Après
le récent séisme au Japon, certains commentateurs
se sont étonnés de constater la façon dont
nombre d'Européens - qui n'éprouvaient jusque là
que peu d'intérêt pour les Japonais - se sont émus
de voir les personnes et les biens emportés par milliers
du fait du tsunami. Il semblerait que ces images, pourtant lointaines,
suscitent chez le témoin un sentiment de souffrance et
de sympathie partagé qui trouverait ses racines très
loin dans le psychisme. Il en serait de même d'ailleurs
de toutes les images de désastre et de mort que les médias,
en d'autres occasions, se hasardent à présenter.
L'effet de tels sujets est d'ailleurs si fort que ces mêmes
médias, d'un commun accord, préfèrent des
thèmes plus riants.
Ceci rajeunit
une vieille question : l'humain, présenté comme
indifférent aux autres, voire porté au rejet
agressif,
serait-il "naturellement bon", ou plus exactement serait-il
naturellement capable de comprendre et partager les sentiments
de ses semblables, autrement dit éprouver de l'empathie
?
La réponse peut paraître évidente. L'humain
est fondamentalement un être social, communiquant par de
multiples voies avec ses voisins. Il est donc génétiquement
et culturellement "programmé" pour partager des
états de conscience communs inspirés notamment par
la survenue de situations à risques. Ceci n'est pas spécifique
à l'humanité, puisque l'on observe des phénomènes
semblables dans la plupart des sociétés animales,
voire dans toutes les espèces biologiques.
On peut d'ailleurs
faire valoir qu'à l'inverse du partage de "bons"
sentiments, les sentiments de rejets collectifs de l'autre, voire
de haine et d'agressivité, peuvent aussi très facilement
se mutualiser dans un groupe. Les exemples en ont été
et en demeurent encore nombreux.
Aussi, la
lecture du livre récent de Jeremy
Rifkin "Une nouvelle conscience pour un monde
en crise. Civilisation de l'empathie", Editions Les liens
qui libèrent, avril 2011 (traduction française d'un
ouvrage de 2009) peut-elle susciter le doute. Nous avons beaucoup
de sympathie sinon d'empathie pour Jeremy Rifkin. Non seulement
il s'agit d'un auteur sincèrement europhile, mais ses divers
ouvrages, avec quelques mois ou années d'avance, ont aussi
toujours mis en évidence les difficultés naissant
de l'évolution du monde moderne et les solutions susceptibles
de leur être apportées. Ceci notamment dans les domaines
du travail, des biotechnologies, de l'énergie.
Mais
peut-on conclure, comme il le fait en observant le rôle
joué en ce sens par les technologies de la communication
en réseau, que l'altruisme et la coopération soient
en train de devenir de véritables normes autour desquelles
se construirait le monde de demain ? Il serait certes rassurant
que puisse en découler, comme il le dit, un véritable
altruisme cosmopolite. Mais ne voit-on pas déjà
des tendances inverses se mettre en place, utilisant les réseaux
pour promouvoir des sociétés fermées sur
elles-mêmes, excluant autrui ou diffusant, ce qui est bien
pire, des consignes de guerre ethnique ou religieuse ? Le phénomène
apparemment mineur qu'est le harcèlement par Internet auquel
se livrent de jeunes enfants et que cherche actuellement à
combattre l'Education nationale fournirait un argument de plus
pour ne pas céder à l'optimisme naïf.
L'approche par les neurosciences
Nous
serions tentés de penser que, face à l'empathie,
Jeremy Rifkin développe une analyse certes encourageante
mais davantage fondée sur de bons sentiments que sur des
analyses véritablement scientifiques. Ce n'est pas le cas
du livre "Zero Degrees of Empathy" que
vient de publier Simon Baron-Cohen,
directeur du Centre de recherche sur l'autisme à l'Université
de Cambridge (Allen Lane). Celui-ci considère que les divers
comportements définissant l'empathie (affective, cognitive...)
trouvent dans l'ensemble leurs bases non pas dans des traditions
culturelles mais dans le cerveau. De plus ces bases ne mettent
pas en jeu le cerveau tout entier, mais résident dans une
dizaine de centres interconnectés, nommés "le
circuit de l'empathie" par les neurologues défendant
cette hypothèse .
L'existence
des neurones-miroirs a été considérée
par certains comme prouvant l'origine neurologique des comportements
empathiques, mais le circuit de l'empathie évoqué
par Simon Baron-Cohen ne se limite sans doute pas aux neurones-miroirs,
qui ne sont d'ailleurs pas faciles à localiser.
Qui dit bases
neurales, par définition signifie aussi, à travers
les générations et les espèces, organisation
génétique héréditaire assurant la
transmission et l'adaptation des structures cérébrales
adéquates. Ceci ne veut pas dire cependant que les sociétés
et les groupes ne joueraient pas un rôle important pour
encourager les comportements empathiques, dans quelques domaines
que ce soit. Leur rôle pour produire de la cohésion
sociale est important et la tradition culturelle a nécessairement
été mobilisée pour assurer leur sélection
et leur transmission. Simon Baron-Cohen ne nie donc pas les mécanismes
d'interaction entre les gènes et les milieux sociaux permettant
de faire apparaître, sur le mode épigénétique,
les types d'empathies généralement observés
aujourd'hui.
A cet égard, il considère que la pensée morale
traditionnelle, en évoquant le Bien et le Mal comme des
entités "réelles" susceptibles de s'emparer
des individus pour leur dicter des comportements qu'il qualifie
pour sa part d'empathiques (répartis par lui sur une échelle
allant de zéro-empathie à 100% empathie), traduisait
de façon symbolique la perception inconsciente qu'il ne
s'agissait pas de choix laissés au libre arbitre et à
la bonne volonté des individus, mais résultant de
déterminismes socio-biologiques sous-jacents.
Nous ne pouvons que le suivre dans cette approche.
On lira avec
intérêt les applications qu'il donne de sa conception
de l'empathie pour faciliter la compréhension des profils
psychiques pathologiques, allant de l'autisme plus ou moins étendu
aux désordres bipolaires, au narcissisme aigu et aux divers
comportements psychopathes bien identifiés. Dans tous ces
cas, les troubles viendraient de déficiences (zéro-empathie)
au niveau des bases neurales susceptibles de générer
de l'empathie.
Mais comme
selon lui le déterminisme génétique n'est
jamais absolu, il considère que (notamment dans le domaine
de l'éducation de l'enfant) certaines des tendances à
l'enfermement dans le manque d'empathie détectées
de bonne heure pourraient être prévenues ou atténuées
par l'éducation ou par différents médiateurs
(testostérone ?) ou psychotropes restaurant la capacité
d'attention à l'autre.
Nous nous
bornerons ici à renvoyer le lecteur à l'ouvrage
de Simon Baron-Cohen pour juger de la pertinence de ces analyses.
Pour
en savoir plus
Sur
l'empathie en général, voir
http://fr.wikipedia.org/wiki/Empathie
Sur
Jeremy Rifkin : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeremy_Rifkin
Sur
Simon Baron-Cohen : http://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Baron-Cohen