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8 mai 2011
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
[Sciences, technologies et politiques]
Le projet Desertec, un enjeu géostratégique
La conviction
se répand de plus en plus : les pays développés
doivent envisager des programmes de grande ampleur pour produire
de l'électricité à partir d'énergies
renouvelables. Le terme de "programmes de grande ampleur"
désigne des projets technologiques se chiffrant en dizaines
de milliards d'euros, s'étendant sur plusieurs décennies,
susceptibles d'intéresser des industriels majeurs et d'avoir
une signification géopolitique de grande portée.
Cependant,
il ne faut pas négliger les petits investissements à
ambition locale et encore moins les économies d'énergie,
qui demeureront indispensables. Mais si l'on veut progressivement
commencer à remplacer à la fois le nucléaire
de fission et les centrales au charbon, qui fournissent actuellement
l'essentiel de l'électricité consommée, il
est nécessaire de voir grand, parler aux imaginations afin
de susciter les vocations technoscientifiques et les épargnes.
Rappelons
que, dans le domaine de l'énergie solaire, et à
partir d'une initiative principalement européenne, existe
depuis quelques années un grand programme de cette nature
nommé "Desertec". Pour différentes raisons
(notamment la résistance des intérêts investis
dans les formes actuelles de production d'énergie), ce
programme avait été recouvert par ce qu'il faut
bien appeler une chape de silence. Deux facteurs différents
poussent à le relancer.
Le premier
est bien entendu l'accident de Fukushima au Japon. Le second,
de nature géopolitique, découle de ce que l'on a
nommé le printemps arabe. Certains pays du sud-méditerranéen
se sont débarrassés de leurs dictatures. Ils se
sont ouverts au dialogue avec les pays du nord et ont montré
que leurs populations se détournaient progressivement des
fantasmes de djihad. Mais ce faisant ces pays posent, en premier
lieu aux Européens, et en dehors de tout retour au néocolonialisme,
la question de savoir si les économies du Nord pourront
ou non proposer des projets de co-développement susceptibles
de créer des emplois par milliers et des revenus susceptibles
de se réinvestir sur place. Sans ces emplois et ces revenus,
les nouvelles démocraties retomberont nécessairement
dans le désordre. Or c'est précisément ce
que le projet Desertec, s'il était bien mené, pourrait
permettre : une vague de co-développement à l'échelle
euro-africaine.
Nous pensons
donc essentiel que l'Union européenne s'intéresse
désormais officiellement à Désertec, tant
au regard de ses retombées socio-économiques que
pour ses composantes géopolitiques. Pour toute l'Europe
et non pour les seuls pays européens du sud, il s'agirait
de concrétiser e thème évoqué par
le projet d'Union pour la Méditerranée : créer
dans cette partie du monde un grand ensemble d'intérêts
communs. A cet égard, l'intérêt de Desertec
est de pouvoir s'étendre au-delà de la seule Méditerranée.
En conjuguant d'autres sources de production d'électricité,
notamment l'éolien et le marée-moteurI, il pourrait
intéresser une grande partie de l'hémisphère
nord à l'est du 20ème méridien. Pour l'Europe,
il s'agirait donc également d'une démarche véritablement
emblématique
Les adversaires
du projet ont fait valoir qu'impliquant directement des Etats
ou des régions sahariennes plus ou moins en but au terrorisme,
des organisations telles que l'actuelle AQMI pourraient en profiter
pour exercer un chantage permanent sur les partenaires du projet.
Mais il s'agit pour nous d'une vue de l'esprit. Si Desertec était
mis en oeuvre avec la volonté d'associer dès le
début les Etats et les populations du Maghreb, il représenterait
un tel enjeu qu'il serait non pas agressé mais protégé
et soutenu par tous les partenaires africains du programme.
Des alter mondialistes dénoncent par ailleurs l'implication
de grands industriels européens dans ce projet (notamment
l'allemand Siemens). Le développement des régions
sahariennes ne serait en rien leur souci. Mais en écoutant
de telles objections, on en resterait au type d'éolienne
implantée par les colons français autour des puits
de la Mitidja algérienne dans les années 1930
Nous
extrayons des sites de la Fondation
Desertec et de
Wikipédia
quelques informations qui précisent la teneur
de cette grande ambition.
Le
Projet Desertec est un projet éco-énergétique
de grande envergure mené par la Desertec Foundation.
Il a été initialisé sous les auspices
du Club de Rome et de la Trans-Mediterranean Renewable
Energy Cooperation.
Il s'agit de créer un réseau interconnecté
alimenté par des centrales solaires du Maroc à
lArabie Saoudite, reliées par des réseaux
à très haute tension. Le projet vise à
répondre en grande partie aux besoins des pays
producteurs d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, et à
fournir 15% (dans un premier temps) de l'électricité
nécessaire à l'Europe.
Un protocole d'accord pour le projet a été
signé par douze sociétés basées
en Europe, au Proche-Orient et en Afrique du Nord, le
13 juillet 2009 à Munich. En mars 2010, quatre
nouveaux investisseurs ont annoncé qu'ils s'associaient
au projet, ce qui porte à 17 le nombre de partenaires
(16 entreprises représentant un potentiel technique
et de savoir-faire considérable) et la fondation
Desertec elle-même.
L'entreprise vise à connecter plusieurs grandes
centrales solaires thermiques et peut-être d'autres
installations d'énergies renouvelables (fermes
éoliennes) entre elles ainsi qu'au réseau
de distribution de l'électricité qui alimenterait
l'Afrique du Nord, l'Europe et le moyen-Orient, ce réseau
pouvant être optimisé via une approche de
type SuperGrid.
Mais Desertec ne se limitera pas à la production
dénergie : il participera aussi au développement
des pays en créant de nombreux emplois locaux.
Dans un premier temps, il s'agira de la main d'uvre
acceptant de travailler dans les conditions difficiles
du milieu désertique. Mais il faudrait très
vite que s'y investissent les ingénieurs et gestionnaires
originaires des pays du sud.
Les promoteurs estiment qu'un tel réseau pourrait
avant 2050 fournir plus de 50 % des besoins en électricité
de la région EUMENA (Europe + Moyen-Orient + Afrique
du Nord).
Les difficultés à résoudre seront
nombreuses, mais à la portée des technologies
actuelles ou disponibles dans un proche avenir.
Pour
la production, on envisage des centrales solaires thermodynamiques
à concentrateurs, c'est-à-dire utilisant
des miroirs paraboliques pour produire de la vapeur deau
à très haute température et sous
forte pression, qui fait tourner une turbine et un alternateur
produisant de lélectricité. Divers
équipements de cette nature existent déjà
en Europe
Ces centrales consomment beaucoup d'eau douce (un problème
en zone aride) et conduisent à modifier la météorologie
du désert et contribuer peut-être à
exacerber certains effets du dérèglement
climatique. Mais des remèdes sont possibles.
Pour le transport de l'électricité, les
concepteurs du projet espèrent pouvoir utiliser
de nouveaux types de lignes Haute Tension (lignes de transmission
modernes en Courant Continu Haute Tension ou CCHT ou HVDC)
devant permettre de transporter l'électricité
sur de grandes distances avec beaucoup moins de pertes
en ligne (3% pour 1.000 km) qu'avec les lignes classiques
à courant alternatif, et presque sans pollution
électromagnétique. Dans la conjoncture actuelle,
caractérisée par le prix croissant du cuivre
et alliages conducteurs, il s'agira d'une partie fragile,
à protéger.
Pour le stockage, la production d'électricité
ne se faisant que de jour, une partie de celle-ci pourra
en être utilisée pour pomper l'eau vers des
lacs de montagne en Europe, qui en possède beaucoup.
L'utilisation la nuit de l'énergie de cette eau
dans des turbines assurerait sa mise à disposition
homogène au profit de l'ensemble du réseau.
Le coût global du projet a été estimé
à 400 milliards d'euros sur plusieurs dizaines
d'années, dont 50 milliards pour construire 20
lignes CCHT de 5 GW chacune. On peut craindre que ce coût
n'augmente. Mais il sera aisément amorti grâce
au prix de vente de l'électricité, dont
les pays développés doivent cesser de considérer
qu'il s'agit d'une énergie bon marché.