Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Le
Paradoxe du Sapiens , essai à paraître sous la
plume de Jean-Paul Baquiast en février 2010 (éditions
Jean-Paul Bayol), offre une hypothèse de travail à
mon avis novatrice. Elle vise en effet à étudier l’évolution
actuelle de nos sociétés avec des outils plus efficaces
que ceux proposés chacune dans son domaine par les différentes
sciences traitant de cette question : économie, science politique,
anthropologie, biologie et bien d'autres.
Pour l'auteur, les agents moteurs dans cette évolution sont
des entités jamais encore identifiées en tant que
telles, qu'il nomme "systèmes anthropotechniques".
Il s’agit de superorganismes associant de façon intime
les processus évolutionnaires biologiques, dont l’homo
sapiens sous sa forme actuelle est un des produits, et les processus
évolutionnaires technologiques nés il y a plus d’un
million d’années par l’utilisation systématique
de certaines forces naturelles par les hominidés.
La
difficulté de cette approche tient à ce que les systèmes
anthropotechniques sont aussi nombreux et foisonnants aujourd’hui
que le sont les filières technologiques modernes. Chacun
d’eux peut en principe être étudié dans
sa singularité. Mais l’observation de leurs comportements
collectifs et des conséquences de ces comportements sur l’évolution
de la planète ne peut se faire que de façon statistique.
Dans ce cas alors, la rigueur scientifique impose de rappeler que
c’est l’oeil (ou l’esprit) de l’observateur
qui découpe dans le continuum des faits observables ceux
qui lui paraissent significatifs. Les motivations de cet observateur
sont donc à prendre en compte, si cela se peut, lorsqu’il
s’agit de juger de la généralisation possible
des descriptions ainsi proposées. Mais cette précaution
s’impose à toute science. Aucune aujourd’hui
ne pourrait prétendre à une objectivité ne
tenant pas compte de la situation de l’observateur et des
moyens dont il dispose pour observer.
1.
Rappel des bases théoriques envisagées
Dans
cet essai, l'auteur montre que les capacités cognitives des
systèmes anthropotechniques sont par définition limitées.
Même lorsqu’ils disposent des instruments d’observation
les plus fins et des moyens de traitement de l’information
les plus développés, ils ne peuvent se représenter
le monde extérieur que dans la limite de capacité
de ces divers outils. Or le monde est infiniment vaste, complexe
et rapidement évolutif. Les appareils cognitifs des systèmes
anthropotechniques n’en fournissent donc que des représentations
partielles et toujours en retard sur le flux des événements.
De plus, ces représentations ne peuvent pas provoquer immédiatement
les changements de comportement qui seraient nécessaires
pour tenir compte des modifications du monde qu’elles ont
pu faire apparaître. Les appareils moteurs ont nécessairement
un temps de retard, plus ou moins long, lorsqu’il s’agit
de tenir compte de la modification des représentations se
produisant au niveau des appareils cognitifs. Les décisions
finales que prennent les systèmes anthropotechniques pour
s’adapter au monde sont donc toujours fragiles. Certaines
sont cependant plus pertinentes que d’autres.
Dans la compétition darwinienne incessante qui oppose les
systèmes anthropotechniques, ceux qui prennent les décisions
les plus pertinentes, fondée sur des représentations
du monde extérieur plus exactes que celles des autres, mises
en œuvre par des appareils moteurs plus réactifs, obtiennent
des avantages compétitifs grâce auxquels ils l’emportent
sur leurs rivaux.
Il
ne s’agit là que d’évidence, me dira-t-on.
Il serait illusoire de penser qu’un système, fut-il
doté des instruments sensoriels et moteurs les plus efficaces
possible, et d’un cerveau capable de prendre des décisions
les plus rationnelles possible, puisse se représenter la
situation du monde dans sa globalité et traiter des problèmes
du monde comme s’il était ce monde lui-même.
Même si nous limitions par principe ce monde à la planète
Terre seule, l’impossibilité demeurerait. Pour qu’un
système anthropotechnique cognitif puisse obtenir une représentation
pertinente de la planète et des prévisions pertinentes
relatives à son avenir, il faudrait que ce système
puisse s’étendre aux dimensions de la planète
elle-même, en prenant en compte l’infinité des
facteurs agissant sur elle. Comme aucun système anthropotechnique
n’a pour le moment cette dimension, il ne peut produire que
des représentations limitées et incertaines. Les prévisions
qu’il en retire et les décisions qu’il prend
sont donc par définition entachées d’erreurs.
Par
ailleurs, un système anthropotechnique ne peut prendre en
compte que ses seuls intérêts, définis par les
informations que ses capteurs lui donnent du monde relativement
à ses états internes et aux relations entre ces états
et ce qu’il perçoit du monde. Autrement dit, il est
fondamentalement « égoïste » ou «
auto-centré ». Certes, il ne faut pas exclure que,
par ce que l’on nomme en biologie l’altruisme, il puisse
très momentanément adopter le point de vue et servir
les intérêts d’un autre système, mais
ceci ne peut qu’être marginal au regard du flux permanent
d’informations qu’il reçoit relativement à
lui-même. Quand la représentation des intérêts
nécessairement lointains et diffus de la planète pénètre
son appareil cognitif, elle ne pèse que faiblement au regard
de la représentation de ses intérêts propres.
Un altruisme étendu à la planète tout entière
et permanent ne semble pas envisageable, sauf de façon théorique.
Or
comment se définissent les comportements, généralement
égoïstes et plus rarement altruistes, des systèmes
anthropotechniques ? Etant le produit de la symbiose d’agents
biologiques et d’agents technologiques, deux séries
de déterminismes se font alors jour au niveau de ces comportements
et se conjuguent de façon imprévisible. Il s'agit
des déterminismes biologiques et anthropologiques pesant
sur les humains et ceux résultant des contraintes de développement
des machines et des techniques au sein du monde matériel
dont elles tirent leurs composants.
L’essentiel des déterminismes biologiques a été
mis en place au long de dizaines de millions d’années
d’évolution et reste encore aujourd’hui très
peu adaptable. Les déterminismes technologiques évoluent
au contraire très vite, tout en se heurtant aux contraintes
d’un monde matériel fini auquel les technologies doivent
inévitablement s’adapter. Les déterminismes
croisés qui en résultent et dont découle à
tout moment l’action singulière d’un système
anthropotechnique individuel sont si complexes que leur effet est
très rarement prévisible, même en termes statistiques.
A plus forte raison est-ce le cas lorsque des milliers de systèmes
anthropotechniques différents interagissent dans la compétition
darwinienne permanente qui les oppose.
Egoïsme
et imprévisibilité
Mais
pourquoi rappeler ces évidences ? Elles ne font que traduire
en leur donnant une base scientifique nouvelle ce que savent quelques
rares philosophes des sciences et scientifiques : les politiques
humaines sont, d’une part, essentiellement égoïstes
et, d'autre part, imprévisibles. Il s’ensuit qu’elles
ne peuvent en général faire l’objet d’un
pilotage par ce que l’on nomme la conscience volontaire rationnelle,
comme peuvent l’être (en général) des
systèmes anthropotechnique de très petite dimension
: par exemple le journaliste associé à son clavier
d’ordinateur. Certes, au regard des sociétés
animales n’intégrant que très peu de techniques
et n’ayant pas développé beaucoup de facultés
cognitives, les systèmes anthropotechniques disposent de
capacités d’anticipation suffisantes pour ne pas subir
tout è fait passivement les événements du monde.
Cependant, leurs capacités d’action dite rationnelle
(explicitement raisonnée) et volontariste (je décide
de faire telle chose et par conséquent je la fais) restent
très limitées.
Or
malheureusement, cette impuissance fondamentale est ignorée
par les opinions publiques, notamment en Occident. L’illusion
selon laquelle l’espèce humaine dispose d’une
capacité, l’esprit, qui lui permet d’aborder
tous les problèmes, d’envisager toutes les solutions
et finalement de mettre en œuvre toutes celles qu’il
juge - pour des raisons pratiques ou morales - les melleures, reste
extrêmement répandue, malgré les démentis
que lui inflige quotidiennement l’expérience.
Il s’agit d’un héritage de la mythologie spiritualiste
selon lequel l’homme, à l’image d’une entité
divine située en dehors du monde, généralement
nommée Dieu, est libre de faire des choix bons ou mauvais.
Pour qu’il fasse de bons choix, il suffit de le convaincre
que des intérêts supérieurs, moraux ou de simple
survie, lui imposent d’éviter les choix contraires,
qualifiés de mauvais choix. La puissance de son esprit le
mettra à même de définir les bons choix et de
se laisser guider par eux. La mise en œuvre de ces choix s’ensuivra
d’elle-même. Quant aux technologies, n’étant
que des productions de l’homme, elles seront par définition
obéissantes et n’imposeront que très rarement
des comportements qui ne seraient pas conformes aux objectifs définis
par la raison des hommes. Cette illusion conduit à penser
que le monde est prévisible et gouvernable par l’homme
armé de son esprit. Si des erreurs se produisent, c’est
parce que certains humains se sont laissés envahir par des
motivations que la morale altruiste réprouve, par exemple
le besoin de dominer et de détruire. Il faut donc par diverses
actions de formation préventive, civique ou religieuse, redresser
les esprits momentanément égarés. Sinon, une
répression éclairée pourrait s’en prendre
aux auteurs de dysfonctionnements et corriger leurs mauvaises conduites.
Les
systèmes anthropotechniques sont tous imbibés, au
niveau des cerveaux des humains qui les composent et des idées
ou connaissances qu’ils produisent, de cette illusion humaniste,
relative à la puissance de l’esprit humain. D’une
part, ils se l’appliquent à eux-mêmes, d’autre
part à leurs actions collectives. Dans les deux cas, selon
Jean-Paul Baquiast, ils sont incapables de voir leurs limites. Ils
ne peuvent pas admettre qu’ils sont ingouvernables ou faiblement
gouvernables, d’abord en ce qui concerne leurs propres intérêts,
ensuite et à plus forte raison en ce qui concernerait la
gouvernabilité d’ensemble de la planète. Même
lorsque des indices sérieux résultant d’observations
scientifiques répétées leur montrent que leurs
comportements et décisions de fait divergent de ce qu’ils
avaient prévu, ils ne sont pas capables d’en tenir
compte. Ces indices ne sont pas recevables à leurs eux car
ils vont trop à l’encontre de leurs intérêts
immédiats. C’est ainsi pense l'auteur que se manifeste
le "paradoxe du sapiens" décrit dans cet ouvrage
: le sapiens se croit, non sans raisons, un peu plus sapiens que
les autres animaux. Mais, imbriqué dans des systèmes
anthropotechniques complexes, il reste impuissant à prendre
les grandes décisions collectives qui sauveraient la planète
des agressions qu’il lui inflige. La catastrophe est donc,
plus que probablement, au bout du chemin.
Mais
alors, que faire ? Si l’hypothèse de l’anthropotechnique
résumée ci-dessus présente quelque sérieux
scientifique, ne faudrait-il pas en déduire qu’aucune
action rationnelle n’est possible, au moins à grande
échelle? L’observateur enfermé dans sa petite
sphère anthropotechnique ne verra que les évènements
accessibles aux instruments d’observation dont dispose cette
sphère. Si les faits observés induisent chez lui des
réactions et régulations correctrices, celles-ci ne
commanderont que les instruments d’action ou effecteurs nécessairement
limités dont cette sphère anthropotechnique est équipée.
L’évolution globale de la planète, que chaque
système anthropotechnique contribuera à perturber
et qu’aucun système ne sera capable d’observer
avec l’ampleur nécessaire, se poursuivra donc sur sa
pente actuelle. Or, même en se limitant aux instruments d’observation
aujourd’hui disponibles, et autant que l'auteur puisse en
juger, cette évolution semble catastrophique.
Des
systèmes cognitifs se connectant spontanément
Jean-Paul
Baquiast fait cependantt l’hypothèse que les principaux
systèmes anthropotechniques modernes sont des systèmes
cognitifs, générant au niveau de leurs cerveaux des
connaissances certes limitées, mais résultant d’un
processus d’élaboration de type scientifique. Ceci
pourrait permettre l’émergence progressive de nouvelles
connaissances dans le domaine. L'auteur pense en effet que le premier
comportement scientifique à la portée d’un observateur,
fut-il enfermé dans les limites de connaissance que lui impose
le système anthropotechnique particulier auquel il appartient,
consiste à interpréter les données qu’il
reçoit de ses sens à la lumière d’hypothèses
produites par son cerveau. Ne sont conservées que les hypothèses
vérifiées par les expériences à la portée
des moyens d’action ou effecteurs dont dispose ce système
anthropotechnique. Si ce processus est suffisamment collectif, impliquant
de nombreux observateurs-vérificateurs opérant en
réseau, des contenus cognitifs qui pourraient être
qualifiés de scientifiques apparaîtront et généreront
de nouvelles interprétations, plus «scientifiques»
que les précédentes, dans les cerveaux des observateurs
ultérieurs. Cette évolution se produira évidemment
d’abord dans le système anthropotechnique auquel appartiennent
ces observateurs. Mais si plusieurs systèmes anthropotechniques
coopèrent de fait et échangent leurs informations
grâce à des réseaux communs, un réseau
d’acteurs raisonnant selon les mêmes logiques et agissant
de façon plus ou moins coordonnée pourra se mettre
en place spontanément.
Avec
le développement de l’instrumentation scientifique
en réseau impliquant un nombre croissant de cerveaux d’observateurs
humains, un système anthropotechnique d’un nouveau
genre pourrait se superposer aux systèmes plus spécialisés.
Selon l'auteur, ce système disposera de cognitions plus étendues
et de moyens d’action plus efficaces. Ses mises en garde et
recommandations visant à éviter les risques identifiés
pourraient peut-être mobiliser un nombre plus élevé
de systèmes anthropotechniques jusqu’alors égoïstes.
Dans le cas de la course supposée de la planète à
la crise systémique, un tel système anthropotechnique
scientifique (ou plutôt "hyper-scientifique" car
faisant appel à des sciences différentes) se mettra–t-il
en place suffisamment vite pour que le pire soit évité
? Pour Jean-Paul Baquiast, il est impossible aujourd’hui de
faire cette hypothèse optimiste. Tout au plus peut-il penser
que le drame final se produirait beaucoup plus tôt si les
observateurs enfermés dans leurs propres systèmes
anthropotechniques préscientifiques comptaient sur les vertus
d’un prétendu esprit humain divinisé pour prendre
les choses en mains.
2.
Quelques vérifications expérimentales
Cet
essai a été rédigé dans le courant des
années 2008 et 2009. Depuis ces dates, bien des événements
sont survenus et surviennent tous les jours, devant lesquels les
interprétations apportés par les médias et,
en amont, par les scientifiques, apparaissent aussi nombreuses que
contradictoires. L’optimisme mesuré se dispute au pessimisme
le plus profond. L'auteur est tenté de dire que ce désordre
n’a rien d’étonnant, puisque ces divers observateurs
et commentateurs n’utilisent pas la méthode proposée
ici. Jean-Paul Baquiast considère en effet comme indispensable
le recours à l’hypothèse de l’anthropotechnique
et l’abandon des illusions humanistes et spiritualistes. La
question est alors de demander à l'auteur comment son hypothèse
permettrait, mieux que d’autres, d’analyser l’évolution
des sociétés humaines et plus largement celle de la
planète, telles du moins que ces évolutions nous apparaissent.
Répondre
à cette question nécessite de prendre des exemples
concrets. C'est pourquoi la seconde partie de cet ouvrage présente
quelques uns des événements majeurs récents
qui, selon l'auteur, confirment la pertinence de l’analyse
anthropotechnique. Bien évidemment, ceci ne veut pas dire
que l’analyse anthropotechnique résolve toutes les
difficultés de compréhension. Elle permet tout au
moins d’éviter les illusions idéalistes et,
dans les meilleurs des cas, de proposer des pistes de recherche
aux différentes sciences s’intéressant à
l’évolution de la planète.
Il
n’est pas question d’envisager de faire ici une liste
un tant soit peu complète des événements politiques
récents. En ce début d’année 2010, mentionnons
seulement ceux qui paraissent émerger par leur importance
de la marée constamment renouvelée de l’actualité.
La
raréfaction des ressources terrestres ne ralentit pas les
compétitions destructrices entre systèmes
Au
sein d’une planète aux ressources de plus en plus finies,
on observe le maintien d’une compétition darwinienne
aveugle entre systèmes anthropotechniques. Avec le développement
des réseaux de connaissance scientifique correspondant aux
progrès des technologies d’observation et de communication
scientifique, on aurait pu penser que les systèmes anthropotechniques
seraient progressivement devenus plus «cognitifs», du
moins au sens donné dans le livre au concept de système
cognitif et rappelé ci-dessus. Autrement dit, ils auraient
de plus en plus pris conscience de l’impact dévastateur
de leurs actions sur le monde global et auraient été
par conséquent enclins à mettre en place des régulations
communes protectrices. L’échec du sommet de Copenhague
à l’automne 2009 a montré qu’il n’en
était rien. Certes, tous les Etats du monde étaient
présents lors de cette réunion organisée par
l’ONU. Mais les intérêts nationaux l’ont
emporté sur les objectifs de régulation coordonnée.
Ceci est du au fait qu’au sein de chacun d’eux, des
systèmes anthropotechniques « égoïstes
», souvent extrêmement puissants, sont incapables de
modifier leurs comportements dangereux. Il en est ainsi des industries
charbonnières, pétrolières et gazières.
Les experts prévoient que, pour compenser la diminution des
réserves aisément accessibles, ces industries, tout
au long du prochain siècle, extrairont jusqu’à
la dernière molécule les combustibles fossiles actuellement
inexploitables du fait des coûts et des destructions environnementales
impliquées : sables bitumineux, gaz de schistes (shale-gaz),
etc. Il en sera de même de ceux qui exploitent jusqu’à
extinction les milieux vivants : forêts, océans, biodiversité.
Rien ne semble capable de les arrêter.
D’une façon plus générale, on constate
qu’à grande ou petite échelle, les activités
visant à consommer jusqu’à épuisement
les ressources naturelles inertes, eau, air, sols, espace, se poursuivent.
Les quelques mesures de protection décidées ici et
là restent insuffisantes. Les sociétés humaines
sont toujours régies par le droit des organisations dominantes
à agir comme elles l’entendent au service de leurs
intérêts spécifiques. Il en résulte immédiatement
une aggravation des inégalités entre riches et pauvres,
qui renforce la dilapidation des ressources naturelles. Les riches
consomment de plus en plus de biens de plus en plus rares, mais
les pauvres, incapables de réguler leur développement
démographique et exprimant des besoins de survie qu’ils
estiment légitimes, se comportent de plus en plus de leur
côté en facteurs de destruction des équilibres
éco-environnementaux naturels.
On objectera, précisément à propos du développement
démographique, qu’une grande partie des excès
d’exploitation prévisibles dans les années prochaines
proviendra d’une population mondiale condamnée à
atteindre, quoique l’on puisse faire par ailleurs, les 11
milliards d’humains vers le demi-siècle, sinon plus.
Or ce développement démographique, dira-t-on, n’est
pas du aux technologies, mais au jeu des réflexes génétiques
et sociaux visant à multiplier les descendants pour se garantir
de l’avenir, ceci jusqu’à épuisement des
ressources. Toutes les espèces réagissent ainsi, et
l’homme comme les autres. Il n'y a rien d'anthropotechnique
dans ce phénomène. On pourrait cependant montrer que
les populations humaines pauvres, caractérisées par
de forts taux de natalité, ne doivent pas être considérées
isolément, indépendamment de l’élévation
du niveau technologique caractérisant les parties du monde
où elles vivent. Avec les techniques aussi insuffisantes
soient-elles, destinées à prévenir la surmortalité
infantile, les épidémies, les famines dévastatrices,
avec aussi les médias en réseau qui transmettent au
monde entier les images de la misère extrême, elles
constituent un système anthropotechnique certes particulier,
mais aussi dangereux pour les équilibres naturels que les
grands ensembles techno-industriels identifiés par ailleurs.
Ce système, impliquant plus d’un milliard d’humains,
se reproduit et s’étend en effet, alors que les sociétés
animales soumises depuis des millions d’années aux
contraintes de la rareté et obligées de facto de réguler
leur croissance du fait de la mortalité n’ont jamais
bénéficié de telles techniques.
Les
systèmes anthropotechniques de la communication en réseau
ne contribuent pas nécessairement à la mise en place
de systèmes cognitifs de type scientifique
L’observation
de la façon dont les technologies de l’information
sont utilisées par ceux qui s’y expriment de façon
volontariste et par ceux qui en subissent plus passivement l’influence
fait apparaître une course de vitesse entre le développement
de systèmes cognitifs scientifiques structurants et celui
de contenus archaïques perpétuant des représentations
déstructurantes du monde. Conformément à la
définition donnée dans le livre au concept de système
cognitif scientifique, l'auteur souligne que de tels systèmes
mettent à la disposition des cerveaux humains les résultats
des pratiques scientifiques expérimentales. Malgré
les critiques justifiées que l’on peut faire à
la science, celle-ci demeure pour l'auteur la seule et unique façon
d’obtenir du monde les descriptions les mieux à même
d’orienter des actions collectives de protection de la nature
et de l’humanité. On ne peut pas nier le développement
actuel des systèmes anthropotechniques de nature scientifique,
dont l’influence se répand – trop lentement sans
doute – tant au niveau des décideurs que des populations.
C’est d’ailleurs là, toujours selon Jean-Paul
Baquiast, le seul facteur capable de jouer à long terme un
rôle dans l’évolution des comportements en faveur
d’une régulation rationnelle de l’évolution
du monde.
Mais
il faut mettre en parallèle le fait que ces mêmes réseaux
technologiques véhiculent des images de surconsommation et
des messages publicitaires visant à étendre les modes
de vie des quelques centaines de millions d’humains favorisés
à l’ensemble des populations. Plutôt qu’inciter
ceux-ci à réduire leur prélèvement écologique,
ces réseaux sont utilisés par les représentants
des systèmes anthropotechniques dominants et prédateurs
– tels que ceux du monde des industries dite de consommation
- pour étendre sans restrictions leurs activités.
D’un ordre différent mais tout aussi nocifs sont les
réseaux techniques permettant la spéculation boursière
et financière. Celle-ci est de plus en plus reconnue comme
un facteur majeur d’aggravation des inégalités,
de mauvaise gestion des ressources naturelles et de distorsion des
processus spontanés de consommation et de production. Or
ces réseaux spéculatifs, liés à la mondialisation
des échanges, sont présentés comme indispensables
à la «croissance». Ils se développent
donc de façon irrésistible. Les Etats sont incapables
de les réguler comme ils le prétendent parfois. Au
contraire ils s’appuient sur eux et en deviennent les captifs.
. Un cas particulier
: la déstructuration progressive du complexe militaro-industriel
américain (MICC)
Dans
son essai, l'auteur fait du complexe militaro industriel américain
(symbolisé de façon sommaire par la figure du Pentagone)
un exemple particulièrement représentatif des grands
systèmes anthropotechniques modernes. Il avait déterminé
autour de ses intérêts et de ses pratiques une grande
partie de l’histoire visible du monde depuis un demi siècle.
Or aujourd’hui, il semble en pleine décomposition.
La puissance technologique qui le caractérisait n’a
en rien diminué, mais les processus de décisions politiques
par lesquels il s’imposait semblent perdre de leur efficacité,
ce qui ouvre la porte à des dérives de plus en plus
dangereuses. C’est que les grands systèmes anthropotechniques
ne sont pas éternels. Comme toutes les structures biologiques
et technologiques, ils passent par des cycles de croissance, de
stabilisation et de décroissance. C’est peut-être
ce qui est en train de se produire dans le cas du MICC américain.
D’autres grands systèmes anthropotechniques sont apparus
dans le monde depuis quelques années et menacent désormais
sa domination.
On
pourrait penser que la puissance du MICC est plus grande que jamais.
Aujourd’hui en effet, loin d’avoir été
réfréné comme les naïfs l’espéraient
par la venue au pouvoir du président Obama, le MICC a conquis
l’esprit de ce dernier. Il l’a rallié à
la poursuite de la guerre en Afghanistan et le pousse actuellement
à affronter le Yémen. Mais ce faisant, va sans doute
se trouver vérifiée l’adage du "qui trop
embrasse mal étreint". Le MICC va donc se trouver engagé
dans des conflits plus ou moins ouverts avec 7 Etats du Moyen-orient
et d’Afrique. Or ses forces sont de plus en plus affaiblies
pour différentes raisons que nous ne rappellerons pas ici.
Poursuivre dans la voie actuelle pourrait aboutir à un effondrement
général de la puissance américaine. Mais peut-on
raisonner un complexe anthropotechnique tel que le MICC ?
Le
maintien d’un terrorisme systémique
Face à la menace d’un attentat terroriste provenant
d’un «combattant suicide» supposé inspiré
par la branche yéménite d’El Qaida, il est certain
que les Etats-Unis sont tentés de «sur-réagir»
catastrophiquement, en engageant au Yémen une guerre aussi
vouée à l’échec que les précédentes
au Moyen Orient. C’est ce que déplorait le chroniqueur
Patrick Cockburn cité par Dedefensa.
Mais peuvent-ils ne pas le faire ? Si l’attentat manqué
du «pantybomber» de Northwest Airlines le 25
décembre avait réussi, si d’autres attentats
de même nature suivaient, Barack Obama pourrait-il rester
calme ? Pourrait-il même rester au pouvoir ? Si des attentats
identiques frappaient les lignes aériennes européennes,
celles assurant par exemple la liaison avec le Maghreb, que feraient
les Européens ?
Nous
sommes là en face semble-t-il d’enchaînements
systémiques. La puissance inégalitaire non partagée,
celle des Etats-Unis, mais aussi celle de l’Europe, suscite
désormais des actes terroristes individuels. Il n’est
guère besoin d’une structure Al Qaida forte pour les
organiser, ni même d’un hypothétique complot
des néo-conservateurs américains visant à déstabiliser
Barack Obama.
La
fragilité intrinsèque des puissances dominantes, reposant
sur leur complexité technologique, ne peut qu’encourager
les agressions de type viral, du type de celles du pantybomber nigérian.
De la même façon, pour prendre une image en fait peu
transposable, l’extrême complexité de certains
systèmes technologiques, tel l’actuel LHC du CERN,
peut augmenter d’une façon exponentielle la probabilité
de survenance de bugs informatiques assimilables à la prolifération
de virus.
Pour
s’en prévenir, au niveau des pays riches, il faudrait
en principe soit multiplier à l’infini les mesures
de sécurité, jusqu’à finir par ne plus
bouger et ne plus rien faire (y compris en coupant l’Internet
et la télévision). Soit accepter la suppression complète
des inégalités mondiales…toutes mesures totalement
infaisables …En fait, on ne voit pas très bien de solutions
envisageables, sauf à laisser faire (avec cependant le minimum
indispensable de mesures de police et de justice) et s’armer
de philosophie. Il en est ainsi semble-t-il des évolutions
systémiques, de celles que l'auteur appelle anthropotechniques.
Elles ne sont ni prévisibles ni bien entendu contrôlables.
Prétendre le contraire serait encourager l’irréalisme.