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28 mars 2011
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Les Européens face au
risque nucléaire
Nombre
de mouvements politiques et d'associations militent actuellement
en Europe pour une fermeture sans délais des centrales nucléaires
en activité sur le continent. Certains se limitent à
demander la fermeture des sites les plus anciens, entre 30 et 40
années d'âge. Qu'en penser ?
Les tests de résistance
Les
chefs d'Etat européens viennent de décider à
Bruxelles (24 mars) de faire passer à l'ensemble des réacteurs
nucléaires du continent des «tests de résistance».
On ne sait pas trop en quoi consisteront ces tests. Les résultats
ne seront pas obtenus avant plusieurs mois. Par ailleurs, ce seront
en principe les autorités nucléaires nationales qui
auront la charge de ces tests, avec un risque certain de complaisance.
Il s'agit cependant, malgré ces réserves, d'un premier
pas dans la bonne direction à supposer qu'un large
dialogue s'établisse sur les tests et leurs résultats
au niveau de l'Europe tout entière.
Reste que cela ne doit pas suffire à clore le débat
sur les risques du nucléaire. Un calcul simple proposé
par Paul Jorion sur son blog montre qu'au plan mondial la probabilité
d'un accident majeur dans le monde, pour 443 réacteurs installés,
est de 8,4% par an, ce qui n'est pas négligeable(1).
Les centrales de type Tchernobyl
Dans
l'immédiat, au-delà des tests, le premier point à
évoquer, dont assez curieusement on parle peu, est la présence
en Europe-même et surtout dans son voisinage immédiat,
de centrales de type Tchernobyl dont nul n'envisage la fermeture,
au prétexte de leur caractère indispensable et du
coût de leur remplacement.
En
Europe-même se trouve aussi la centrale d'Ignalina, en Lituanie.
Elle devrait en principe cesser son exploitation dans un an. Mais
la Lituanie, qui sy était engagée dans son Traité
dadhésion, a depuis tout tenté pour retarder
sa fermeture, y compris en organisant un référendum.
Finalement, elle a cédé en décembre 2010, lorsque
ses partenaires européens lui ont promis des compensations,
notamment des permis de polluer supplémentaires.
Mais les risques de type Tchernobyl sont infiniment plus grands
en Russie. Ils ne concernent pas seulement ce pays mais l'Europe
tout entière puisque les nuages ne reconnaissent pas les
frontières. On dénombre actuellement dix centrales
nucléaires en activité en Russie, dont huit dans la
partie européenne du pays. Elles comprennent au total 31
réacteurs, dont onze utilisent la technologie RBMK de première
génération, identique à celle du réacteur
4 de Tchernobyl. Ces réacteurs sont structurellement dangereux
car ils ne sont pas dotés de dômes de protection. La
Russie cherche néanmoins à prolonger la durée
de vie de plusieurs dentre eux. Elle envisage par ailleurs
de construire 40 nouveaux réacteurs (utilisant une autre
technologie) dici 2030. Seront-ils construits avec des technologies
récentes supposées être plus sûres ? (voir
note (2) ci-dessous).
La même question se pose à propos de lUkraine.
En échange de la fermeture définitive du site de Tchernobyl
en décembre 2000 (soit quatre réacteurs de type RBMK),
ce pays a obtenu une aide de lUnion européenne pour
achever la construction de deux réacteurs à Rovne
et Khmelnitski. Elle ambitionne den construire onze autres,
doublant ainsi sa capacité dici 2030.
Le coût de la sécurité
dans les nouvelles centrales
Un
autre point essentiel concerne la sécurité et donc
les coûts qu'il faudrait consentir pour la construction de
nouvelles centrales, destinées soit à remplacer des
centrales jugées défectueuses, soit à poursuivre
l'augmentation des puissances installées. Pour les anti-nucléaires,
le problème ne doit même pas être posé.
Si l'on veut vraiment, même à échéance
de 20 à 30 ans, sortir du nucléaire, il ne faut pas
installer de nouvelles centrales ayant une durée de vie de
plus d'un demi-siècle. Mais raisonner ainsi n'est pas réaliste.
Que ce soit en Europe ou ailleurs, à moins que ne se généralisent
des catastrophes en chaîne sur le modèle de celle du
Japon, les Etats vont construire de nouvelles centrales. Va-t-on
retenir des versions low-cost dangereuses, ou au contraire des versions
assurées beaucoup plus sûres, telles que celles utilisant
la technologie EPR d'Areva et surtout celles dites de 4e voire de
5e génération, en attendant la fusion nucléaire
proprement dite ? Même si des solutions telles que l'EPR ne
sont pas indemnes de risques (on pourrait d'ailleurs les améliorer
encore au vu de l'expérience japonaise récente) le
différentiel de prix n'est pas tel qu'il faudrait renoncer
à les installer(2).
La question se posera prochainement en Europe. Quel type de centrale
retiendra la Grande Bretagne, qui semblait jusqu'à ces dernières
semaines envisager une relance du nucléaire ? On pourrait
craindre que par souci d'économie, le gouvernement conservateur
actuel adopte des solutions bon marché et donc peu sûres.
Si
la privatisation rampante du secteur nucléaire se poursuivait
en France, le même risque menacera quand il s'agira de remplacer
les 4 centrales les plus anciennes dont celle de Fessenheim. Il
est curieux de ne pas entendre sur cette question ni les gouvernements
concernés ni la Commission européenne.
******
Nous pensons que l'ensemble de ces questions devraient être
mises rapidement sur la table dans la discussion s'engageant actuellement
entre pro- et anti-nucléaire. L'adoption de solutions à
sécurité accrue coûtera nécessairement
plus cher, ce qui se répercutera sur le prix du Kwh(3).
Mais pour les pays qui ne renonceront pas dans l'immédiat
au nucléaire - quels que soient par ailleurs les investissements
consentis en faveur des technologies vertes - il s'agira d'une dépense
incontournable.
Notes
(1) Selon Paul Jorion (http://www.pauljorion.com/blog/): "Jai proposé à
la discussion la question suivante; Quelle est la probabilité
durant une année quelconque quil y ait un accident
nucléaire majeur, connaissant la probabilité daccident
majeur par réacteur et le nombre de réacteurs en service ?
Comme je nai plus fait de combinatoire depuis longtemps, je
demandais aux commentateurs de me corriger si nécessaire.
L'un d'eux massure que ma formule est correcte, je la reproduis
donc ici.
· R = risque daccident majeur durant une année
x
· p = probabilité daccident sur une année
pour un réacteur
· n = nombre de réacteurs
R(n) = 1 (1-p)^n
Disons que le risque pour un réacteur est dun accident
majeur tous les cinq mille ans. Sil ny a quun
réacteur au monde, le risque dun accident majeur pour
une année x est de 0,2 %o. Si jai 443 réacteurs
en service dans le monde ce qui est apparemment le cas aujourdhui
quel est le risque dun accident majeur sur une année,
et par exemple, sur lannée en cours ?
R(443) = 1 (0,9998)^443 = 8,48 %
On voit donc que même avec une probabilité daccident
qui paraît extrêmement faible : un accident seulement
tous les 5 000 ans pour un réacteur, on débouche pourtant
sur une probabilité de 8,48 % daccidents majeurs par
an si lon a 443 réacteurs en service, cest-à-dire
un niveau très loin dêtre négligeable."
(2) On se référera à un
article du NewScientist argumentant que la technologie EPR est plus
sûre (relativement) que celles actuellement en service et
notamment que celles de Fukushima, âgées de 40 ans
(http://www.newscientist.com/article/mg20928053.700-how-newer-reactors-would-have-survived-fukushima.html).
Selon Alexis Marinvic, ingénieur en charge chez Areva, "l''European
Pressurised Reactor (EPR) dispose de plusieurs niveaux de générateurs
diesel susceptibles d'assurer le back-up des systèmes de
refroisissement en cas de tsunami ou tremblement de terre. Ils sont
situés dans des enceintes isolées entourant le coeur
de centrale et susceptibles de résister notamment au crash
d'un avion de ligne.
Par ailleurs l'EPR dispose de quatre circuits de secours séparés
concernant l'électronique, les pompes, les valves et les
canalisations de refroidissement destinés à maintenir
le coeur froid en cas d' accident.
Enfin, pour éviter que l'eau de refroidissement au contact
du combustible surchauffé ne se décompose comme à
Fukushima en hydrogène hautement détonnant, l'EPR
dispose d'un système catalytique permettant de recombiner
l'H avec l'O pour reconstituer de l'eau, avant explosion. En ce
qui concerne le confinement, qui s'est révélé
particulièrement déficient à Fukushima, le
réacteur de l'EPR est enfermé dans un container à
double paroi destiné à empêcher les fuites de
gaz. Il s'agit de bétons armés pré-stressés
d'1m d'épaisseur, soit 2 m au total."
On peut noter que le concurrent d'Areva, Westinghouse Electric,
racheté par Toshiba, propose dans la version AP1000 de son
réacteur de 3e génération, dont un modèle
est en cours d'installation en Chine, des solutions de même
nature. Le réacteur lui-même est surmonté d'une
vaste réserve d'eau douce susceptible de refroidir un certain
temps le combustible en cas d'urgence.
(3) L'augmentation de ce prix aura un effet utile
sur la baisse souhaitable des consommations. Il pourra être
compensé par des allocations destinées aux consommateurs
les plus pauvres.
Post-scriptum
Quid
d'Iter ?
Un
de nos lecteurs s'étonne de voir que personne ne profite
des problèmes actuels (et futurs) du nucléaire de
fission pour relancer les moyens mis à la disposition du
programme Iter de fusion. De l'avis général, même
si le confinement du plasma sera difficile et si des neutrons rapides
(donc dangereux) seront produits, les risques et les déchets
seront sans comparaisons. Les pays qui maîtriseront la fusion
se donneront un avantage considérable par rapport aux autres.
Or on pourrait gagner des années sur le programme aujourd'hui
financé en augmentant un petit peu les moyens alloués.
Cela vaudrait bien la peine de le faire, alors que des milliards
seront engloutis pour décontaminer les sols, au Japon ou
ailleurs.
Or
si la France a joué un rôle non négligeable
dans le lancement du programme Iter, il est probablement vrai que
les industriels actuels du nucléaire (Areva et Edf) ne veulent
pas vraiment de ce concurrent qui n'intéresse guère
que le CEA.