. Dès lors, sera-t-il
possible de faire davantage la part des démarches scientifiques,
des intuitions de l'individu, voire des dynamiques irrationnelles,
quels que soient les engagements idéologiques de chacun.
Tel est le grand apport que constitue ce riche travail d'Alain Cardon
avec lequel nous nous sommes sentis spontanément en résonance
lorsque nous en avons pris connaissance, tout en restant prudent
afin de ne pas réduire a priori la pensée humaine
originelle à ses seules productions intellectuelles.
En conclusion, ce livre montre que l'homme a la capacité
de construire un système automatisé générateur
de pensées et de consciences artificielles, doué d'un
certain degré de liberté. Il permet en outre de mieux
préciser le fonctionnement psychique, ainsi que ses troubles.
Toutefois, dans une visée générale ago-antagoniste,
il incite aussi à se rendre compte que la pensée humaine
ne saurait être identifiée à ce système.
De même, il montre encore qu'il ne saurait lui être
soumis, la similitude des automatismes liés à la corporéité
et autour desquels la conscience gravite ne pouvant suffire à
traduire toute la profondeur, la richesse et la liberté de
l'énergie et de l'esprit qui animent l'individu.