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15 octobre 2010
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Le rôle des croyances dans
les sciences
Ce texte est une ébauche publiée
pour discussion. Il y ll y manque, en particulier, une partie conclusive
plus étoffée, à supposer que l'on puisse conclure
sur un tel sujet. AI
NB: Sur ces diverses questions, on pourra
lire l'ouvrage de JP Baquiast "Pour
un principe matérialiste fort"
éditions Jean-Paul Bayol 2007.
Deux
livres récents conduisent à s'interroger sur la nature
et le contenu de la croyance des scientifiques en la «réalité»
de ce qu'ils décrivent, au-delà des constatations
qu'ils peuvent faire en s'appuyant sur l'expérimentation
immédiate. Nous allons les présenter rapidement dans
cet article, quitte à y revenir plus en détail dans
des chroniques ultérieures. Mais avant de les résumer,
il peut être utile d'indiquer pourquoi la question de ce que
«croient» les scientifiques est importante pour comprendre,
non seulement les modalités à travers lesquelles la
science s'est construite à travers les âges, mais les
soubassements sur lesquels elle repose aujourd'hui.
Première
partie. Quelques généralités concernant
les croyances des scientifiques
On
considère généralement que le scientifique,
tout au moins dans son activité de recherche, devrait rester
sceptique en tout, y compris vis-à-vis de ses propres hypothèses,
tant qu'elles n'ont pas été vérifiées
par l'expérience sous le contrôle de ses pairs. Autrement
dit, il ne devrait pas s'appuyer sur des croyances préconçues
susceptibles de déformer les informations fournies par ses
instruments. La recommandation s'inscrit dans la démarche
visant à garantir l'objectivité et l'unicité
de la science au regard des subjectivités diverses de ceux
qui la produisent ou qui l'utilisent.
C'est
évidemment par rapport aux croyances religieuses, philosophiques
ou politiques des chercheurs que cette question se pose. En quoi
de telles croyances, que nous pourrions qualifier de fondatrices,
influencent elles ou non leurs travaux ? Un(e) bon(ne) scientifique,
dit-on, devrait être capable de prendre du recul par rapport
à ses croyances, aussi bien dans le choix des thèmes
étudiés que dans la conduite des recherches et la
formulation de leurs résultats. Ceci qu'il ou elle soit athée(e)
ou théiste, se situe politiquement à gauche ou à
droite, milite ou non pour l'égalité des sexes...
Beaucoup ne le font pas, mais tous, en principe, tout au moins dans
une conception universaliste de la science (de plus en plus abandonnée
il est vrai) devraient le faire.
Bien
plus, le "bon" scientifique devrait savoir détecter
et combattre en lui toute croyance relative en la validité
des postulats généraux dont s'inspirent ses propres
recherches. Postuler est une chose indispensable, croire ensuite
dur comme fer en la validité de ce que l'on a postulé
en est une autre. La croyance, même lorsqu'elle porte sur
des points apparemment de portée limitée, est généralement
aveugle, parce qu'elle découle de déterminismes et
motivations se situant en amont de la raison. Elle ne favorise donc
pas la prise en compte d'hypothèses ou d'expériences
susceptibles de la remettre en cause. On pourrait inscrire au fronton
de la science une sentence transposée de celle immortalisée
par la Divine Comédie à propos de la porte de l'enfer
«Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate» : «Vous
qui entrez ici, abandonnez toute croyance».
C'est
bien ce que fait la science. Prenons l'exemple des mathématiques.
Certains mathématiciens postulent qu'il existe un univers
mathématique extérieur à eux. Ils pensent qu'ils
doivent le découvrir comme le font les autres scientifiques,
chacun dans son domaine. Certains mathématiciens, au contraire,
postulent que ce sont les cerveaux qui ont progressivement élaboré
les bases des mathématiques au cours d'une longue évolution
où les premiers animaux dotés de cerveaux ont été
confrontés pour survivre à la nécessité
de disposer d'outils permettant notamment de compter les objets
ou de mesurer les distances et les étendues. Il se trouve
cependant que, dans l'ensemble, les mathématiciens, indépendamment
de leurs croyances relatives à la nature profonde des mathématiques,
les utilisent globalement de la même façon.
Or
prétendre que la science doit se construire indépendamment
des croyances des scientifiques relève d'une illusion. Si
ces derniers avaient laissé leurs croyances à la porte
de la science, l'édifice serait resté vide. Les études
de psychologie cognitive évolutionniste paraissent montrer
que, chez tous les humains nous pourrions dire chez tous
les animaux disposant d'un cerveau - les fonctions de type rationnel
s'entrelacent en permanence avec les sensations, les affects et
l'imaginaire. En simplifiant, on pourrait dire que le cerveau gauche
de l'homme, plus particulièrement responsable des fonctions
de calcul et de raisonnement logique, ne serait rien sans une coopération
permanente avec le cerveau droit, plus particulièrement en
charge des affects. Pour adhérer complètement à
un projet de recherche mobilisant toutes les ressources de l'organisme,
il faut «y croire» et pour y croire, il faut disposer
de fortes motivations, dépassant largement l'ordre du rationnel.
pour comprendre les raisons d'un travail scientifique de quelque
importance, il est donc utile de découvrir l'arrière
plan affectif et imaginaire dans lequel il s'insère.
Ceci
s'impose aussi au plan collectif. Comme les historiens des sciences
l'ont montré depuis longtemps, les grands systèmes
de connaissance caractérisant une époque s'inscrivent
dans les systèmes de croyance dominant à cette époque.
Les influences s'exercent d'ailleurs dans les deux sens. Aujourd'hui,
mettre en évidence les croyances individuelles ou collectives
des scientifiques dont les recherches ont contribué à
former les opinions publiques à travers les âges, n'intéresse
pas seulement les historiens et épistémologues, mais
chacun d'entre nous. La science est dorénavant vulgarisée
et commentée par les philosophes, les hommes politiques et
finalement par le grand public. Soulever la question des croyances
des scientifiques pousse donc chacun d'entre nous à se poser
pour notre compte la question complémentaire de ce que nous
retenons de leurs travaux. Acceptons-nous, et dans quelles limites,
les postulats à base de croyances généralement
mal explicitées qui ont inspiré leurs travaux, qui
inspirent encore par ailleurs les bailleurs de fonds qui les financent
? Qu'en retenons-nous dans la construction de nos propres croyances,
relatives aussi bien à ce qu'est le monde qu'à ce
que nous sommes au sein de ce monde ?
En
préalable à la présentation des deux ouvrages
cités au début de cet article, nous allons donc présenter
ici quelques considérations personnelles donc subjectives
- concernant la nature et le poids des principales croyances susceptibles
d'inspirer les scientifiques d'aujourd'hui.
Avant
cela, il n'est pas inutile de s'entendre sur une définition
du terme «croyance».
Nous pouvons reprendre ici ce qu'en dit le psychiatre Pierre Marchais
(Pierre Marchais et Alain Cardon, Troubles mentaux et interprétations
informatiques, L'Harmattan 2010): « Croire est en
quelque sorte une fusion affective avec un objet, un être,
une idée...avant que le jugement n'en précise la signification,
la validité, les constructions idéiques attenantes...Une
croyance spontanée présuppose ainsi une certaine aptitude
à croire, sans exiger de preuves rationnelles a priori, aptitude
que l'on dénomme créditivité; elle s'accompagne
de convictions en s'intégrant à des dynamiques intellectuelles
qui l'accréditent. La variété des croyances
est ainsi liée à la dynamique de l'intrication diversifiée
des phénomènes affectifs et intellectuels...La croyance
devient pathologique lorsque l'engagement affectif s'avère
excessif et déforme sa nature, voire son objet... »
Si
nous ne pouvons pas tout dire dans cette courte introduction relativement
aux relations entre les croyances et les sciences, un point cependant
mérite d'être ajouté. Il concerne la façon
dont s'active le cerveau d'une personne qui réagit à
une information à laquelle, de son propre aveu, elle croît
ou ajoute foi. Les neurosciences observationnelles ont montré
que des aires spécifiques du cerveau s'excitent à
cette occasion, pouvant provoquer le cas échéant la
sécrétion d'hormones spécifiques diminuant
l'attention ou le sens critique à l'égard d'autres
événements. Ces études ont d'abord été
menées chez des personnes volontaires fortement empreintes
de religiosité, à l'occasion de sermons, prières
en groupe voire d'extase.. Les aires réagissantes sont toujours
les mêmes, indépendamment du type de foi religieuse
qui les rassemble. On a pu parler à cette occasion du cerveau
religieux, (God part of the brain, selon l'expression de Matthew
Alper http://www.godpart.com/).
Mais
comme il fallait s'y attendre, les mêmes aires ou des zones
très voisines s'activent lorsque le sujet manifeste une forte
croyance en quelque chose n'ayant rien à voir avec la religion,
par exemple dans le domaine de l'adhésion politique.
Il en est de même lorsque sont évoqués chez
d'autres sujets des questions relevant non de la croyance intuitive,
mais de la rationalité, mais auxquelles ils adhérent
fortement. C'est ce que l'on peut observer chez certains scientifiques.
Les évolutionnistes expliquent cette propriété
très facilement. Lorsque les premiers hominiens ou leurs
prédécesseurs acquéraient une information vitale
pour leur survie, par exemple le caractère dangereux d'un
aliment, il fallait que cette compétence soit transmise rapidement
et automatiquement aux autres adultes, comme aux jeunes. Des rituels
pour l'acquisition de croyances individuelles et collectives relatives
à la façon d'éviter les risques et d'adopter
des comportements protecteurs ont donc émergé très
vite, inscrits dans les gènes responsables de l'organisation
neurale au sein des zones du cerveau capables de les prendre en
charge.
S'agissant
de la façon de se comporter vis-à-vis des connaissances
scientifiques se révélant à l'usage très
importantes pour la survie du groupe, on a tout lieu de supposer
que les aires cérébrales responsables de la croyance
continuent aujourd'hui encore à être recrutées
par l'organisme. D'où la vanité des efforts pour séparer
la science de la croyance, croyance évidemment non pas en
Dieu, mais en la science, en ses principes et en ses théories,
quelque peu personnifiées dans l'inconscient à cette
occasion.
Si
cette observation se révélait fondée, comme
on peut le croire, et si vous lecteur y ajoutiez foi, on verrait
apparaître un curieux fonctionnement en boucle. Ce serait
la croyance en l'impossibilité de séparer la croyance
et la science qui à son tour ferait l'objet de croyance,
donc qui risquerait d'échapper à une éventuelle
remise en cause rationnelle.
1.1.
La question de la divinité
Une question que se pose généralement en arrière
plan le lecteur d'un article ou d'un essai scientifique consiste
à se demander si son auteur est ou n'est pas athée,
c'est-à-dire si, au-delà du monde matériel
que ses recherches le conduisent à décrire ou à
construire, il exclut ou non l'existence d'une divinité.
Dans ce dernier cas, cette divinité serait-elle intervenue
ou interviendrait-elle encore dans la «création»
ou dans le fonctionnement du monde matériel ?
On admet que la plupart des scientifiques de tradition
occidentale sont athées ou agnostiques. Même dans les
domaines où la science du temps n'offre pas de réponses,
l'athée exclut la possibilité qu'existe un ou des
dieux responsables de l'ordre du monde. L'agnostique ne croit pas,
avec la même fermeté qu'un athée, à la
non existence de Dieu. Il se borne à dire qu'en l'absence
de toute preuve il ne se prononce pas, tout en se tenant à
l'écart des religions, quelles qu'elles soient. Il reste
cependant ouvert à toute découverte pouvant, tout
au moins dans le domaine de la science, le conduire à suspecter
l'existence d'une «cause première». On admet
depuis longtemps que l'athéisme comme l'agnosticisme reposent
sur des croyances, dans la mesure où n'existent pas de preuves
véritablement scientifiques de la non existence d'un ou de
plusieurs dieux. Mais dire qu'il s'agit de croyances ne dévalorise
pas ces positions philosophiques. Cela montre seulement que les
croyances sont inséparables du fonctionnement normal du cerveau,
que ce soit au niveau du groupe ou à celui de l'individu.
Quand les scientifiques se disent théistes
ou «croyant », se reconnaissant dans telle ou telle
religion, ils considèrent en général qu'ils
doivent établir une barrière étanche entre
leurs croyances religieuses et leurs recherches. Tous n'y réussissent
pas, cependant ils s'y essaient. Pourtant, la tentation de réintroduire
la divinité comme facteur causal des phénomènes
observés par la science renaît toujours, comme le montre
le succès actuel des créationnistes chrétiens
ou musulmans. Ceux-ci en sont conduits à refuser d'admettre
les observations les plus évidentes de la biologie ou de
la paléontologie. Ils s'excluent par ce fait de la communauté
scientifique mondiale, puisqu'ils prétendant s'exprimer au
non d'une «science» chrétienne ou islamique que
la majorité des scientifiques ne prennent pas au sérieux.
De telles prétendues sciences nient ou déforment les
résultats les plus avérés de l'expérimentation.
Nombre de scientifiques, en dehors de leurs recherches
ou même à l'occasion de celles-ci, s'adonnent par ailleurs
à des croyances mythologiques de toutes sortes. Dresser la
liste de leurs écrits et propos constitue le passe-temps
jamais à court de thèmes pour ceux qui s'amusent à
débusquer les «fausses sciences».
1.2.
Comment définir la science au regard des croyances ?
Aborder
la question des relations entre les croyances et la science oblige
à préciser la façon dont on convient de définir
celle-ci. On peut admettre en préalable que la science d'aujourd'hui
prolonge et institutionnalise, notamment grâce aux réseaux
mondiaux par lesquels s'échangent et sont critiqués
les produits des recherches scientifiques, des comportements d'exploration
du monde par essais et erreurs présents jusque dans les formes
de vie primitives. Les protocoles extrêmement rigoureux par
lesquels doivent passer les chercheurs pour être admis dans
la communauté scientifique ne doivent donc pas faire mépriser
les nombreux comportements de recherche relevant de la pratique
pré-scientifique empirique. Encore faut-il que ceux qui s'y
livrent ne refusent pas, quand la possibilité leur en est
offerte, d'entrer dans le processus scientifique ce que ne
font pas les responsables des fausses sciences évoquées
ci-dessus.
Comment les scientifiques définissent-ils
la science ? En quoi telle pratique, telle hypothèse, telle
loi peut on non être dite scientifique ? De façon globale,
on considère qu'elle doit reposer sur l'expérience,
expérience sensori-motrice non appareillée ou expérience
découlant de la mise en uvre d'équipements instrumentaux,
lesquels sont aujourd'hui souvent de plus en plus complexes. La
science expérimentale propose ainsi des conclusions qui sont
soit «déduites» d'expérimentations déjà
faites, soit susceptibles d'être soumises à des expérimentations
futures. Celles-ci en ce cas permettraient de vérifier des
hypothèses «induites» à partir de ce qui
est déjà admis par la science.
Rappelons que la déduction consiste à
tirer une règle générale d'un certain nombre
d'observations concordantes. Je n'observe que des cygnes blancs,
j'en déduis que tous les cygnes sont blancs. La règle
ne demeure valable qu'aussi longtemps que je n'observe pas de cygne
noir. L'induction consiste à étendre la règle
déduite de mes observations à de nouveaux phénomènes
non encore observés. J'observe que les cygnes et les goélands
sont blancs, j'en induis que tous les oiseaux aquatiques sont blancs.
La encore la règle ne conservera de valeur scientifique qu'aussi
longtemps que je n'observerai pas d'oiseau aquatique d'une autre
couleur que blanche.
La science est donc nécessairement expérimentale.
On peut toujours critiquer les conditions selon lesquelles seront
définies ou réalisées les expériences
permettant de valider les hypothèses, mais une prétendue
science qui refuserait systématiquement de tenir compte du
résultat des expériences n'en serait pas une. Il s'agirait
seulement d'une croyance de type métaphysique.
Pourquoi la science doit-elle être obligatoirement
expérimentale ? Parce qu'au vu des études menées
par la biologie et les neurosciences évolutionnaires, les
cerveaux et plus généralement les corps, qu'ils s'agissent
de ceux des animaux ou de ceux des humains, ont été
sélectionnés par l'évolution pour mémoriser
les expériences traversées par les générations
successives d'individus. Cette mémorisation se fait sous
plusieurs formes : l'anatomie et la physiologie du corps et du cerveau,
transmises héréditairement (génétiquement),
un ensemble de comportements transmissibles au sein du groupe et
finalement au plan des individus une architecture neuronale propre
à chacun et fonction de son expérience personnelle.
Les individus et groupes acquièrent les nouvelles données
nécessaires à leur survie à l'occasion de leurs
interactions avec un environnement lui-même changeant.
Nous avons rappelé que, progressivement
au cours des deux derniers siècles, les scientifiques se
sont mis d'accord sur des processus permettant d'éliminer
au maximum la subjectivité. Autrement dit en particulier
les biais introduits par telles ou telles croyances individuelles
ou locales. Ainsi épurés, les résultats des
recherches ont été mémorisés sur des
supports externes permettant de les tenir à la disposition
de tous, livres, revues, fichiers numériques. Ils sont évidemment
mis à jour en permanence.
En revanche, il est évident que les produits
des connaissances du moment ne peuvent pas être affranchis
des grands ensembles de croyances caractérisant l'époque.
Ces ensembles de croyance évoluent eux-mêmes, mais
plus lentement et de façon collective. On dit que cette évolution
se traduit par des changements de paradigmes. La mémoire
collective de la science ainsi obtenue ne garantit pas qu'il s'agisse
de connaissances véritablement objectives. Nous allons préciser
plus loin ce que l'on pourrait entendre par ce dernier terme. Disons
seulement qu'il s'agit de connaissances inter-subjectives, c'est-à-dire
reconnues comme valables par tous le sujets s'intéressant
d'une façon ou d'une autre à la science.
Ce ne sont pas seulement les scientifiques qui
doivent établir entre eux un consensus relatif à ce
qu'est ou n'est pas la science, mais aussi les philosophes, les
pouvoirs politiques et, plus généralement, les citoyens.
Dans une société telle que la nôtre se voulant
scientifique, la science bénéficie de nombreux avantages
qui justifient d'en écarter ceux dont les pratiques ne seraient
pas reconnues par la communauté de ses pairs. Ce serait notamment
le cas lorsque ces pratiques relèvent d'une volonté
avérée de détournement, pour des raisons religieuses,
politiciennes ou bassement commerciales.
Néanmoins la définition que l'on
donne de la science doit être assez ouverte pour ne pas faire
exclure a priori les auteurs d'hypothèses venant en contradiction
avec les faits observés ou les lois de la science telle qu'elle
se présente aujourd'hui. La science évolue en permanence.
Les hypothèses ayant donné naissance aux découvertes
les plus fécondes ont généralement été
refusées à leur apparition. Il faut considérer
les références de ceux qui les émettent et
la qualité de leur argumentation avant d'affirmer qu'elles
relèvent de la fausse science. Ceci même lorsque, pour
des raisons tenant à la nature du domaine, elles ne peuvent
pas faire l'objet de vérifications expérimentales
immédiates, comme c'est le cas par exemple en physique ou
en cosmologie théoriques.
Les non-scientifiques, notamment les militants
des religions de combat, désirant mettre la main sur les
résultats des recherches scientifiques sans se soumettre
à la déontologie que nous venons de rappeler, réfutent
souvent les critiques que leur font certains scientifiques, quand
ils leurs reprochent de vouloir s'appuyer sur leurs croyances pour
remettre en cause les acquis de la science. Ainsi, quand il s'agit
de l'évolution, ils prétendent avoir toute légitimité
à juger de cette dernière à partir des formulations
de la Bible ou du Coran : « Nous croyons dans nos textes dits
révélés, mais vous, de la même façon
et tout aussi aveuglément, vous croyez en ce que vous appelez
la science».
Les scientifiques auraient tort de réfuter
cet argument en affirmant qu'ils ne «croient pas» en
la science. S'ils ne croyaient pas en la science, ils s'occuperaient
de tout autre chose. Croire, nous l'avons dit et y reviendrons,
est inséparable de la façon dont les humains et les
animaux apprennent à interagir avec le monde afin d'y survivre.
Mais si les scientifiques croient à la science on
pourrait dire aussi qu'ils lui font confiance c'est de façon
critique, selon le cahier des charges méthodologique et déontologique
que nous avons rappelé ci-dessus. Cette attitude n'est en
rien comparable à la foi du charbonnier, refusant toute mise
à l'épreuve des faits expérimentaux, caractérisant
en général la croyance religieuse.
La science, cependant, est-elle exempte de défauts
méthodologiques ? Les auteurs de science-fiction et le grand
public à leur suite lui reprochent souvent de manquer d'imagination.
Le désir légitime de ne rien avancer qui ne puisse
être confirmé par l'expérience conduit à
décrire un monde très terre à terre, en oubliant
que bien d'autres solutions auraient pu résulter d'une évolution
issue de bases très peu différentes. Plus grave, bien
d'autres solutions existent peut-être quelque part, que la
science actuelle s'interdit de voir.
On a employé le terme d' «espace des
possibles» pour désigner tout ce qui, à partir
de quelques paramètres très légèrement
changés ou même à partir des paramètres
actuels, aurait pu ou pourrait se développer. L'évolution
biologique telle qu'elle s'est déroulée sur Terre
a découlé d'une suite d'innovations naturelles qui
n'étaient pas contenues dans la soupe primitive. Mais aussi
riche qu'elle ait pu être, elle s'est cependant traduite par
l'élimination d'un grand nombre d'autres solutions qui auraient
pu conduire à des mondes très différents. La
science contemporaine, qui s'enferme par prudence dans ce qu'elle
est en mesure de voir et de comprendre, contribue à restreindre
encore l'espace des possibles.
On objectera que ce n'est pas le cas, notamment
aujourd'hui. La mise en réseaux des connaissances multiplient
les occasions de voir surgir de nouvelles inventions et de nouveaux
usages, parfois à l'insu des premiers inventeurs eux-mêmes.
Les «exaptations», consistant à utiliser pour
de nouveaux usages une connaissance ou une pratique ayant réussi
dans un domaine précédent, sont une caractéristique
de l'évolution, qu'elle soit biologique ou sociale. Dans
certains domaines, l'apparition contemporaine de nouveaux outils
ou de nouveaux comportements va beaucoup plus loin, elle pourrait
conduire à des mondes très différents de ceux
que nous connaissons. C'est le cas des sciences et technologies
de l'artificiel, appliquées à la biologie ou à
l'intelligence. Certains y voient l'amorce non seulement d'un homme
nouveau mais d'un «vivant» très différent
de l'actuel. Nous avons pour notre part utilisé le terme
de systèmes anthropotechniques, dont les comportements futurs
seraient non seulement imprévisible mais «ingouvernable»
.
Faut-il
cependant attendre que les nouvelles inventions se produisent par
hasard, dans le cadre d'une sérenpidité non dirigée
[au sujet de la sérendiptié, voir l'article
de Christophe Jacquemin]. Ce n'est pas l'avis du neuroscientifique
David Engleman (NewScientist, 25/09/2010, p. 34), auteur d'un livre
à succès, Sum: Forty Tales from the Afterlives,
dans lequel il explore différentes situations susceptibles
d'apparaître après la mort. Sans prétendre que
ces jeux d'imagination pourraient décrire des mondes que
la science devrait explorer, il refuse cependant de s'en tenir à
l'athéisme pur et dur d'un Richard Dawkins ou d'un Daniel
Dennett. C'est moins d'ailleurs leur athéisme qu'il conteste
que leur certitude de connaître en tant que scientifiques
les réponses à toutes les questions qui pourraient
être posées dans l'espace des possibles. David Engleman
se qualifie lui-même de « possibilien ».
Il reproche à certains scientifiques se disant athées
(nous pourrions dire aussi en français «matérialistes»)
, de ne pas reconnaître que nos connaissances sont largement
inférieures à nos ignorances.
Pour
lui, la science devrait reposer sur une sorte de terreur émerveillée
face à l'inconnu (awe) et un désir permanent d'exploration.
Il précise cependant que cela ne le conduit pas à
en revenir aux religions, qui sont pour lui des archaïsmes
« pétris de cultes de la personnalité,
de xénophobies et de pathologies mentales multiples ».
Leurs Livres saints ignorent tout des progrès de la science
accomplis depuis quelques siècles, comme d'ailleurs des conceptions
métaphysiques d'autres civilisations. Ils ne peuvent en aucun
cas servir de guides, sauf à des fanatiques.
Ce
qu'il voudrait serait de voir la science faire appel à l'imagination
créatrice pour explorer l'espace des possibles, ne fut-ce
qu'en utilisant d'une autre façon des données ou des
concepts existants. Des univers différents sont peut-être
bien plus proches de nous que nous ne l'imaginons. En d'autres termes,
David Engleman s'en prend à la croyance - c'en est bien une
et des plus dangereuses qu'ont certains scientifiques de
déjà tout connaître sur tout. On peut parler
de croyance, mais le terme de dogmatisme serait tout autant pertinent.
1. 3. Faut-il « croire au
réel »? La question du « réalisme »
La
question suivante est beaucoup plus difficile à traiter.
Elle concerne la portée de la croyance apportée par
un scientifique, ou par ceux qui s'inspirent de ses travaux, en
la « réalité » du phénomène
qu'il observe ou du monde dont il déduit ou induit l'existence
à partir de ses observations. S'agit-il de quelque chose
existant en soi ou d'un produit de l'imagination?
Cette
question qui remonte à l'Antiquité oblige à
évoquer un préalable, devenu un point de passage obligé
avec le développement de la physique quantique à partir
des années 1930. Il s'agit de ce que l'on nomme le «réalisme».
Au sens employé ici, le réalisme en science consiste
à postuler l'existence d'un «réel», indépendant
de l'observateur scientifique, existant en dehors de l'observation,
mais que celui-ci peut décrire, à partir de ses hypothèses
et observations instrumentales, d'une façon de plus en plus
approchée, sans pour autant cependant jamais pouvoir épuiser
la totalité de ce qu'est, a été ou deviendra
ce réel. Ainsi le réalisme en astronomie conduit à
postuler que la planète Mars existe indépendamment
des humains qui l'observent et des théories par lesquelles
ceux-ci expliquent sa présence ou sa nature. L'astronomie
ou l'astronautique peuvent cependant en donner des descriptions
de plus en plus approchées, valables pour tous les observateurs
humains.
En
ce sens, le philosophe et généralement avec lui le
scientifique considèrent qu'il existe un "être
en soi", un «étant», qu'ils nomment «Mars»
et qui correspond au moins sur certains points aux descriptions
qu'ils en donnent. Cet Etre fait partie d'un Etre encore plus général,
auquel on donnera le nom de Nature ou de Réel, au sein duquel
toutes les entités se retrouvent.
Quand
il s'agit d'objets plus ou moins directement observables par les
sens, qu'ils relèvent de la matière ou du vivant,
postuler l'existence d'une entité en soi correspondant aux
observations paraît relever de l'évidence. Si je vois
un être vivant correspondant de façon approchée
à ce que la science décrit comme « cheval »,
j'en déduis d'une part que la description est pertinente:
il existe bien une catégorie d'êtres répondant
à la description du cheval. D'autre part, et réciproquement,
j'en conclu que cet animal que je vois n'est pas un chien ou un
oiseau mais un cheval. De ce fait, je suis conforté dans
l'idée que le cheval est une réalité en soi,
existant indépendamment de ceux qui l'ont observé
puis décrit. On pourra aussi parler d'un être en soi
ou d'une ontologie, dont les multiples chevaux vivant de par le
monde représentent des matérialisations. L'être
« cheval » n'est pas matériel, mais
il appartient néanmoins au monde réel, lequel est
constitué de l'ensemble des autres «êtres»
identifiés ou identifiables le composant. Je peux parler
de l'être «cheval», en m'appuyant sur les descriptions
que la science en donne, avec autant sinon plus de sécurité
que je le ferais en décrivant le cheval vivant que mes sens
observent.
Le propre de tout langage un peu complexe est de créer des
catégories ou concepts regroupant les entités individuelles
répondant à un certain nombre de définitions
communes. La pensée moderne se refuse à personnifier
ou personnaliser les concepts. Mais la pensée religieuse
primitive, animiste ou polythéiste, n'hésite pas à
voir des entités vivantes, ressemblant peu ou prou aux hommes
mais cachées, derrière chaque catégorie intervenant
dans le vie quotidienne.
Lorsque
cependant, les objets décrits par la science n'ont pas d'existence
matérielle observable par les sens, postuler leur existence
réelle soulève beaucoup plus de difficultés.
C'est notamment le cas dans les sciences sociales et humaines. Je
peut qualifier de chômeurs tous les travailleurs sans travail
que j'observe faisant la queue au guichet de Pôle-emploi.
Je peux en déduire qu'il existe une réalité
commune que je nommerai chômage affectant toutes ces personnes.
Je peux ensuite, par différentes enquêtes et études
statistiques, décrire de plus en plus précisément
cette réalité, comme je le ferais de l'être
« planète Mars » ou de l'être
« cheval », il restera que je ne pourrai jamais
montrer une entité matérielle personnifiant le chômage.
Je pourrai montrer des personnes sans travail, mais je ne pourrai
pas personnaliser le chômage d'une façon directement
perceptible par les sens.
Cependant,
le concept de chômage me sera indispensable si je veux mesurer
la situation économique et sociale d'un pays. J'aurai donc
de bonnes raisons pour affirmer que le chômage existe comme
« être en soi », indépendamment
de ceux qui l'observent. L'être « chômage »
sera néanmoins beaucoup plus susceptible de mises en doute
ou de critiques que l'être cheval ou que l'être planète
Mars. Je ne pourrai pas en effet prouver son existence en invitant
ceux qui discutent de sa « réalité »
à faire appel à leurs sens. Je serai obligé
pour le définir d'utiliser divers caractères abstraits,
non directement observables. Il deviendra alors possible de critiquer
la pertinence de la définition que j'aurai donnée
du chômage. Faut-il par exemple considérer comme des
chômeurs les jeunes adultes entretenus par leurs parents ?
Les
sciences humaines et sociales ont inventé un nombre considérable
de concepts représentant les objets non matériels
qu'elles étudient. Elles ne pouvaient faire autrement. Le
propre du discours scientifique, nous venons de le rappeler, comme
d'ailleurs celui du discours philosophiques et plus généralement
du langage ordinaire, consiste à créer des catégories
abstraites au sein desquelles regrouper les objets et faits observables.
Ce faisant il multiplie le nombre d'entités dont il devient
tentant d'affirmer le caractère d' « être
en soi », même s'il est impossible de rencontrer
physiquement de tels « êtres ». Il en
est ainsi par exemple des concepts d' « intelligence »
ou de « conscience ».. Certaines personnes
pourront affirmer qu'elles se reconnaissent dans la définition
donnée de la conscience et donc que celle-ci correspond à
une réalité du monde. D'autres au contraire refuseront
la définition au prétexte qu'elle sert principalement
à défendre des intérêts de ceux qui s'y
réfèrent.
Ces
contradictions ne rendent pas impossible le discours scientifique,
mais oblige à justifier en permanence les raisons que l'on
peut avoir d'utiliser tel ou tel concept, en lui donnant tel ou
tel sens. Ce faisant, on mettra en évidence une des bases
de la connaissance en physique quantique, celle selon laquelle il
n'est pas possible de séparer l'observateur, la « réalité »
observée et l'instrument d'observation. Pour reprendre l'exemple
du chômage, on admettra que les définitions qui en
sont données et les moyens d'observer ses manifestations
peuvent différer selon les intérêts professionnels
ou politiques de ceux qui utilisent ce terme. On ne pourra faire
de travail scientifique sérieux au sujet du chômage
qu'après avoir précisé ces intérêts
et s'être accordé sur des préalables communs.
"Qui es-tu, pour parler ainsi?".
On
sait que la physique quantique, pour sa part, a généralisé
le principe selon lequel on ne pouvait pas observer les « objets »
ou entités du monde dit microscopique, celui des particules
subatomiques, comme on le fait d'objets du monde macroscopique,
par exemple le cheval ou le chômage évoqués
ci-dessus. L'expérimentation a montré d'une façon
considérée encore de nos jours comme indiscutable
qu'il n'est pas possible d'isoler de tels objets pour les décrire
individuellement. Autrement dit, il n'est pas possible de les séparer
de l'observateur, non plus que de l'instrument et du processus d'observation.
De plus, ils ne se manifestent que de façon probabiliste.
Il n'est pas possible de leur assigner des positions déterminées
dans l'espace et dans le temps, au moins à titre individuel.
Si la mécanique quantique peut légitimement utiliser
le concept de photons pour décrire les échanges d'énergies
lumineuse entre les corps, elle doit renoncer à décrire
un photon individuel. Selon les types d'instruments, le photon se
comportera soit comme une onde soit comme une particule. On ne pourra
jamais préciser simultanément sa position et sa vitesse,
mais seulement les probabilités d'observer l'un ou l'autre
de ces paramètres.
Les
objets du monde quantique, à supposer que l'on veuille continuer
pour des raisons pratiques à les nommer des objets, font
apparaître un si grand nombre de propriétés
étranges (weird en anglais) que la plupart des physiciens
ont renoncé à y voir des objets conformes au réalisme
généralement adopté quand il s'agit de décrire
des objets macroscopiques. Ils se bornent à décrire
leurs comportements de groupe, c'est-à-dire en utilisant
des données statistiques. Si un cheval, dont nul ne conteste
qu'il soit dans ses profondeurs constitué de particules quantiques,
nous apparaît comme bien réel, c'est parce que ces
particules, en groupe, se comportent de façon déterministe,
autrement dit sont observables sans implication de l'observateur
et de l'instrument.
Il en résulte que la physique quantique a contribué
à diffuser, en science comme en philosophie des sciences,
le non-réalisme. Ce terme signifie que les objets étudiés
par la science n'existent pas comme des êtres en soi, ils
n'appartiennent pas à un monde qui serait « réel »,
doté d' «êtres en soi », d' «essences »
ou d' « ontologies » que l'on pourrait considérer
indépendamment de l'observateur et de l'instrument.
Certains
physiciens cependant ne désespèrent pas de trouver
des « variables cachées » qui permettraient
de faire rentrer le monde quantique dans la catégorie des
phénomènes existant en soi et indépendamment
de l'observateur, mais leur entreprise n'a pas encore abouti. Au
contraire l'approche relativiste non réaliste de la physique
quantique se répand de plus en plus dans les sciences macroscopiques.
Nous avons vu qu'aujourd'hui, il n'est plus guère de scientifiques
pour utiliser des concepts censés renvoyer à des réalités
en soi indépendantes de l'observateur. Même dans les
sciences les plus dures ou les plus exactes, il paraît indiscutable
de préciser qui parle et au nom de qui.
Si
le non-réalisme s'impose en physique quantique, s'il paraît
nécessaire dans les sciences macroscopiques traitant d'entités
non directement observables comme le chômage ou la conscience,
doit on admettre qu'il devrait être généralisé
à l'ensemble des sciences de la nature, notamment quand elles
étudient des objets comme un cheval ou la planète
Mars qui de l'avis général existent indépendamment
de ceux qui les observent.?
Nous
répondrons à cette question difficile que le réalisme
fait partie d'une croyance mythologico-religieuse qui perdra de
plus en plus ses justifications scientifiques. On peut certes admettre
que la planète Mars puisse être définie sans
mentionner l'observateur et l'instrument qui l'observent. Mais ceci
n'est valable qu'à une certaine échelle, découlant
précisément de notre regard et de nos instruments.
Ceux-ci caractérisent un humain d'aujourd'hui, aux capacités
sensorielles et cognitives nécessairement limitées
par l'état de développement acquis au cours de l'évolution.
Si dans la suite de l'évolution scientifique, nous étions
conduits à voir le monde dans son ensemble comme constitué
de champs de forces en interaction, alors nous-mêmes, le cheval
et la planète Mars nous apparaîtraient comme formant
des noeuds inséparables.Nous nous apercevrions que nous ne
pourrions pas étudier l'un de ces centres de gravité
nodaux sans tenir compte de l'influence de tous les autres, se traduisant
par la non séparabilité entre l'objet observé,
l'observateur et ses instruments, ceci même aux échelles
macroscopiques. Or ce sera peut-être ce qui résultera
prochainement de l'apparition de nouvelles théories physiques.
Mieux vaudrait s'y préparer en relativisant le réalisme.
Mais
comment alors relativiser le réalisme tout en évitant
le relativisme? On appellera ici relativisme la position philosophique
consistant à dire que, puisque toute observation ou toute
hypothèse dépend d'un observateur ou d'un instrument
particulier, aucune ne peut légitimement s'imposer aux autres.
Le relativisme absolu conclura que toutes les opinions sont valables.
Le concept de science conçue comme une connaissance collective
du monde risque alors de se diluer dans le désordre des positions
particulières. Le seul point permettant alors de distinguer
la science de l'idéologie collective ou de la rêverie
subjective consistera en la présence d'une communauté
scientifique, appuyées sur des bases de connaissances mises
à la disposition de tous, veillant à la compatibilité
des hypothèses nouvelles avec les savoirs déjà
acquis. Il ne s'agit pas de refuser les idées neuves, mais
de s'assurer qu'après des procédures de contrôle
adéquates, la communauté scientifique les reconnait
comme valides.
Nous
avons vu que la diffusion actuelle des connaissances en réseau
à l'échelle planétaire permet à la science
d'éviter les excès de la subjectivité de ceux
qui la font ou l'utilise. Elle ne la rend pas pour autant objective
dans l'absolu, c'est-à-dire en « communion avec
un Etre » supposé de l'univers, . Elle la rend
intersubjective. Grâce à ces réseaux se constitue
à l'échelle de la planète, une cognosphère
ou sphère de connaissances. Elle est ouverte en principe
à tous, à supposer qu'elle ne soit pas monopolisée
par des forces politiques particulières ne conservant de
la démarche scientifique que ce qui peut servir leurs intérêts.
Dans
ce panorama, qu'en est-il des croyances des scientifiques, non en
Dieu ou en quelque entité extra matérielle, mais en
la validité de ce qu'ils pensent avoir découvert ?
De telles croyances, indispensables sur le moment pour permettre
la poursuite de leur travaux, ne risquent-elles pas de leur inspirer
des comportements ou idées les conduisant à déborder
largement du champ de la science expérimentale pour s'engager
dans les voies de la métaphysique (métaphysique signifiant
après ou au delà de la physique) ?
Nous
avons précédemment abordé cette question, en
indiquant que le dogmatisme, c'est-à-dire la croyance au
fait de tout savoir sur tout, est le pire ennemi de la science.
Nous avons rappelé une évidence, celle affirmant que
la science ne pourrait pas progresser sans l'imagination des chercheurs.
Cette dernière les conduit à élaborer des hypothèses
allant au delà de ce qui est reconnu au moment présent
par la communauté scientifique. Le scientifique doit donc
disposer d'une imagination métaphysique. Celle-ci le conduira,
s'il veut rester sur le terrain de la science expérimentale,
à proposer la réalisation d'expériences qui
lui permettront en cas de réponse positive de réintégrer
ses hypothèses dans le champ des connaissances établies
et reconnues. Si par contre il fonde ses hypothèses sur la
croyance que des forces non encore identifiées mais aussi
non identifiables sont à la source des phénomènes
qu'il veux expliquer, il se mettra en dehors du champ de la science.
On est ainsi conduit à distinguer une métaphysique
scientifique, qui s'insère dans la méthode scientifique,
et une métaphysique extra-scientifique, qui conduit à
s'en éloigner.
Prenons
l'exemple d'un astronome qui observe des perturbations inexpliquées
dans l'orbite d'un astre. Il pourra imaginer que celles-ci résultent
de la présence d'un astre plus petit non encore découvert.
Mais il pourrait aussi imaginer que ces perturbations traduisent
la manifestation d'une force mystérieuse, résultant
par exemple d'une déformation locale de l'espace-temps, sinon
du diable lui-même. Dans l'un ou l'autre cas, il croira en
la validité de ses hypothèses et, au delà de
celles-ci, en la validité de son jugement. S'il n'y croyait
pas, en y mettant un minimum de conviction et d'engagement personnel,
il ne ferait aucun effort pour tenter de prouver par des expérimentations
adéquates la validité de son hypothèse, quelle
qu'elle soit. Mais l'auteur de l'hypothèse la plus exotique,
celle de la force mystérieuse, ne la retiendra pas si rien
ne lui permet de la vérifier. Il se rabattra sur l'hypothèse
la plus simple, celle d'un astre perturbateur, même si celle-ci
lui paraît moins glorieuse ou plus triviale. Il essaiera donc
d'identifier et localiser l'astre supposé être la cause
de la perturbation
Il
se trouve cependant des domaines, dans toutes les disciplines scientifiques,
où certaines hypothèses ne sont pas immédiatement
vérifiables compte tenu de l'insuffisance des outils expérimentaux.
C'est le cas en cosmologie s'agissant par exemple de l'hypothèse
des univers multiples. Celle ci permet de répondre à
diverses questions théoriques restant sans solutions à
ce jour, mais elle n'est pas et ne sera peut-être jamais testable.
La retenir ou au contraire l'exclure fera nécessairement
partie d'une attitude métaphysique à l'égard
de ce que pourrait être un univers en soi, existant indépendamment
de l'observateur. Mais on pourra dire qu'il s'agit d'une métaphysique
scientifique dans la mesure où la décision relative
à la validité ou non validité de l'hypothèse
des univers multiples restera conforme aux bons usages de la recherche
scientifique.
Comme la science pose plus de questions qu'elle n'offre de réponses,
éliminer les hypothèses relatives aux causes naturelles
susceptibles d'expliquer ce qui est encore inconnu, alors même
que ces hypothèses ne sont pas encore démontrable,
serait tuer la science. A l'inverse, l'attitude, constamment pratiquée
par les religions, aujourd'hui encore, consistant à faire
appel à des causes divines pour répondre aux questions
laissées sans réponse par la science du moment, représente
une attitude non seulement métaphysique mais définitivement
non scientifique. Elle s'interdit en effet la recherche ultérieure
de causes naturelles, qu'il s'agisse notamment de l'origine de l'univers,
de l'apparition de la vie ou des mécanismes de la conscience.
Elle enferme le chercheur dans l'interprétation des textes
dits sacrés servant de fondement aux religions.
Faut-il
cependant que la philosophie des sciences ou plus généralement
la science s'intéressent aux croyances et convictions des
scientifiques du passé pour comprendre la genèse des
grandes théories. Au plan historique, c'est utile car on
comprend mieux ainsi les raisons pour lesquelles de grands hommes
ont développé les théories qui les ont rendus
célèbres. Mais ce n'est pas indispensable. Pour la
science d'aujourd'hui, seul compte ce que sont devenues ces théories
au fil du temps, confrontées à de nouvelles observations
et à de nouvelles hypothèses scientifiques.
Qu'en
est-il des croyances philosophiques voire politiques manifestées
implicitement ou explicitement par des chercheurs contemporains
? On est souvent tenté de le faire pour comprendre leurs
choix, surtout lorsque l'on veut remettre partiellement ou totalement
en cause leurs hypothèses ou leurs théories. Mais
on prend alors le risque de s'engager dans des investigations quasi
policières peu compatibles avec la sérénité
souhaitable de la recherche.
Prenons un exemple d'actualité, celui de la climatologie.
La très grande majorité des chercheurs qui observent
un réchauffement des températures l'attribuent, au
moins pour l'essentiel, à l'accélération très
récente de l'utilisation des combustibles fossiles. Une petite
minorité, sans nier le réchauffement, considère
qu'il découle en grande partie de causes dites naturelles
ce qui déculpabiliserait les producteurs de charbon
et de pétrole. Or, pour trancher entre ces deux thèses,
il n'existe pas beaucoup de faits bruts objectifs. La plupart des
arguments échangés découle d'interprétations
plus ou moins subjectives d'observations elles-mêmes rares
et souvent orientées. Faut-il pour éclairer le débat
rechercher les positions politiques ou les intérêts
de carrière des plus éminents de ceux qui commniquent
sur ce sujet ? Beaucoup de commentateurs extérieurs à
la climatologie le font. Mais la voie est dangereuse. Elle pourrait
entraîner des procès d'intention sans fins.
Dans
un tel cas, on pourrait convenir que la façon la plus scientifique
de trancher consisterait à retenir la position de la majorité
des chercheurs ayant participé aux recherches. On ferait
le pari qu'ils sont jusqu'à preuve du contraire
mieux informés ou plus honnêtes que les minoritaires.
Dans le cas du réchauffement, la majorité des scientifiques
participant à l'étude du climat ayant dénoncé
la responsabilité des activités humaines dans la hausse
rapide et récente des températures, la prudence consisterait
à retenir cette hypothèse et à concevoir sur
cette base les mesures politiques préventives ou curatives
destinées à faire face aux catastrophes prévisibles.
Seconde
partie. Les points de vue de Brian Davies et de Jean-Marie Schaeffer
Conformément
à l'habitude suivie sur ce site, nous allons maintenant présenter
les points de vue d'auteurs reconnus par leurs compétences
dans la matière abordée par l'article, plutôt
que continuer à exposer nos propres considération.
Ceci ne nous empêchera pas de réagir si nous en éprouvons
le besoin. Rappelons que les deux livres cités ici sont très
denses, très riches, et que nous ne ferons que les effleurer.
Le lecteur consciencieux (et anglophone en ce qui concerne Brian
Davies) ne manquera pas de se reporter aux originaux.
2.1.
Why Beliefs Matter. Reflections on the Nature of Science, par Brian
Davies, Oxford University Press 2010
Brian
Davies est professeur de mathématiques au King's College
de Londres et membre de la Royal Society. Il a développé
la théorie des systèmes quantiques ouverts 1) et publié
plus de 200 articles et 6 livres portant non seulement sur les mathématiques
mais sur les sciences en général et la philosophie
des sciences. Son avant dernier ouvrage, très favorablement
accueilli, s'intitulait Science in the Looking Glass.
Le professeur
Brian Davies est un auteur dont nous ne pouvons que recommander
la lecture à nos lecteurs. Il s'est en effet donné
une connaissance quasi encyclopédique de l'uvre des
principaux scientifiques et philosophes ayant construit depuis l'Antiquité
l'édifice actuel de la science. Rien notamment de ce qui
a compté et compte encore dans les sciences de la vie et
dans les sciences physiques ne paraît lui être étranger.
Dans Why Beliefs Matter, livre dense mais particulièrement
accessible à un public éduqué, il résume
et commente plusieurs dizaines de grandes théories, sans
la connaissance desquelles il serait désormais impossible
de prétendre juger la science A cette occasion, il s'efforce
d'extraire les mathématiques de la sphère de spécificité
où elles semblent se complaire. Il cherche à les rapprocher
des autres sciences, dont elles constituent, dit-il, non seulement
les outils indispensables mais dans une large mesure les fondements
philosophiques.
Ces présentations
s'inscrivent dans un projet qui intéresse directement le
thème du présent article; monter qu'il n'existe pas
de théories et moins encore d'hypothèses scientifiques
qui ne soient fondées sur des systèmes de croyances
propres à leurs auteurs Pour cela, Brian Davies veut s'inscrire
en faux contre le principe communément admis affirmant l'objectivité
de la science. Ce principe remonte à Platon et inspire encore
nombre de théoriciens et même dit-il de théologiens.
Au cas par cas, Brian Davies résume et propose une lecture
critique de chacun des systèmes de croyances ayant inspiré
les scientifiques qu'il cite, en les rapprochant de ceux dominant
à leur époque mais en montrant aussi leur caractère
singulier. Ce faisant, il n'évite pas la question des relations
entre l'idée de Dieu et la pensée scientifique, puisque
beaucoup des auteurs mentionnés ont été des
produits ou sont restés proches des idées chrétiennes.
Mais, lorsque cela n'est pas le cas, il montre cependant que la
philosophie inspirant les travaux présentés s'inspirent
de visions métaphysiques sinon mystiques, sans parfois même
que leurs auteurs en soient conscients.
Il retrouve
inévitablement alors la question du réalisme évoquée
ci-dessus. Il montre qu' aujourd'hui, le débat entre ceux
qui pensent que Dieu existe et joue un rôle dans l'évolution
et ceux qui refusent ce postulat s'est en grande partie transformé
en un autre débat quasi de même nature. Il s'agit de
l'opposition entre ceux qui, comme Einstein et un grand nombre d'autres
scientifiques dans de nombreuses autres disciplines, considèrent
qu'il existe une réalité en dehors d'eux « autrement,
disait Einstein, je ne vois pas bien de quoi nous parlons »
et les théoriciens de la mécanique quantique qui ne
croient pas que la science puisse offrir un accès à
une réalité objective. Selon Niels Bohr, le rôle
de la physique n'est pas "de nous dire comment est la nature,
mais ce que nous pouvons dire à propos de la nature".
Dans la pratique cependant les uns et les autres, physiciens relativistes
et physiciens quantiques, mis à part quelques problèmes
de compatibilité aux très petites échelles,
s'accordent sur le caractère démonstratif et prédictif
de leurs équations respectives.
Pour Brian Davies,
les croyances de type métaphysique qui sous-tendent inexorablement
les grandes oeuvres scientifiques, sont moins visibles que les croyances
d'inspiration théologique. Elles sont en effet étroitement
imbriquées à des croyances résultant de siècles
de pratique quotidienne. Ces dernières, comme par exemple
celles relatives à la causalité, à la finalité,
au sens (meaning), etc., sont pleinement justifiées
dans la vie courante. Si le courant d'air dont je me plains provient
d'une porte ouverte, il me suffit de fermer la porte pour supprimer
le courant d'air. Beaucoup plus généralement encore,
les croyances de type anthropomorphiques, celles par exemple selon
lesquelles les animaux comprennent nos pensées, sont innombrables.
Nous avons depuis la nuit des temps prêté des vies
et des esprits aux objets inanimés et aux êtres vivants
de notre environnement. Si nous l'avons fait et continuons dans
une certaine mesure à le faire, c'est parce que ces croyances
se révélaient utiles. Dire qu'un chien est méchant,
alors qu'aucune méchanceté n'intervient dans son comportement,
permet de nous protéger, ou protéger nos enfants,
d'éventuelles morsures n'ayant rien de particulièrement
pervers. Or les scientifiques, dans leurs propres travaux, ont beaucoup
de mal à se débarrasser de tels héritages philosophiques.
Mais précisément,
doivent-ils s'efforcer de le faire, en perdant du temps à
rechercher une éventuelle objectivité et unicité
de la science. Pour Brian Davies, il faut au contraire prendre son
parti du fait que la supposé Réalité est nécessairement
composée de multiples couches et aspects. Ceci, dit-il dès
la page 1 de la préface, correspond à la conception
du monde plurielle ou pluraliste qu'il défend. Nous avons
des capacités mentales limitées et nous avons besoin
d'une multitude de points de vue différents sur le monde
pour le comprendre et nous y adapter au mieux possible. Même
si nulle démonstration scientifique de l'existence d'une
finalité en soi n'existe, ce concept, comme bien d'autres
inspirés non seulement de la symbolique religieuse mais de
la pratique quotidienne, nous demeure indispensable. Ceci n'étant
pas de sa part, bien entendu, précise-t-il, une plaidoirie
pour le Dessein Intelligent qui est et restera étranger à
toute théorie scientifique recevable.
Le titre du
livre de Brian Davies ne se présente donc pas comme une question,
mais comme une affirmation. Les croyances sont indispensables à
la science. Il ne cherche pas à donner de cette affirmation
une démonstration théorique qui serait difficile à
faire. Il préfère montrer par une série d'exemples
comment les présupposés philosophiques ont toujours
inspiré et inspirent encore les théories les plus
abstraites. Il cite à cet égard les conquêtes
de ce qu'il nomme la révolution scientifique dont on attribue
généralement la paternité à Francis
Bacon. Aujourd'hui, les débats se sont reportés sur
des thèmes beaucoup plus complexes: les relations entre le
corps et l'esprit, l'intelligence des machines, la théorie
des cordes et le multivers. Dans chaque cas, sans prendre parti
dans un sens ou dans l'autre, il signale les postulats ou conclusions
s'inspirant de conceptions du monde de nature philosophique, autrement
dit de « croyances ».
Le concept de
« world view » ou conception du monde
est en effet très important pour lui. Il s'agit dit-il de
croyances fondamentales dont nous nous servons pour évaluer
et le cas échéant rejeter des croyances plus épisodiques
ou moins importantes. Les conceptions du monde peuvent s'opposer,
elles peuvent aussi changer, mais nul ne peut éviter d'en
posséder une. En tant que pluraliste proclamé, Brian
Davies n'exclut pas que la même personne ou que le même
domaine scientifique puisse en héberger deux (ou plus). Il
s'agirait d'une dualité tout à fait normale, équivalente
à la dualité onde-particule de la mécanique
quantique. Cependant il insiste sur un fait, reconnu depuis le 15e
siècle, avec le triomphe de la rationalité sur la
superstition: une conception du monde qui serait durablement contredite
par des preuves expérimentales n'aurait aucune qualité
à se proclamer scientifique. Que dire alors des conceptions
du monde inspirant la société américaine actuelle,
où 40% des citoyens persistent à penser que Dieu a
créé l'homme il y a 10.000 ans.
Ajoutons pour
notre part que, sans doute faute d'avoir lu le livre de Brian Davies
assez attentivement, nous ne pouvons pas dire qu'elle est la principale
conception du monde qui l'inspire, que ce soit dans le domaine des
mathématiques ou dans les autres champs de la science. Peut-être
sera-ce le sujet d'un prochain livre, ou d'un interview à
la BBC.
Note
(1) Wikipedia:
In physics, an open quantum system is a quantum system which is
found to be in interaction with an external quantum system, the
environment. The open quantum system can be viewed as a distinguished
part of a larger closed quantum system, the other part being the
environment.
Open quantum systems are an important concept in quantum optics,
measurement in quantum mechanics, quantum statistical mechanics,
quantum information science, quantum cosmology and semiclassical
approximations.
2.2.
La fin de l'exception humaine, par Jean-Marie Schaeffer,
NRF essais, 2007
Jean-Marie
Schaeffer est philosophe, directeur d'études à l'Ecole
des hautes études en sciences sociales. Il a écrit
plusieurs livres et articles consacrés à l'esthétique,
à la philosophie des sciences et à l'évolution
contemporaine des sciences humaines et sociales.
Il y a longtemps
que nous voulions présenter La fin de l'exception humaine,
de Jean-Marie Schaeffer, car il nous semble que cet ouvrage, comme
ses précédents, illustre parfaitement une démarche
qui nous semble être très proche de celle qui fonde
la ligne éditoriale de notre site: il n'y aura dans l'avenir
de sciences et de philosophies recevables que dans la mesure où
elles se débarrasseront des illusions relatives à
la transcendance de l'humain, de l'humanité, de l'espèce
humaine.
Une explication
s'impose. Il s'agit là de concepts inventés pour donner
à l'humain (ou plus exactement aux pouvoirs politiques et
économiques s'exprimant sous cette étiquette), une
légitimité permettant à ces pouvoirs d'imposer
leur loi à l'ensemble du monde matériel et du monde
vivant, ainsi qu'à l'ensemble des travaux scientifiques s'y
intéressant. Si l'humain ou l'homme sont présentés
comme l'aboutissement de l'évolution et doivent servir de
référence à toutes choses, si par ailleurs
ce que l'on entend par homme est présenté comme une
forme laïcisée d'une entité encore supérieure,
dénommé Dieu, devant laquelle chacun doit s'incliner,
il n'est plus nécessaire de chercher à comprendre
le monde en utilisant notamment les nouveaux outils des sciences
émergentes. Il suffit de se référer aux textes
sacrés, Bible, Coran, Torah ou aux textes profanes par lesquels
les humanistes professionnels, dans la ligne d'ailleurs de ces Ecritures
s'adjugent le droit de définir le monde et l'homme.
Il est utile
d'ajouter que si ce propos était prononcé dans un
grand média, il vaudrait à son auteur mille procès,
si forte est la terreur intellectuelle imposée par les humanistes
professionnels...
Pourquoi aborder
ce thème dans le présent article, consacré
aux relations entre les croyances et les sciences ? Parce qu'il
illustre parfaitement la façon dont une croyance profondément
ancrée dans les psychismes de certains chercheurs, croyance
dans le caractère ineffable de l'humanité et de la
conscience humaine, peut polluer des pans entiers de la science,
en interdisant les remises en causes et les progrès venant
notamment de la biologie comparée, des neurosciences et de
l'intelligence artificielle. Jean-Marie Schaeffer a consacré
la plus grande partie de son uvre à combattre le blocage
en résultant, pour essayer de refaire des sciences humaines
et sociales des sciences comme les autres, sans a priori stérilisateur.
Mais il n'y a pas pleinement réussi, notamment en France
où les préjugés qu'il veut combattre sont particulièrement
ancrés, tant chez les dévots chrétiens que
chez les dévots laïcs.
Bien avant la
parution de La fin de l'exception humaine, au titre significatif,
notre attention avait été attirée sur ses travaux,
par ses essais d'esthétique, notamment Les célibataires
de l'Art. Pour une esthétique sans mythes (Gallimard
1996) au titre non moins significatif. Il s'y attaque à la
tradition culturelle qui veut que l'Art « soit un savoir
extatique , irréductible à toute autre activité
humaine ». Il y refuse d'admettre que la qualité
esthétique soit intrinsèque à l'oeuvre, indépendamment
du rôle que la réalisation de celle-ci a joué
dans le psychisme de l'artiste ou sans tenir compte des interprétations
qu'en donnent les psychismes des spectateurs. On voit très
bien, comme l'ont montré ces derniers temps les critiques
de l'Art contemporain (voir notre présentation deLa
grande falsification, l'art contemporain de Jean-Louis
Harouel ) que cet art est devenu une machine à produire des
bulles spéculatives. Si les publicitaires, les collectionneurs
et les galeristes se réservent le monopole du savoir extatique
permettant de juger que telle oeuvre incarne la Beauté et
que telle autre est juste bonne à envelopper des sandwichs,
c'est parce qu'ils veulent se réserver parallèlement
l'accès à la pompe à finances.
Nous avions
pour notre part rappelé que selon les enseignements de la
biologie et de l'ethnologie évolutionnaires, l'activité
dite aujourd'hui artistique imputable à l'homme moderne se
retrouvait aux différences près dans d'innombrables
espèces animales. Elle avait probablement été
liée chez les hominiens aux premiers essais d'utilisation
des outils à but manufacturier ou proto-scientifique (cf.
notamment Baquiast, Le paradoxe du Sapiens). Aujourd'hui
encore, nous ne voyons pas de différences profondes entre
l'imagination du chercheur scientifique posant de nouvelles hypothèses
et le regard de l'artiste proposant une vision nouvelle du monde.
Encore faut-il que cet artiste soit « naïf »
ou genuine comme on dit en anglais. S'il se condamne à
ne répondre qu'aux diktats des convenances humanistes ou
anti-humanistes (l'anti-humain stéréotypé se
vend très bien aussi), il gagnera peut-être de l'argent
mais ne créera rien de mémorable.
Concernant les
croyances accompagnant le mouvement des sciences, La fin de l'exception
humaine développe fort savamment (dans un langage
malheureusement trop imprégné d'un vocabulaire dit
philosophique propre à en éloigner beaucoup de lecteurs)
une thèse qui, là encore, était la nôtre.
Selon cette thèse (illustrée récemment nous
venons de le voir par Brian Davies), la science n'existerait pas
si elle ne reposait pas sur des visions globales du monde qui permettent
d'ordonner et souvent de donner des finalités à des
savoirs et expériences dispersées.
Or, dans certaines
sphères de la pensée et de la science occidentale,
très imprégnées de religiosité, s'est
mise en place depuis quelques siècles une vision globale
du monde selon laquelle l'homme dispose en propre d'une Essence
(les majuscules, on le comprend, s'imposent) lui permettant de transcender
toutes les autres formes de vie y compris sa propre animalité.
L'individu humain, doté de la Raison, est un Moi ou un sujet,
radicalement autonome, irréductible à tout autre déterminisme,
et fondateur à tous moments de sa propre légitimité.
Ce sont les sciences humaines et sociales (dont Jean-Marie Schaeffer
est issu, ce qui lui permet d'en parler avec autorité) qui
affirment ces postulats, sans vouloir d'ailleurs admettre que ceux-ci
sont dans une continuité directe avec les religions monothéistes
et notamment le christianisme, pour qui l'Homme créé
à l'image de Dieu, incarne sur Terre une partie de l'immanence
de la Divinité.
Au sein des
sciences humaines, Jean-Marie Schaeffer distingue la sociologie,
pour qui l'exception humaine repose dans la «Société»
par essence construite contre la Nature, et l'anthropologie qui
situe l'exception humaine dans la Culture, caractérisée
par le langage et la création de systèmes symboliques
présentés comme le propre de l'homme. Mais dans tous
les cas, les sciences sociales et humaines ont dit-il érigé
en vision totalitaire cette thèse de l'exception humaine,
qu'il appelle aussi "La Thèse", et dont il montre
que les dégâts sont considérables, tant au plan
scientifique que philosophique.
On pourrait
se demander pourquoi Jean-Marie Schaeffer, issu de l'alma mater
des sciences sociales et humaines, a soudain, au contraire de ses
collègues, découvert qu'elles se trompaient de bout
en bout. C'est semble-t-il parce qu'à la suite de ses précédentes
recherches tendant à naturaliser l'esthétique en retrouvant
les racines biologiques et instrumentales de la création
artistiques, il a découvert et étudié en détail
les autres sciences, celles dont depuis la création de notre
site nous nous faisons ici les interprètes: biologie, évolutionnisme
darwinien, primatologie, paléontologie, neurosciences, psychologies
et anthropologies évolutionnaires, physique quantique et
cosmologie... sans mentionner les sciences dites de l'artificiel
: informatique, intelligence artificielle, robotique autonome, biologie
synthétique...
Mais ce qui
pour nous paraît intéressant est que le chemin suivi
par Jean-Marie Schaeffer s'est construit à l'inverse du nôtre.
Partant des sciences humaines et encore imprégné de
la Thèse de l'exception humaine, il a découvert en
approfondissant les autres sciences que la Thèse à
leur contact perdait toute pertinence. Comment en effet défendre
une vision du monde reposant sur l'immanence de la Nature humaine
quand on s'aperçoit que les prolégomènes des
attributs qu'on lui donne se retrouvent dans les formes les plus
primitives de vie organisée ? Comment parler de la conscience
sur le mode du cogito de Descartes, quand on découvre le
caractère évanescent et en tous cas fragile de cette
fonction, entièrement dépendante du bon état
et de la coordination du cerveau et des organes sensori-moteurs,
lesquels sont eux-mêmes directement hérités
du monde animal ?
Jean-Marie Schaeffer
ne développe pas les enseignements qu'il aurait pu tirer
d'une confrontation de la Thèse avec les sciences et technologies
de l'artificiel, qu'il semble mal connaître. Mais il aurait
pu ajouter que l'illusion de l'exception humaine apparaîtra
plus clairement encore dans quelques années, lorsque des
entités intelligentes artificielles non programmées
à l'avance se doteront spontanément de capacités
cognitives et rationnelles au moins égales sinon supérieures
à et sans doute aussi en partie différentes de celles
des humains n'ayant pas participé à leur émergence.
Comme le savent
nos auteurs et lecteurs ayant participé et soutenu notre
site Automates Intelligents, notre chemin, cest parti de l'opposé,
c'est-à-dire des sciences de l'artificiel.
A partir d'elles et en même temps qu'elles, nous avons découvert
que les «automates intelligents» devenaient capables
de «simuler» la vie, les sociétés animales
et humaines, l'intelligence, la conscience et progressivement toutes
les aptitudes dont s'enorgueillissent les humains. Simuler ne veut
pas dire comprendre en détail, mais reproduire, en obtenant
des résultats fonctionnellement comparables sinon meilleurs.
D'emblée nous en avons conclu que les prosélytes d'une
philosophie condamnant de telles recherches pour réductionnisme
ou sous prétexte qu'elles allaient déshumaniser l'humanité
en la «robotisant» menaient des combats uniquement destinés
à préserver le monopole qu'ils s'étaient donnés
: monopole de déclarer ce qui est humain ou ce qui ne l'est
pas, monopole de tirer des profits académiques ou matériels
d'un tel pouvoir.
Nous n'avions
pas cependant disposé du temps et des moyens permettant de
retrouver les bases épistémologiques de la Thèse
dans l'histoire des religions et des philosophies, notamment «occidentales»,
comme l'a fait Jean-Marie Schaeffer. Aussi bien, en le lisant, et
en lisant plus particulièrement son avant-propos et son premier
chapitre consacré à une analyse et à un démontage
détaillé de La Thèse, nous nous sommes moralement
frappés le front en disant, tel le commissaire Maigret incarné
par le regretté Raymond Souplex «bon dieu, mais c'est
bien sûr». Nous avons donc profité de l'occasion
offerte par cet article consacré au rôle des croyances
dans la science pour réparer notre regrettable retard à
mentionner l'oeuvre remarquable de Jean-Marie Schaeffer.
Cet hommage étant rendu, prenons cependant du recul. Lorsque
Jean-Marie Schaeffer ferraille contre l'omniprésence de la
Thèse dans les sciences sociales et humaines, ne livre-t-il
pas un combat désormais inutile ? Lesquelles de ces dernièresi
refusent aujourd'hui les données et même les bases
philosophiques des autres sciences ?
Reprenons la grande idée de Jean-Marie Schaeffer. Nous pourrions
ainsi la résumer grossièrement: il nest plus
possible aujourdhui de maintenir lopinion selon laquelle
il existe une spécificité de lhomme lui permettant
d'échapper aux analyses des autres sciences, sciences naturelles
et même, en amont, sciences physiques, mécanique quantique
incluse. Dès le début du livre, Jean-Marie Schaeffer
refuse le présupposé permettant de définir
l' humanité comme dotée d'un plus (les chrétiens
diraient d'un supplément d'âme) lui permettant d'échapper
à ses racines naturelles. Il refuse l'idée selon laquelle
lhomme serait doté dune propriété
émergente ontologique «en vertu de laquelle il transcenderait
à la fois la réalité des autres formes de vie
et sa propre naturalité».
C'est cette idée qu'il nomme la Thèse et qu'il s'attache
à combattre. Il s'agit selon lui d'un présupposé
entièrement philosophique, dont il retrace les origines dans
les siècles précédents, en insistant plus particulièrement
sur les illusions ayant inspiré le Cogito de Descartes. Il
ne s'agit donc pas d'une conclusion pouvant avoir été
déduite des sciences de la nature de l'époque. Celles-ci
auraient très bien pu être interprétées,
comme certains d'ailleurs l'avaient fait, en faveur de la naturalité,
voire de l'animalité de l'homme.
Trois caractères (en fait des croyances) permettent de caractériser
selon Jean-Marie Schaeffer la Thèse de l'exception humaine
:
- Le refus de situer lidentité humaine dans la vie
biologique.
- L'affirmation de la capacité de l'homme à s'extraire
de la nature grâce à sa dimension sociale.
- L'affirmation corrélative du caractère «non
naturel» de la culture humaine (langages et symboles) laquelle
fonde lidentité humaine.
Certes on retrouve aujourd'hui les résidus de ces véritables
croyances dans de nombreux écrits émanant de sociologues,
psychanalystes, philosophes politiques. De la même façon
d'ailleurs, nombreux sont encore les textes émanant d'auteurs
chrétiens ou musulmans reprenant des thèses venues
tout droit du Moyen-âge. Mais qui s'y intéresse, en
dehors des spécialistes des bizarreries de l'esprit ?
Pour ce qui nous concerne, et même de la part d'auteurs français
réputés comme réfractaires aux nouvelles avancées
des sciences, nous lisons et commentons des ouvrages défendant
exactement le contraire de la Thèse de l'exception humaine.
Tant et si bien que nous pourrions parfois être tentés
d'objecter aux excès de leur enthousiasme naturaliste : il
y a quand même quelques différences entre la culture
des chimpanzés ou autres bonobos et celles des hommes modernes...
nul n'a encore pour le moment vu de robots capables de se substituer
entièrement à des cosmonautes dans l'exploration des
planètes... l'esprit n'est pas tout entier contenu dans les
encéphalogrammes, etc.
En fait, nous constatons que de même que les sciences du
passé sont progressivement remplacées par les sciences
du futur, d'une façon échappant d'ailleurs selon-nous
à toute programmation humaine, les croyances du passé
cèdent la place à d'autres croyances, servant de soubassements
incontournables à ces nouvelles sciences. Si le discours
philosophique était capable d'analyser avec un peu de précision
et de clarté ces changements permanents, il justifierait
le rôle des philosophes.
Quoi qu'il en soit, l'accélération du mouvement des
sciences, des technologies et des croyances associées se
poursuivra, peut-être jusqu'à une catastrophe finale.
C'est en tous cas l'une des croyances ou vision du monde que nous
sommes tenté d'adopter ici.