Dans un blog
publié par le journal financier Challenges, signé
par un gestionnaire de fonds d'investissement, on trouve sous
ce titre surprenant "Vive les banques, à bas les Grecs
!" un
article
qui met en cause avec virulence le rôle excessif des banques
dans la conduite des politiques européennes, et l'appui
qu'elles reçoivent de la part des gouvernements nationaux
et des institutions de l'Union, incluant la Banque centrale européenne.
Notre
première réaction est d'approuver sans réserves
les propos de l'auteur, à commencer par l'en-tête
de l'article:
"La Grèce ploie sous un fardeau insupportable de prêts
accordés généreusement par des banques notamment
allemandes, mais dès que lon ose parler de restructuration,
cest un tollé général. Du premier ministre
grec au président de la BCE, du commissaire européen
aux Affaires économiques et monétaires au directeur
général du FMI, les intégristes de la finance
font haro sur les impies qui osent envisager
de faire perdre
de largent aux banques. On pourrait, certainement à
tort, en conclure que la priorité absolue de la politique
des banques centrales et des états européens est
de
sauver les banques".
"Car les pertes des banques sont bien lunique obstacle
devant une restructuration. Il vaut mieux faire ployer la Grèce
sous le poids de sa dette, étrangler son économie
et bloquer sa croissance par un plan de rigueur brutal , obliger
les Grecs modestes, fonctionnaires ou salariés du privé
à se serrer la ceinture ou à rester au chômage,
plutôt que décorner même de façon
minimale la situation financière des banques grecques ou
étrangères qui ont allègrement prêté
à la Grèce. Bel exemple de "hasard moral " :
les conséquences des imprudences des banques sont payés
par dautres, ce qui va encourager les banque à limprudence....
"Cest normal, disent les experts : des pertes
importantes dans les banques européennes feraient courir
un risque "systémique" à léconomie
européenne
Ah bon ? Quel risque systémique ?
Les difficultés voire la faillite de quelques banques auraient
bien sûr un impact sur le bonus ou lemploi des dirigeants
de ces banques. Mais en coupant les branches malades du système
bancaire européen, ne permettraient elles pas de restructurer
un secteur inefficace, ne laissant subsister que les banques les
plus productives et les mieux gérées ?".
Avec un peu de recul, que penser des affirmations qui précèdent
?
Que signifie exactement le terme de "restructuration
de la dette" ?
Quant il s'agit des dettes des particuliers, on désigne
par cette expression l'opération par laquelle une
banque ou un organisme financier reprend à son compte une
ou plusieurs dettes pesant sur un emprunteur et auxquelles il
ne peut faire face (crédit à la consommation, crédit
immobilier, crédit personnel, découvert, retard
de paiement, retard dimpôts, retard de charges). A
cette fin, une nouvelle banque rachète toutes les dettes
du client auprès des différents organismes financier
préteurs. Ainsi le client naura plus quun seul
crédit à rembourser, soit une seule mensualité,
auprès dun unique organisme financier. Cette technique
permet de diminuer le taux dendettement des personnes physiques
en allongeant la durée du prêt et en diminuant le
taux dintérêt pratiqué.
Dans le cas de la restructuration de la dette publique grecque,
plusieurs formules ont été envisagées, pouvant
s'appliquer à la Grèce mais aussi à des pays
éprouvant les mêmes difficultés. Une première
hypothèse serait de permettre à la Grèce
de racheter sa propre dette grâce à des fonds alloués
par le Fonds européen de stabilité financière
(FESF), à des taux d'intérêts plus avantageux
que ceux qu'elle paie actuellement.
Les experts du FMI ont envisagé une autre forme de restructuration.
Il faudrait dans un premier temps allonger de manière significative
la durée de remboursement des emprunts d'Etat grecs. Il
pourrait également être envisagé de réduire
le montant (principal) qu'Athènes doit verser à
ses créanciers. Ainsi le FMI pourrait étendre de
trois à sept ans la période de remboursement du
prêt d'environ 30 milliards d'euros octroyé à
la Grèce, afin de s'aligner sur la prolongation accordée
par la zone euro à Athènes précédemment.
Au-delà, que faire ? La dette grecque était de l'ordre
de 340 milliards d'euros à la fin 2010. Sur ce montant,
quelque 80 milliards d'euros sont entre les mains de banques et
de fonds, et 50 milliards sont détenus par la BCE. L'Union
européenne et le FMI ont jusqu'à présent
apporté 50 milliards d'euros au pays dans le cadre d'un
plan d'aide d'un montant total de 110 milliards d'euros.
Le scénario qui serait examiné en premier concernera
un allongement de la durée de remboursement de la dette
pouvant aller jusqu'à 30 ans. Dans ces conditions, les
créanciers privés (banques et fonds) pourraient
se voir offrir de nouvelles obligations portant le même
montant que les anciennes, mais dotées d'une durée
plus longue. On pourrait aussi réduire le montant des coupons
de remboursement tout en allongeant la durée de ce dernier.
Il y aurait perte pour les prêteurs, mais perte modérée.
En pratique, rien n'est encore pour le moment décidé,
ni par le FMI ni par la BCE ni par le gouvernement grec. Celui-ci,
par la voix de George Papaconstantinou, ministre grec des finances,
affirme que "la dette publique grecque est soutenable.
Il suffirait d'allonger les délais de remboursement des
110 milliards d'euros prêtés aux partenaires de la
Grèce et baisser un peu encore le taux d'intérêt".
Les mesures de rigueur drastiques prises par ailleurs en matière
de dépenses publiques permettraient ainsi, selon le gouvernement,
à la Grèce de faire face à ses diverses échéances.
Observons que l'allongement des délais de paiement et la
diminution des taux d'intérêt constitueraient déjà
une forme de restructuration, dont ne manqueront pas de se plaindre
les créanciers privés. Mais ce ne sont pas eux qu'il
faut craindre dorénavant. Les mesures d'austérité
renforcées décidées afin de diminuer les
charges de l'Etat grec sont en train de provoquer manifestations
et grèves de la part de la population, susceptibles de
s'amplifier d'une façon inattendue dans les prochaines
semaines. Certains, inspirés de l'exemple des "révolutions
arabes", pensent qu'elles pourraient dégénérer
en crise de régime.
Une restructuration de la dette souveraine de la Grèce
continuerait donc à s'imposer, en des termes beaucoup plus
radicaux: diminuer autoritairement les montants en capital à
rembourser, ainsi que les taux d'intérêts, afin de
diminuer voire supprimer les sacrifices imposés aux contribuables
et aux citoyens. Ceci provoquerait très vraisemblablement
une "révolte"des préteurs privés,
banques et fonds d'investissement dont beaucoup sont européens
et appuyés par leurs gouvernements. Il en résulterait
par voie de conséquence et selon les propos alarmistes
des agences de notation, que le gouvernement ne trouverait plus
de prêteurs sur le marché privé.
Mais si la BCE se comportait comme la Fed américaine, elle
viendrait en soutien des Etats en rachetant leurs dettes, c'est-à-dire
en prêtant elle-même à ces Etats de quoi faire
face à leurs engagements. Les Etats échapperaient
ainsi à la "tyrannie des marchés" ou aux
opérations d'aide intéressée, sous forme
de rachats d'actifs, proposé par des pays créditeurs,
Chine ou monarchies du Golfe. Il en résulterait une dépréciation
de l'euro sur les marchés de change et une certaine relance,
sans doute d'ailleurs modérée, des pressions inflationnistes.
La mesure n'aurait pas que des inconvénients, car elle
favoriserait les exportations européennes tout en freinant
les consommations- gaspillages. Cependant aujourd'hui, la BCE
ne peut pratiquer une telle politique car les Etats, ou certains
d'entre eux, notamment l'Allemagne, refuseraient d'engager la
valeur de l'euro au profit de gouvernements présentés
comme laxistes.
Restructuration ou non, les banques n'auront
rien à craindre
Revenons cependant à la question d'une restructuration
modérée de la dette grecque ou d'autres dettes souveraines
européennes se trouvant dans la même situation. Les
banques, comme le souligne l'article cité, s'y refusent.
Elles sont soutenues par leurs gouvernements, compte tenu en partie
des liens étroits d'intérêts qui les unissent.
L'argument simple qui est présenté est que les banques
ne doivent pas être « punies » pour
le laxisme de certains Etats européens. Mais l'argument
mérite d'être discuté.
Pourquoi ne pas punir les banques, alors que la crise précédente
est née de leur propension à faire des prêts
spéculatifs sans se préoccuper un instant de la
viabilité des opérations (notamment immobilières)
engagées ou garanties, non plus que de la solvabilité
des emprunteurs. Des bulles ont été crées,
elles se sont effondrées. Sans les politiques laxistes
des banques, encouragées il est vrai par des gouvernements
favorisant le crédit facile pour des motifs électoraux,
rien de tel ne se serait produit. Il serait donc logique de faire
supporter aux banques une partie des coûts découlant
de la restructuration voire de l'annulation de la dette des Etats
à bout de ressources.
Mais on doit se poser la question de savoir qui, au sein des banques,
serait effectivement puni par les pertes éventuelles de
celles-ci. Est-ce que ce seront les dirigeants ou les actionnaires
qui verraient diminuer leurs rémunérations exorbitantes
? Sûrement pas. Ces catégories trouveront de nombreuses
méthodes leur permettant d'échapper aux pertes.
Ce seront inévitablement les petits épargnants ayant
confié leurs économies aux banques, dans le cadre
de la fonction banque de dépôt et caisse d'épargne
qui jusque là paraissait protégée. Ce seront
aussi les PME faisant appel aux banques pour financer d'indispensables
prêts aux investissements. Ce seront donc finalement les
citoyens qui sous forme de pertes d'épargne ou de récession
verront s'ajouter de nouvelles pénalités à
la rigueur portant sur les budgets publics et les comptes sociaux.
Dans les Etats ne souffrant pas aujourd'hui de difficultés
dans le remboursement de leurs dettes, comme l'Allemagne ou la
France, les chefs de gouvernement prendront le prétexte
de la défense de ces petits épargnants et emprunteurs
pour maintenir intacts les privilèges des banques.
Il résulte de cette analyse, ce que ne souligne pas assez
l'auteur de l'article, que le secteur bancaire tout entier, appuyé
par les gouvernements et l'Union européenne avec qui il
a partie liée (ce que l'on nommerait aux Etats-Unis un
très puissant lobby politico-financier), dispose d'assez
de pouvoirs, en Europe comme dans le reste du monde, pour faire
peser sur les citoyens et producteurs de la base l'essentiel des
charges et des risques de l'activité économique,
en conservant pour lui les bénéfices normaux ou
spéculatifs résultant de cette activité.
Nationaliser les banques ? Et après
?
La seule méthode qu'auraient les populations européennes
pour échapper à cet enfermement serait de se doter
de gouvernements décidés non seulement à
réglementer la banque et la finance, mais mieux encore
à les nationaliser. Encore faudrait-il que ces nationalisations
mettent à la tête des organismes considérés
des représentants des forces économiques réellement
productives (l'économie réelle), ainsi que des représentants
des autres composantes sociales, notamment les salariés
et retraités.
Les rares expériences historiques de tels changements ont
montré qu'en fait ce furent des représentants des
oligarchies qui ont pris le pouvoir et mis les banques nationalisées
à leur service. Comme de toutes façons ce sont aujourd'hui
ces mêmes oligarchies qui exercent le gouvernement, il serait
vain d'attendre d'elles qu'elles se sabordent au profit des travailleurs,
des petits épargnants et plus généralement
des citoyens qui supportent seuls le poids de l'exploitation imposée
par la pieuvre de la finance.
Certains observateurs, transposant la question de la dette de
l'Etat grec à celle de la dette de l'Etat fédéral
américain, s'amusent à envisager ce qui se passerait
si ce dernier refusait de rembourser les quelque 1.000 milliards
de bons du trésor et autres emprunts dont il a la charge.
La moitié en est détenue par des investisseurs étrangers,
chinois ou arabes. Serait-ce un casus belli? Serait-ce
au contraire le signal donné pour la recherche de nouveaux
accommodements permettant encore quelques années à
la finance mondiale de poursuivre son jeu pervers, en prêtant
sans espoir de retour (mais non sans bénéfices immédiats)
à l'Etat américain les sommes lui permettant de
poursuivre des aventures diplomatiques et militaires dont le monde
tout entier fait les frais ? Bien subtil serait celui qui pourrait
dire de quoi dans ces perspectives l'avenir sera fait.