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A propos du prochain livre de Francis Fukuyama :
The Origins of Political Order
Ce livre n'est pas encore paru. Nous le commenterons dès
qu'il sera sorti en librairie.
Mais il est cependant possible d'en parler, grâce aux observations
publiées par certaines personnes ayant eu la possibilité
de lire le manuscrit.
Nous nous appuyons ici sur le commentaire de Nicolas Wade, auteur
scientifique et chroniqueur pour les sciences au New York Times.
Francis
Fukuyama, professeur de sciences politiques à l'université
de Stanford, s'est fait connaître du monde entier par son
ouvrage de 1989 «The end of History», «La
fin de l'Histoire». Ce titre est l'emblème d'une des
plus grossière erreur de prévision jamais faite par
un observateur de la vie politique. Ceux qui n'ont pas lu le livre
en ont retenu que Fukuyama s'appuyait sur la chute du mur de Berlin
pour pronostiquer la fin de l'affrontement Est-Ouest, le triomphe
du libéralisme politique et économique à l'échelle
du monde et par conséquent la fin de tout événement
historique notable.
La
suite de l'histoire a montré au contraire que l'établissement
de la domination de l'idéologie libérale et néolibérale,
en Russie et dans le reste du monde, s'est accompagnée, cause
ou coïncidence, d'un enchaînement de crises qui ne cesse
de prendre de l'ampleur. Fukuyama a eu par ailleurs le tort, aux
yeux des esprits libéraux, d'accepter de servir de caution
théorique aux néoconservateurs américains,
de soutenir Bush et l'invasion de l'Irak. Il faut dire que depuis,
il s'est repris et avoue ne pas se reconnaître dans le mouvement
néoconservateur.
Ceux qui cependant ont lu «La fin de l'Histoire» y avaient
vu un jugement plus nuancé. Il se bornait à transposer
à l'époque moderne la prédiction de Marx selon
laquelle l'avènement mondial du communisme amènerait
une paix générale. A ses yeux, c'était l'avènement
mondial du libéralisme qui devait tenir ces promesses. Il
n'empêche que le jugement n'était pas tenable. Si bien
que les quelques livres écrits par Fukuyama dans les deux
décennies suivantes n'ont guère retenu l'attention.
L'auteur cependant y a poursuivi des études et analyses de
sciences politiques qui n'étaient pas sans intérêt.
Il s'est agi notamment de «Trust» (1996) et surtout
de «Our post-human future» (2003). Nous avions
mentionné
ce dernier livre en son temps, tout en signalant qu'il
n'innovait guère dans sa vision d'une humanité augmentée
et déformée par les biotechnologies, reprenant beaucoup
de lieux communs sur ce sujet.
The
Origins of Political Order est plus original, en ce sens
qu'il s'efforce d'appliquer une approche de type darwinienne, elle-même
inspirée de la sociobiologie d'Edward O. Wilson, à
la compréhension de l'évolution des sociétés
politiques. Il postule que la nature humaine est universelle et
s'est construite autour de comportements généraux
sélectionnés par l'évolution : protéger
ses proches, pratiquer l'altruisme réciproque, fonder et
appliquer des règles, faire la guerre. Du fait de ces bases
biologiques, l'évolution politique des sociétés
fait apparaître des processus récurrents relevant des
comportements de groupe que l'on retrouverait à travers les
époques et les cultures. Pour démontrer cette hypothèse
il se livre à une vaste analyse de l'histoire des sociétés,
depuis les temps préhistoriques jusqu'à la révolution
française.
Ainsi, contrairement à beaucoup d'historiens qui se focalisent
sur un facteur explicatif principal (tel la lutte des classes pour
Marx), il s'efforce de montrer l'interaction de plusieurs facteurs
remontant eux-mêmes aux bases génétiques des
principaux comportements humains. Et, selon lui, ce serait la sélection
darwinienne des plus aptes qui, au cas par cas, permettrait de donner
à tel facteur plutôt qu'à tel autre un rôle
causal principal dans l'apparition des diverses sortes de formes
sociétales. Après avoir essayé d'expliquer
le passage des groupes de chasseurs-cueilleurs à des sociétés
tribales puis féodales en utilisant cette méthode
pluri-factorielle, il en vient à l'apparition des grands
Etats.
Mais là encore, selon lui, les différences entre formes
étatiques ne se comprendraient pas sans faire appel à
de nombreux facteurs différents, tenant à la géographie,
à l'histoire des institutions en fonction des cultures et
des religions, à la disposition de telles ou telles ressources
naturelles. Nous parlerions pour notre part de facteurs géopolitiques.
L'ordre d'intervention de ces facteurs est lui-même différent
selon les parties du monde et les époques concernées.
Ainsi, de la même façon qu'en ce qui concerne l'évolution
des langages, à partir de bases génétiques
identiques, les différentes formes étatiques se sont
développées sur le mode darwinien, le succès
récompensant celles qui, à telles époques et
dans tels lieux, se révélant les plus compétitives.
Le conservatisme dans le domaine des sciences sociales est si grand,
aux Etats-Unis mêmes, que l'idée de rechercher des
causes explicatives dans les racines biologiques de l'espèce
humaine susciterait encore, semble-t-il, une forte opposition. Aussi,
l'approche propre aux sciences naturelles proposée par le
Dr Fukuyama est considérée par les premiers lecteurs
de son manuscrit comme profondément innovante. Nous en reparlerons
pour notre part lorsque nous aurons lu le livre. Il nous semble
cependant que, pour qui a l'habitude de transposer les méthodologies
des sciences de l'animal aux sciences humaines, Fukuyama enfonce
des portes ouvertes.
Nous
ne voudrions pas nous exprimer à la place de Dominique Lestel,
Georges Chapouthier ou Frans de Wall, souvent cités sur ce
site, mais identifier des bases biologiques dans les comportements
sociétaux humains a été souvent fait par eux
et tout aussi efficacement.
Nous pourrions aller plus loin pour notre part et contester l'approche
de Fukuyama qui semble considérer comme acquise l'existence
d'une «nature humaine» qui serait une sorte d'invariant
basique à travers des formes historiquement différentes.
Si darwinisme il y a, ce que nous ne contesterons pas, bien évidemment,
il faudrait au contraire admettre d'une part la multiplicité
des «natures», dépendant-elle même du hasard
et de la nécessité. Rien ne permet d'affirmer, pour
le passé comme pour l'avenir (cf. les propos hasardeux précités
de l'auteur en matière de post-humanisme) l'existence d'une
nature humaine fondamentale sous-jacente (on ne sait comment) à
des «processus récurrents de type comportemental que
l'on retrouverait à travers les époques et les cultures».
Ajoutons que vouloir prouver après coup, le rôle de
tel ou tel processus est relativement facile. Il serait plus difficile
de prévoir ce qu'il donnerait dans le futur, toutes choses
non égales d'ailleurs.
Il
nous paraît enfin que, malgré sa volonté de
faire appel à des explications multifactorielles valables
depuis le paléolithique jusqu'aux temps modernes, Francis
Fukuyama sous-estime totalement l'influence des technologies et
outillages, avec le caractère de plus en plus «méta»
qu'a pris leur développement. Rappelons à nouveau
ce que viennent d'en dire Georges
Chapouthier et Frédéric Kaplan, ainsi que
ce que nous avons pu aussi en dire.