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Ce
texte actualise et regroupe divers articles parus précédemment.
Il constitue le volet économique et technologique d'un programme
de redressement du continent européen que nous compléterons
prochainement par des propositions dans trois directions complémentaires
: redresser la démographie européenne; revivifier
les sources de la culture européenne, notamment au plan universitaire
et des médias; redéfinir les structures et les procédures
des appareils administratifs européens.
Introduction
Quant
on a vu à l'occasion des fêtes de fin d'année
2009 des centaines de millions d'Européens de tous âges
manifester leur joie à entrer dans une nouvelle décennie,
on est tenté de se demander, quitte à passer pour
un prophète de mauvaise augure, s'ils se rendent bien compte
des changements de mode de vie que l'évolution du monde leur
imposera dans un proche avenir.
Les
personnes qui font la fête se désolidarisent de facto
des 15 à 30%, sinon plus, de leurs compatriotes qui ne font
pas la fête parce qu'ils se situent, comme on dit, au dessous
du seuil de pauvreté. Beaucoup de ceux-ci ne sont ni âgés
ni malades mais simplement chômeurs. Or ceux qui bénéficient
d'un emploi ou d'un revenu garanti, grâce auquel ils ont pu
faire la fête, devraient peut-être se demander comment
ils pourront dans l'avenir conserver le même mode de vie,
confrontés aux centaines de millions de travailleurs chinois
et indiens dorénavant aussi efficaces professionnellement
qu'eux, et qui par ailleurs acceptent des niveaux de vie voisins
de ceux des travailleurs pauvres ou chômeurs européens
en fin de droit.
On
a beaucoup glosé sur la Chine, usine du monde. Il est évident
que si l'Europe ne réagit pas intelligemment face à
la concurrence chinoise, elle pourra fermer toutes ses usines et
lieux de production. Des travailleurs chinois viendront peut-être
travailler en Europe comme ils le font déjà dans l'Asie
du sud-est et en Afrique. Ceci même dans le domaine agricole.
Certaines compagnies ne s'intéressent-elles pas à
des terres européennes ou russes ? Mais on découvre
actuellement que la Chine ne sera pas seulement l'usine du monde.
Elle deviendra rapidement une puissance scientifique et technologique
de première grandeur, surpassant même peut-être
à terme les Etats-Unis. Comme nous l'avons rappelé
dans un article publié sur le site Admiroutes La
Chine bientôt première puissance scientifique mondiale?,
elle fait actuellement un effort d'une ampleur unique au monde pour
former des étudiants et des chercheurs, développer
des universités et lancer en liaison avec ses industries
de très nombreux programmes de recherche/développement
(R/D), voire de recherche fondamentale.
Quant
à l'Inde on commence à comprendre qu'elle est en passe
de devenir la société de service du monde. Aujourd'hui
près de la moitié des services exportables sont en
Inde, du centre d'appel jusqu'aux analyses médicales et bancaires.
Les atouts indiens sont importants et uniques. L'Inde possède
aujourd'hui près de 70 millions de diplômés
supérieurs, plus qu'il n'y a d'habitants en France ! L'Inde
ne s'est pas lancée dans une révolution industrielle
momentanément impossible pour elle du fait de ses infrastructures
hors d'usage. Elle est directement passée à la révolution
des services qui représentent aujourd'hui près des
2/3 du PIB du pays.
Rappelons
par ailleurs que ni la Chine ni l'Inde ne se soucient d'élever
le niveau de vie de la population dans son ensemble. Elles se satisfont
de rémunérer le niveau social supérieur (à
des salaires qui d'ailleurs chez nous seraient considérés
comme proches du SMIC). Le reste du peuple est maintenu dans la
pauvreté, par un régime politique qui demeure très
peu démocratique en Chine et par le système de castes
qui joue le même rôle en Inde, au demeurant réputée
la plus grande démocratie du monde.
Les Européens, faut-il par ailleurs le leur rappeler, ne
disposent pas des sources d'énergie primaire et de matières
premières qui permettent aux pays producteurs de garder pour
eux la plus grande partie des bénéfices en résultant.
Certes, un certain nombre d'entre eux possèdent encore de
solides fortunes immobilières et mobilières. Mais
d'une part celles-ci sont très mal réparties. D'autre
part la crise récente a montré que leur valeur dépend
de marchés fluctuants sur lesquels les propriétaires
ont peu de moyens d'action. Elles ne garantissent donc pas les revenus
réguliers provenant d'un travail productif. Quant à
l'innovation technologique, si elle n'est pas encore entièrement
aux mains des pays asiatiques, elle reste encore pour l'essentiel
située aux Etats-Unis. L'Europe prend chaque année
un retard que l'on ne veut pas voir.
Il
en résulte que l'Europe pour se protéger de la concurrence
chinoise, indienne et américaine, devrait changer en profondeur
les processus par lesquels elle investit pour l'avenir. Faire confiance
au marché ne serait pas suffisant. Il faudrait en revenir
à des modes d'épargne et d'investissements où
les Etats joueraient un rôle beaucoup plus important qu'aujourd'hui.
C'est ce que désignait le terme un peu tombé en désuétude
d' « économie mixte ». Sinon il faudrait
se résigner à rémunérer les travailleurs
de tous niveaux aux normes asiatiques, ou, autre solution, réduire
les consommations de la population aux normes de celles des populations
asiatiques. On pourra présenter ceci comme une forme de décroissance,
après tout moralement défendable. Mais nos joyeux
fêtards européens accepteraient-ils ces perspectives,
que nous venons de décrire très sommairement. Ou bien
pensent-ils que, de toutes, façons, ils pourront y échapper
? Comment alors imaginent-ils s'y prendre ?
Nous
faisons ci-dessous quelques propositions permettant d'illustrer,
en modernisant le concept, ce que pourrait être une économie
mixte à l'européenne. Divers experts ou mouvements
politiques encore marginaux reprennent ce terme, mais souvent avec
un manque de précision laissant sceptiques. Nous essaierons
ici d'être plus clairs. Mais il faut se persuader qu'il ne
s'agira pas de réformettes ne remettant pas en cause le système
capitaliste libéral actuel. Impossible de toucher à
celui-ci, dira-t-on. Le prévisible approfondissement de la
crise rendra sans doute cette remise en cause plus acceptable qu'elle
ne l'est actuellement, même dans les pays encore très
hostiles, pour des raisons historiques, aux interventions économiques
des Etats ou de l'Union européenne.
1.
Comment espérer faire coopérer un ensemble de pays
très hétérogènes
Avant
de proposer des politiques publiques européennes communes
que nous qualifierions de politiques de survie, il faut se demander
quels seraient les pays européens susceptibles de s'y intéresser
le plus immédiatement. La réaction de beaucoup de
nos lecteurs, quand nous formulons de telles propositions, consiste
à dire qu'il s'agit en fait d'un modèle franco-français,
d'inspiration gaullienne, rendu totalement obsolète par la
mondialisation. Comme indiqué en introduction, nous pensons
qu'il s'agit d'erreurs de jugement, que les crises multiformes à
venir viendront démentir. Il faut néanmoins évaluer
les capacités d'accueil que les principaux pays européens
pourront offrir à nos propositions, en fonction d'intérêts
qui ne se recoupent pas nécessairement.
Chacun
sait que lEurope est actuellement composée dEtats
dont les caractéristiques juridiques, constitutionnelles,
économiques et démographiques sont différentes.
Leur participation à lUnion européenne et pour
certains d'entre eux à la zone euro, les soumet à
un certain nombre de règles communes ou harmonisées,
mais il ne sagit en aucun cas là des bases analogues
à celles qui, dans un Etat vraiment fédéral
et moins encore dans un Etat national, permettraient lélaboration
de politiques économiques et industrielles communes accompagnée
des politiques extérieures correspondantes. Par ailleurs,
à brève échéance, il serait illusoire
d'espérer une modification du Traité de Lisbonne permettant
de transformer l'Union en état fédéral sur
le modèle, par exemple, des Etats-Unis.
Très
sommairement, on peut en effet distinguer au sein de lUnion
européenne 3 groupes de pays aux caractéristiques
fondamentales et donc aux intérêts difficiles à
concilier:
*
La France et lAllemagne, toutes les deux conscientes de la
nécessité de disposer dune industrie compétitive,
dune R/D innovante et dun certain nombre de services
publics, industriels ou sociaux protégés des aléas
de la concurrence internationale. Ce sont également les moteurs
de la zone euro. Encore faut-il préciser que ces deux pays
diffèrent assez profondément dans le rôle quils
attribuent à lEtat par rapport à celui des entreprises.
En simplifiant beaucoup, on dira que lAllemagne est encore
marquée par le modèle du capitalisme rhénan,
tandis que la France sinspire dune vision régalienne
où l'Etat a conservé un rôle régulateur.
Ainsi, lindustrie allemande exportant beaucoup hors dEurope
répugne plus que la France à toute perspective de
protectionnisme.
*
Le Royaume-Uni, entraînant dans son sillage un certain nombre
de petits pays, tels lIrlande mais aussi dans une large mesure
la Hollande, le Luxembourg, la Belgique et les pays scandinaves,
a choisi de privilégier les services financiers à
vocation internationale, symbolisés par la City. Contrairement
aux petits pays précité, il a décidé
de rester à l'écart de la zone euro et ce choix risque
de perdurer, quels que soient les résultats des futures élections.
Il reste donc profondément hostile aux interventions publiques
de régulation. Le Royaume-Uni, par ailleurs, demeure très
lié aux Etats-Unis, dont il partage quasi systématiquement
les choix économiques et diplomatiques. Sauf changements
improbables à court terme, ces divers facteurs rendent très
difficile la participation du Royaume Uni aux politiques communes
envisagées ici.
*
Deux anciens membres importants de l'UE, dont les potentiels économiques
ne sont pas négligeables, mais qui sont actuellement confrontés
à des crises profondes. Il s'agit de l'Italie et de l'Espagne.
Ces pays ne sont pas a priori des partisans de la régulation
publique et des interventions économiques de l'Etat, mais
on peut penser que pour surmonter leurs difficultés actuelles,
ils pourraient accepter un certain nombre de mesures en ce sens.
*
La quasi totalité des membres récents de l'UE, anciennement
dénommés PECO (Pays de l'Europe centrale et orientale).
Il s'agit de pays, y compris la Pologne, le plus grand d'entre eux,
ayant conservé des entreprises et des administrations encore
archaïques. Leurs difficultés économiques et
politiques sont considérables. Les populations y craignent
les interventions économiques des Etats où ils voient
le risque de résurgence d'un communisme dont ils n'ont gardé
que de mauvais souvenirs. Ils restent très influencés
par les Etats-Unis et leurs intérêts industriels. Mais
ils se rendent compte progressivement que l'ouverture sans précautions
à la concurrence extra-européenne ne leur permettra
pas de décoller. La Grèce présente un cas particulier.
On découvre actuellement que ce pays n'aurait jamais du rentrer
dans la zone euro, compte-tenu de ses archaïsmes non surmontés.
Compte
tenu de ces hétérogénéités, il
serait illusoire d'espérer voir, même en cas d'aggravation
de la crise et de la concurrence internationale, ces 27 pays s'entendre
pour des politiques communes de lutte contre la concurrence extérieure
et de développement coordonné. Même au sein
de la zone euro, l'expérience a montré que des divergences
non négligeables séparaient les points de vue de la
France, de l'Allemagne et de la Banque centrale.
On
peut donc penser que la seule solution permettant de convaincre
progressivement les plus réticents de s'unir sur des stratégies
économiques, politiques et diplomatiques communes serait
de décider des actions de coopération dite renforcée,
permises par les textes actuels. Il s'agirait en fait de la "coopération
structurée permanente" de l'art. 42 du Traité
réservée aux "Etats membres qui remplissent des
critères plus élevés de capacités militaires...".
Le protocole n°10 annexé au nouveau Traité pourrait
couvrir les politiques que nous souhaitons développer. Elle
concerne tout Etat membre qui ,"dès l'entrée
en vigueur du Traité s'engage à développer
ses capacités de défense... à participer aux
principaux programmes européens d'équipement et à
l'activité de l'Agence européenne de défense
dans le domaine du développement des capacités de
défense, de la recherche, de l'acquisition et de l'armement.
Les mesures que nous allons proposer ci-dessous ne concernent pas
spécifiquement les matériels ou les dépenses
militaires, mais au sens large, elles relèveraient de la
défense de l'Europe car sans elles, selon nous, le concept
même d'Europe et de civilisation européenne perdraient
toute signification.
A
terme de quelques mois ou années, un certain nombre de ces
actions de coopération structurée permanente feraient
apparaître la nécessité de mettre en place,
y compris à l'intérieur des textes existants, une
structure intergouvernementale de décision dans les domaines
stratégiques où rien n'existe encore véritablement
aujourd'hui. Il s'agit de ce que beaucoup de personnalités
politiques de différentes tendances estiment dorénavant
nécessaire, c'est-à-dire un gouvernement financier,
économique, fiscal et social de la zone euro. Par prudence,
on acceptera l'idée que les rapprochements nécessaires
se feraient progressivement, au coup par coup, sous la pression
de la nécessité, à l'occasion de la mise en
uvre des actions relevant de la coopération structurée
permanente envisagée ici.
Pour
convaincre les opinions publiques et les gouvernements de la nécessité
de telles perspectives, nous devons évidemment préciser
les objectifs à poursuivre et les moyens à mettre
en oeuvre.
2.
Souveraineté et puissance
L'histoire
de l'Union européenne, depuis le traité de Maëstricht
(février 1992) jusqu'au traité de Lisbonne, offre
l'image d'une lente déstructuration. Dans aucun domaine,
l'Europe ne s'est organisée sur le modèle des super-Etats
qui sont ses concurrents, Etats-Unis, Chine, Russie et bientôt
quelques autres. Le Traité de Maëstricht, très
largement sous l'influence des intérêts américano-américains
dits atlantistes, n'a pas permis de doter l'Europe des différents
attributs de la puissance qui auraient pu en faire un alter ego
des autres puissances mondiales. Nous avions décrit ce mécanisme
désastreux dans notre ouvrage de 2007, L'Europe
et le vide de puissance. Depuis il s'est encore accentué.
En fait, malgré les affirmations non fondées de l'idéologie
libérale, ce sont aujourd'hui comme hier les arbitrages ou
conflits entre super-Etats qui font la loi internationale. L'échec
de la conférence de Copenhague sur le contrôle du climat
l'a illustré une nouvelle fois. Il a suffit que les deux
super-Etats, USA et Chine, s'entendent pour ne rien faire et ce
non-choix s'est imposé à tous les autres Etats. L'Europe
avait tous les titres pour arbitrer ce conflit et sans doute imposer
ses vues novatrices. Mais n'ayant pas été capable
de se constituer en super-Etat, elle n'a pas pesé beaucoup
plus lourd que le Brésil (ou les Iles Salomon). Il en est
de même pour toutes les autres questions dont dépendent
l'avenir du monde, le contrôle de l'énergie, des océans
et de l'espace notamment.
Mais
que sont les attributs de la puissance et en quoi l'Europe en a-t-elle
besoin pour survivre dans la compétition avec les autres
Etats ? Nous les avions énumérés dans l'ouvrage
cité. Les uns tiennent à l'étendue du territoire,
aux effectifs de la population et à l'accès direct
aux sources d'énergie et de matières premières.
Sur ce plan, l'Europe n'est pas favorisée. D'autres tiennent
au mode de gouvernement : la possibilité de mobiliser d'une
façon coordonnée les ressources nationales. Sur ce
plan les régimes autoritaires ou dictatoriaux paraissent
les plus compétitifs, mais il ne faut pas penser que le pluralisme
démocratique soit en lui-même un handicap, même
s'il ne facilite pas la prise rapide de décisions. Encore
faut-il qu'il existe des Etats capables de mener ce que l'on appelait
traditionnellement des politiques régaliennes, faisant prévaloir
les intérêts généraux de long terme sur
les intérêts particuliers de court terme.
Le
modèle français de l'Etat mis en place après
le premier Empire et confirmé sous les IIIe, IVe et Ve Républiques,
correspondait en principe à cette définition, bien
que s'exerçant avec difficultés compte tenu des conflits
suscités par les résistances des nombreux intérêts
particuliers. Aujourd'hui, sous la pression de l'idéologie
libérale et de la privatisation, l'Etat régalien caractérisant
le République française voit ses compétences
de plus en plus diminuées. Il paraît de plus en plus
incapable de répondre aux demandes qui lui sont adressées
par les populations. Malgré cela, il dispose en général
encore d'un certain nombre de moyens d'actions, notamment grâce
aux diverses administrations, dont beaucoup d'autres Etats européens
sont privés. Mais la France s'est tellement déconsidérée
par ses voltes-faces diplomatiques et politiques, qu'elle n'est
plus entendue quand certains de ses représentants évoque
le modèle français de l'Etat.
Quitte
à passer pour des esprits attardés ou irréalistes,
nous continuons cependant à penser que les Etats européens,
par l'intermédiaire, à défaut de programmes
plus ambitieux, d' actions de coopération structurées
convenablement choisies, doivent se doter des technologies dites
de souveraineté sans lesquelles aucun poids politique ou
diplomatique sérieux ne peut être acquis. Nous avions
analysé, il y a déjà quelques années,
ces technologies de souveraineté, dans un colloque
tenu à Paris en avril 2004 et associant l'Union
Paneuropéenne et notre association Automates-Intelligents.
.
Il s'agit d'un ensemble de moyens de recherches, d'industries et
de techniques devenues aujourd'hui indispensables à la puissance
politique : sciences fondamentales, calcul, intelligence artificielle,
bio et nanotechnologies, etc. Il s'agit aussi des applications en
dérivant permettant la maîtrise de l'énergie,
des télécommunications, de l'espace et, bien entendu,
des armements modernes. Les Etats-Unis ont toujours refusé
que les Etats européens, soit à titre individuel,
soit dans le cadre de l'Union européenne, se dotent des moyens
de la souveraineté. La France gaulliste, le seul Etat européen
qui avait pour conserver son indépendance refusé au
moins en partie la domination technologique américaine, avait
suscité contre elle l'hostilité générale
du Monde Libre, c'est-à-dire des Etats-Unis et
des gouvernements dominés par eux. Tout a été
fait, ouvertement et plus souvent encore de façon couverte,
pour empêcher que les grands programmes d'indépendance
et de souveraineté technologique engagés en France
aboutissent ou trouvent des clients en dehors de la France. Au sein
même de la société française, une opposition
très largement suscitée par les milieux favorables
à la domination américaine s'est progressivement rassemblée
contre la poursuite de ces programmes. Le nucléaire civil
et la défense ont polarisé les oppositions. Ce sentiment
demeure encore très fort. On vient de la constater en observant
la satisfaction avec laquelle de nombreux milieux se sont réjouis
de l'échec de l'offre nucléaire française à
Abou Dhabi. Un échec de la promotion du Rafale au Brésil
ou dans les Emirats susciterait la même satisfaction.
Un
certain nombre de grands pays européens ont cependant accepté
de participer à des programmes industriels communs, principalement
civils, épisodiquement militaires. Mais ils l'ont fait avec
réticence, en multipliant les précautions pour que
les produits correspondants restent soumis à la concurrence
internationale et aux stratégies à court terme des
actionnaires. Il fallait éviter qu'ils ne puissent être
présentés aux opinions publiques comme un retour du
régalien. Ceci a multiplié les difficultés
de conceptions et de réalisations. On citera le programme
Airbus civil et militaire ou le programme Galiléo dans le
domaine de la localisation satellitaire.
Il
existe certes aujourd'hui une indéniable coopération
industrielle européenne, mais il serait injuste passer sous
silence le fait que, sans les efforts de la France, il ne se serait
pas passé grand-chose. Frédéric d'Allest a
ainsi indiqué, lors d'une émission récente
consacrée à Ariane 5, que ce fut grâce au président
Pompidou (le dernier des Gaullistes?) que la France a refusé
de confier son sort aux lanceurs de la Nasa. Sans la France, il
n'y aurait pas eu ni Agence Spatiale européenne ni base de
Kourou. On peut penser aussi que les quelques produits spatiaux
européens, fussent-ils développés de façon
indépendante par certains pays au détriment de la
nécessaire coopération, comme c'est le cas dans le
domaine des satellites, n'auraient pas vu le jour sans la France.
En matière de recherche à très long terme enfin,
la France participe activement à deux organismes qui n'auraient
pas vu le jour en Europe sans son activisme et dont l'action sera
déterminante, le Grand collisionneur à hadrons du
Cern et le prochain centre Iter du CEA destiné à expérimenter
la fusion nucléaire.
Dans
des domaines civils dont l'importance stratégique n'est pas
moindre, la France a su se doter ou conserver, souvent en coopération
avec des entreprises européennes, de puissantes industries,
dans les secteurs de l'énergie nucléaire, du ferroviaire,
de l'automobile, de la pharmacie et de l'environnement. Bien sûr,
elle n'est pas la seule. L'Allemagne a fait aussi bien sinon mieux
dans tous ces secteurs. Mais c'est réjouissant. Certains
critiquent le TGV français en constatant avec ironie que
les Chinois viennent de choisir l'homologue allemand Inter-Cities
Express (ICE) de Siemens pour rouler sur la plus grande voie à
grande vitesse du monde, de Canton à Wuhan. D'abord, c'est
oublier que l'ICE allemand s'est beaucoup inspiré des techniques
et de l'expérience française. De plus, un succès
allemand à l'exportation doit être considéré,
en France même, comme un succès de l'Europe toute entière.
Il
faut enfin mentionner le domaine militaire. On se gausse de constater
que la France a été obligée de développer
seule des systèmes d'armes dont les autres Etats européens
n'ont pas voulu pour leur propre défense. Mais ce ne fut
pas parce que ces armements étaient de mauvaise qualité.
Au contraire, avec l'expérience, ils se révèlent
parmi les meilleurs du monde. Les échecs ou les
difficultés de la France résultèrent principalement
de l'activisme du complexe militaro_industriel américain
et de son entrisme dans les cercles politiques européens,
qui ont fermé la porte aux armements français. Dans
un monde entièrement mondialisé, ouvert, où
les sources de croissance et de richesse paraissent très
largement liées à la détention des capitaux
et à la spéculation financière, l'Europe, demandait-on,
a-t-elle besoin de se doter de toutes ces armes, non seulement coûteuses
mais inutiles ?
Les
économistes répétaient à satiété
que le modèle anglo-saxon des services financiers, illustré
en Europe par les succès de la Grande Bretagne, était
préférable à un modèle français
où l'accent avait traditionnellement été mis
sur la possession en propre d'un certain nombre des technologies
de puissance énumérées ci-dessus. Le monde
n'était pas en guerre et l'Europe pouvait compter, disait-on,
sur les moyens de défense rassemblés au sein de l'Otan
sous l'égide de la superpuissance américaine afin
de faire face à d'éventuelles agressions. Aussi bien,
aujourd'hui encore, l'hypothèse d'une défense de l'Europe
indépendante de l'Otan et des matériels américains
reste considérée, à Londres et à Bruxelles
notamment, comme relevant de la volonté d'affaiblir l' Alliance
atlantique et de pactiser avec les ennemis de l'Occident.
Ces dernières années, avec le succès des gouvernements
libéraux en Europe, avec la volonté souvent affichée
du président français Nicolas Sarkozy de favoriser
la privatisation des filières industrielles et technologiques
françaises, les intérêts financiers ont repris
le pas sur les défenseurs d'une géostratégie
européenne basée sur des technologies de souveraineté.
Les
états-majors des autres pays européens, cependant,
avec l'intensification des crises et des tensions que nous évoquerons
dans la seconde partie de cet article, avec également l'affaiblissement
de la puissance militaire américaine, commencent à
regarder avec un début d'intérêt le fait que
la France, pays européen, dispose en propre de moyens militaires
pouvant venir en appui de stratégies de défense ou
de coopération internationale, par exemple avec la Russie.
Ils utilisent d'ailleurs sans hésiter certains de ses moyens
quand l'urgence l'exige, par exemple en ce qui concerne l'observation
satellitaire militaire. Il est possible que très vite, ils
comprennent l'intérêt de travailler avec la France
dans d'autres domaines, plutôt qu'attendre tout de fournisseurs
américains de plus en plus embourbés dans les difficultés,
comme le montre l'exemple du Joint Strike Fighter F-35, dont le
MICC avait voulu faire l'arme fatale pour éliminer toute
industrie aéronautique européenne.
Mais
plus en profondeur, les relations internationales risquent de prendre
un tour tout nouveau, à la suite de l'échec de la
conférence de Copenhague sur le climat. Ce sont ces perspectives
que nous voudrions examiner ci-dessous. Dans ce cas, ceux qui en
France et dans les autres pays européens voudraient développer
une réelle coopération entre Etats européens
en matière de recherche, de développement et de grands
équipements civils et militaires, pourraient de nouveau être
entendus. Economie de guerre obligent. Voyons comment.
Des économies de guerre
Ce
n'est pas faire preuve de pessimisme injustifié que constater
les menaces de toutes sortes pesant dorénavant sur l'avenir
politique et économique du monde. La crise économique
et financière ayant débuté en 2008 ne cessera
de s'aggraver quoiqu'en disent les économistes.
Bien plus, la grande crise environnementale ayant justifié
la mise en place du protocole de Kyoto ne cesse elle aussi de s'aggraver.
Des pronostics très pessimistes (voir celui de James
Hansen repris sur le site Admiroutes) montrent que la
planète courre au désastre, du fait de l'incapacité
actuelle des gouvernements à agir. Or la conférence
des Nations Unies tenue à Copenhague en décembre 2009
a mis en évidence le fait que les mesures très énergiques
et coûteuses nécessaires pour limiter le réchauffement
climatique et protéger la biodiversité ne seront pas
prises dans les délais voulus
Nous
avons rappelé que deux superpuissances se sont entendues
implicitement pour ne rien faire de sérieux, les Etats-Unis
et la Chine. Certes, en matière de responsabilité,
ce sont les Etats-Unis qui sont les plus coupables, car non seulement
ils sont ceux qui polluent le plus, mais ils ont les moyens technologiques
de réduire leurs pollutions. La Chine, pour le moment, ne
peut pas le faire. Il reste qu'elle menace, par sa taille même,
les équilibres économiques actuels, à la fois
comme puissance importatrice et comme puissance exportatrice. On
ne pourra pas attendre des autres pays du monde qu'ils se laissent
mettre en difficulté, voire envahir, sans réagir.
Ni
les institutions internationales actuelles, ni les Etats grands
et petits membres de l'ONU, ni les entreprises multinationales ni
les ONG ne pourront promouvoir seuls l ' « économie
de guerre » qui sera nécessaire pour reconvertir
en profondeur les mécanismes économiques et ceux de
la prise de décision collective. Nous pensons cependant qu'un
G+, Europe, Chine, USA, auxquels on ajouterait la Russie, l'Inde,
le Brésil et quelques autres, pourrait parfaitement prendre
les mesures d'urgence nécessaires à la sauvegarde
de la planète, si quelques Super-Etats donnaient l'exemple.
L'Europe a manqué en 2009 l'occasion de positionner ainsi
en Super-Etat et participer à ce grand projet. Les opportunités
pour ce faire se reposeront certainement.
Cependant
des groupements informels, un G3, un G5 ou un G+, ne pourront se
substituer indéfiniment à des institutions internationales
reconnues par tous. Même si de telles institutions sont lourdes
et apparemment impuissantes en cas de grandes crises, elles demeurent
irremplaçables. Le problème de droit public international
posé aujourd'hui consiste, selon nous, à définir
à partir d'une ONU à 198 Etats, un Conseil de Sécurité
environnement comportant en premier lieu les grands
Etats ou Super-Etats, les seuls capables de s'entendre dans ces
domaines si la nécessité l'exigeait. L'Europe devrait
participer sur un pied d'égalité avec les autres Super-Etats,
en tant que membre permanent, à ce Conseil de Sécurité
environnement.
Ceci
étant, il ne faudrait pas espérer qu'un tel Conseil
de Sécurité puisse supprimer les affrontements entre
ses membres les plus puissants. L'expérience de l'actuel
Conseil de Sécurité de l'ONU, mis en place à
l'occasion de la guerre froide, a montré que les Etats-Unis
et l'URSS n'ont cessé de s'y mesurer en développant
sans arrêt leurs moyens militaires et civils. Mais ils ont
évité la guerre mondiale, du fait des capacités
de réplique à l'égard de l'autre dont chacun
des deux Grands disposait. Il en sera de même en termes différents
dans la perspective du Conseil de Sécurité environnement
envisagé ici. Si un membre refuse de se soumettre à
des mesures collectives jugées indispensables, il devra se
voir appliquer des mesures de rétorsions, pouvant aller dans
les cas graves jusqu'à un emploi limité de la force
armée, de la part des autres membres.
Ceci
veut dire que chacun des 4 ou 5 Super-Etats qui seront membres permanents
de ce Conseil de Sécurité devront se doter, par eux-mêmes
et en toute indépendance les uns des autres, de la panoplie
complète des technologies de souveraineté. Un tel
objectif serait évidemment à la portée des
Etats-Unis, plus difficile mais faisable en ce qui concerne la Chine,
mais actuellement totalement impossible pour l'Europe. Celle-ci,
nous l'avons vu, ne dispose ni des structures politiques d'un Super-Etat,
ni, ce qui est bien plus handicapant, des technologies de souveraineté
adéquates.
La
France cependant, nous venons de la rappeler, et quelques grands
Etats européens avec elle, ont réussi à se
doter de l'amorce de telles technologies. Il suffirait de s'appuyer
sur elles pour sortir de la dépendance qui handicape encore
l'action diplomatique et économique de l'Union européenne.
Contrairement aux ressources de la City de Londres en ingénierie
financière qui ont longtemps fait la force économique
et même politique de la Grande-Bretagne et qui sont déstructurantes
pour l'Etat britannique, les technologies françaises et leurs
répliques européennes sont structurantes. Autrement
dit, elles supposent pour survivre et servir qu'existe et fonctionne
un Etat fort, capables de financer les investissements dont elles
ont besoin et de les protéger par la voie régalienne.
Elles supposent aussi des citoyens possédant un sens élevé
de la Nation et du territoire, acceptant les sacrifices à
consentir, en échange de la protection apportée aux
nationaux. Les mêmes valeurs pourraient être transposées
à l'échelle de l'Europe. Certes, en France, ces valeurs
pour de mauvaises raisons que nous ne rappellerons pas. Elles ne
sont guère en meilleure posture chez nos voisins. Mais elles
demeurent cependant vivaces dans le cur des citoyens de toutes
professions et de tous niveaux hiérarchiques qui continuent
contre vents et marées à développer le potentiel
scientifique et industriel que nous venons d'évoquer sommairement.
Le
point noir actuel, concernant l'influence des différentes
technologies de puissance et de souveraineté dont dispose
la France, est qu'elles suscitent encore le rejet a priori des autres
Etats européens. Ceci pour diverses raisons plus conjoncturelles
que fondamentales, essentiellement en fait parce que ces Etats croyaient
pouvoir s'en passer et que la supposée suffisance française
à les imposer froissait leurs susceptibilités. Egalement
peut-être aussi parce que la France, dans son ensemble, administrations
et grandes entreprises publiques et privées réunies,
n'avaient pas fait assez d'effort pour nouer des alliances sur un
plan d'égalité avec des partenaires européens.
Mais
le véritable obstacle au développement en Europe de
grands programmes technologiques sur le modèle français
est que ceux-ci reposaient très largement sur des financements
publics, avec le recours à des gestions de type administratif.
On était aux antipodes à ce qu'imposait le néo-libéralisme
devenu la doxa à partir des années 1990 : appel à
des financements privés collectés par le secteur financier,
gestion purement commerciale, recherche de rentabilité immédiate,
acceptation des procédures dites du marché : délocalisations,
licenciements, rachat par des fonds d'investissement étrangers,
rejet de tout réflexe national stigmatisé du terme
de patriotisme industriel. D'une part sous l'influence des Etats-Unis
qui voulaient se réserver le monopole des grands programmes
structurants, d'autre part sous l'influence des détenteurs
de capitaux spéculatifs non européens (pétro-dollars,
fonds chinois) souhaitant pouvoir racheter tous les anciens bijoux
de famille européens, les gouvernements européens
n'ont jamais voulu rompre l'enchaînement vicieux qui les privait
progressivement de toute influence stratégique. L'idée
même de patriotisme industriel, même dans les domaines
stratégiques, était considérée comme
définitivement dépassée. Ils n'ont jamais osé
affirmer que l'essentiel des nouveaux investissements dans les technologies
de puissance indispensables au maintien de leur souveraineté
nécessitait d'être traité hors marché,
sur le modèle des dépenses d'équipements militaires
: financements protégés et marchés protégés
notamment...Ceci tout au moins jusqu'au moment où ces technologies
devenues adultes pourraient le cas échéant
et sans obligation d'aucune sorte affronter la concurrence
internationale.
On
objectera qu'une grande partie des technologies de souveraineté
dont l'Europe selon nous devrait se donner la maîtrise relèvent
plus des investissements civils ordinaires que des investissements
stratégiques, militaires ou spatiaux. Pourquoi dans ce cas
prendre le risque de les soumettre à des procédures
publiques dérogatoires du droit commun, avec le danger d'encourager
les gaspillages, favoritismes politiques, éventuellement
corruptions ? Pour une raison très simple. C'est parce que
si l'Europe a pris du retard dans certains de ses domaines, c'est
précisément parce que les règles du capitalisme
privé et du néo-libéralisme, exploitées
par des concurrents plus forts qu'elle, ne lui ont pas permis de
réaliser les investissements nécessaires. Ce qui s'est
produit dans le passé se renouvellera. Imagine-t-on que la
Chine laissera aux pays européens la possibilité de
concevoir et vendre des écrans solaires ou des automobiles
électriques, y compris à partir de filiales installées
en Chine, si les industriels européens travaillant dans ces
branches ne sont pas protégés au sein du marché
européen. Nous l'avons rappelé en introduction, la
Chine dispose de deux armes absolues, sa main d'uvre quasi
gratuite (souvent d'ailleurs exportée) et le taux de change
anormalement bas de sa monnaie. Pourquoi ferait-elle des cadeaux
aux Européens, d'autant plus que ceux-ci ont progressivement
perdu l'avance technologique qui pouvait en faire momentanément
des partenaires à ménager ?
Du
côté des Etats-Unis, des arguments différents
mais aux résultats similaires continueront à jouer
comme ils l'ont toujours fait pour priver l'Europe des occasions
de se donner des outils compétitifs en propre : informatique,
réseaux, intelligence artificielle, bio et nanotechnologies,
etc. L'Europe pour survivre dans l'après Copenhague devra
donc en revenir au régalien sur le modèle français.
Ce qui ne devrait pas pour autant l'empêcher de chercher à
perfectionner celui-ci pour en faire un véritable instrument
de guerre économique compétitif.
Les
programmes de coopération renforcée nécessaire
présenteraient en principe une différence essentielle,
par rapport aux actuels programmes Airbus et Ariane dont la plupart
des produits visent un marché non protégé et
sont soumis aux impératifs d'une rentabilité définies
non par des gouvernements mais par des actionnaires. La plupart
des projets que nous envisageons dans cet article devraient être
conçus et conduits, nous l'avons dit, comme des programmes
militaires, sans se préoccuper a priori de la rentabilité
des investissements. Certes, la perspective de les vendre sur le
marché international ne serait pas à exclure, mais
ce ne serait pas leur l'objectif premier. Il s'agirait, rappelons-le,
de programmes de souveraineté. L'Europe les définirait
en fonction des avantages politiques qu'elle y trouverait : indépendance
vis-à-vis des autres puissances, possibilités de faire
naître des compétences qui sans de tels programmes
n'auraient jamais vu le jour. Ce ne serait que lorsque les programmes
ou projets fondateurs auront donné de bons résultats
que leurs produits pourraient être offerts sur les marchés
européens voire sur les marchés internationaux sans
protections autres que celles imposées par le souci de la
réciprocité.
Au
plan des crédits, balayons l'argument de la dette. Rien qu'en
France, les épargnes privées dépassent les
4.000 milliards d'euros. Il serait très possible d'offrir
à ces épargnants des obligations garanties à
long terme permettant de recueillir les 400 milliards nécessaires
pour commencer à investir sérieusement. Que l'on ne
nous parle pas non plus d'inflation. Les ressources non utilisées
ou gaspillées abondent encore en Europe.
Quant
à la question essentielle des taux de change, notamment des
rapports respectifs entre l'euro, le dollar et le yuan, assujettissant
aujourd'hui l'Europe aux deux autres blocs, nous ne pouvons pas
admettre que les Etats du groupe euro regroupés autour de
la Banque centrale ne soient pas capables de mettre en place des
procédures de contrôle et d'orientation au moins analogues
à celles qu'utilisent la Réserve fédérale
américaine et la Banque de Chine. S'ils le faisaient, dans
le cadre de l'économie mixte esquissée ici, les opérateurs
internationaux seraient bien obligés d'en tenir compte.
Conclusion
Nous
évoquons donc ici une véritable sortie du capitalisme
néo-libéral, concernant un grand nombre de secteurs
économiques dits stratégiques. On pourrait employer,
comme nous l'avons proposé, le terme de mise en place d'une
économie mixte généralisée. Ces solutions
mixtes génèrent malheureusement de nombreuses occasions
de fraudes internes ou aux frontières. Pour lutter contre
elle, il faut unifier la prévention et la répression.
La chose serait parfaitement envisageable dans le cadre d'un gouvernement
économique et financier de la zone euro, accompagné
d'une harmonisation progressive des règlementations sociales
et fiscales. Ce gouvernement s'accompagnerait évidemment
d'importantes réformes politiques et administratives, que
nous n'aborderons pas ici. Bornons-nous à signaler que la
France, disposant sans doute pour quelques temps encore, d'une des
meilleures administrations du monde, tant au plan des services techniques
qu'au plan administratif, pourrait participer avec compétence
à la mise en place de l'administration européenne
requise.
Mais
rassurons nos voisins. Si des procédures marquées
du sceau de l'urgence stratégique étaient dorénavant
retenues dans les filières civiles évoquées
au début de cet article, partout notamment où de nouveaux
investissements lourds seront nécessaires du fait des technologies
économes en énergie qui s'imposeront, la France ne
serait plus la seule à proposer des savoir-faire autour desquels
s'associeraient les potentiels industriels et de recherche des autres
Etats. Chaque Etat européen possède des capacités
en propre qui restent inexploitées faute d'être associées
à celles des autres. Sans coordination, ces mêmes Etats
en sont réduits à s'adresser à des produits
non européens dont le plus souvent, ils n'acquièrent
pas la maîtrise. De toutes façons, répétons-le,
l'objectif initial ne sera pas de faire des profits capitalistes,
mais de mener des combats pour la souveraineté. Les coûts
et les délais en seront peut-être accrus initialement,
mais les retombées à terme seront inestimables.