Dans
une brève
d'actualité précédente, nous
avion signalé les espoirs placés par certains
astrophysiciens dans la prochaine mise en orbite de l'«Alpha
Magnetic Spectrometer» AMS-02 (image ci-dessus). Sauf
incident de dernière minute, il devrait être embarqué
à bord de la plateforme internationale ISS lors du dernier
vol de la navette Endeavour fin avril 2011.
L'opération ne sera pas simple car l'instrument
pèse près de 7 tonnes et demandera diverses
manipulations et réglages supposant des sorties
dans l'espace. D'un coût approximatif de 1,5
milliards de dollars, il est le produit final d'une
longue aventure semée de péripéties,
due en grande partie à la persévérance
du chef de projet et lauréat du Prix Nobel
Sam Ting.
Alors qu'il était physicien des particules
au MIT, il avait convaincu en 1998 l'administrateur
de la Nasa de l'époque de la possibilité
de trouver des traces d'une supposée antimatière
primordiale, à partir d'observatoires orbitaux.
L'un des mystères s'attachant aux conceptions
actuelles relatives à la création de
l'univers tient au fait que chaque particule de matière
créée à partir de l'énergie
primordiale aurait dû s'accompagner de sa contrepartie,
sous forme de particule d'antimatière. Or ce
n'est pas le cas. Les spécialistes l'expliquent
en supposant que les particules de matière
et d'antimatière se sont annihilées,
mais que le nombre des premières était
largement supérieur à celui des secondes.
Il en serait résulté un univers constitué
de la seule matière survivante, celle dont
nous sommes fais. Mais cette explication faisant appel
à une cause un peu ad hoc, dont le processus
ne s'explique pas clairement, ne satisfait pas tout
le monde.
Aujourd'hui, l'espoir est que l'AMS puisse détecter
au moins un noyau d'anti-hélium. L'essentiel
de l'hélium présent dans le cosmos se
serait formé dans les trois minutes après
le Big bang, plutôt que par fusion au coeur
des étoiles dans le cadre de la nucléosynthèse
stellaire. Il en serait de même d'éventuels
noyaux d'anti-hélium. La détection de
l'un de ceux-ci dans l'espace en ferait un survivant
de la grande annihilation primordiale. Si l'on en
trouvait un, pourquoi pas ne pas espérer en
trouver d'autres ? De même, la détection
d'une particule d'anti-carbone par l'AMS pourrait
faire supposer que cette particule se serait formée
dans les mêmes conditions, à partir d'une
anti-étoile.
Pour faire la chasse aux anti-particules, l'AMS fait
appel à un dispositif s'inspirant de ceux en
usage dans le LHC du Cern : un puissant aimant accompagné
de détecteurs destinés à analyser
les différentes caractéristiques des
quelque 10.000 particules qui le traverse à
la minute. Les données seront envoyées
à terre et traitées dans les laboratoires
de 16 pays associés à l'expérimentation.
Un premier prototype avait été réalisé
en juin 1998 et activé pendant 100 heures à
bord de la navette Discovery. Sans résultats.
Selon les estimations actuelles, pour prouver raisonnablement
l'existence de noyaux d'anti-hélium primordial
dans la galaxie, il faudrait en détecter 1
sur 1 milliard de noyaux ordinaires. L'avenir dira
bientôt ce qu'il en est.
Un
bien plus grand mystère
Mais,
à supposer même qu'il échoue dans
la chasse à l'anti-matière, l'AMS pourrait
faire beaucoup plus : apporter une puissance de détection
qui manque pour le moment aux recherches visant à
mettre en évidence une forme de matière
hypothétique dite "étrange"(strange
matter). Il s'agirait d'une matière stable,
plus lourde que la matière ordinaire et qui
comporterait des quarks exotiques, dits eux-aussi
" étranges" se conjuguant avec les
quarks constituant les protons et les neutrons de
la matière ordinaire.
L'hypothèse est aujourd'hui présentée
par le physicien théoricien Jes Madsen de l'Université
d'Aarhus au Danemark. Selon lui, la matière
étrange pourrait se trouver au coeur des étoiles
à neutrons. Elle émettrait des rayons
cosmiques dont la charge serait supérieure
à celle provenant d'un noyau ordinaire. Si
l'AMS détectait de telles particules, il pourrait
mettre les physiciens sur la piste de la supposée
matière étrange. Celle-ci à son
tour pourrait placer les scientifiques sur la piste
de la non moins hypothétique matière
noire, censée donner à l'univers la
masse manquante indispensable aux équilibres
gravitationnels observés par les astronomes.
Les
observations faites à ce jour sur les rayons
cosmiques montrent que 1% d'entre eux ne sont pas
des noyaux de matière ordinaire, hydrogène
ou hélium. Pour les identifier, un détecteur
nommé PAMELA avait été mis en
orbite en 2006 sur un satellite russe. Il visait à
comprendre les mécanismes dotant certains rayons
cosmiques d'énergies bien supérieures
à celles produites par les accélérateurs
actuels.
Il est possible que PAMELA ait détecté
des particules signataires de la présence de
matière noire (neutralinos). Mais l'énergie
du détecteur en service dans le satellite russe
n'aurait pas été suffisante pour pousser
les vérifications plus loin. On espère
maintenant que les capacités beaucoup plus
importantes offertes par l'AMS, une fois celui-ci
opérationnel, pourrait aider à éclairer
un des plus grands points d'interrogation de la cosmologie
contemporaine.
Affaire à suivre donc. Nous aurons l'occasion
d'en reparler.
Pour
en savoir plus
L'article ci-dessus est une adaptation résumée
d'un article de Stuart Clark dans le NewScientist http://www.newscientist.com/article/mg21028071.400-catcher-in-the-sky-the-search-for-mystery-matter.html?full=true
Stuart Clark est l'auteur de The Sky's Dark Labyrinth
(Polygon) et Bis Questions: Universe (Quercus)
AMS 02 : http://www.ams02.org/
PAMELA : http://pamela.roma2.infn.it/index.php
PAMELA
and indirect dark matter searches : http://iopscience.iop.org/1367-2630/11/10/105023/