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Vers une nouvelle science ?
L'Europe et la France dans le cyber-contrôle

20 juin 2012
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
[Sciences, Technologies et politique]

Le "monitoring" de la planète
par les Etats-Unis (suite)
Les drones


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Nous avons montré, dans un article précédent - Nouvelles technologies numériques et combat pour la démocratie - du 15 juin 2012, comment les nouvelles technologies de l'information développées en réseaux et relayées par les divers "objets intelligents" que nous utiliserons de plus en plus enserrent désormais les hommes et les activités dans un maillage étroit de fichages et de suivi. Elles sont à la disposition de la plupart des autorités militaires et de police des grands (et moins grands) Etats voulant contrôler les sociétés pour des raisons légales ou non.

Pratiquement toutes ces technologies viennent des Etats-Unis, dont elles assurent la suprématie globale. Elles sont donc essentiellement utilisées par la puissance militaro-industrielle et politique de ce pays. Grâce à ces technologies, l'Amérique est en mesure de poursuivre et amplifier le "monitoring" de la planète ayant toujours fait la force de ce pays. Ce monitoring technologique se traduit par un potentiel considérable (le premier au monde) pour l'investigation et le contrôle en tous domaines : militaire, économique, culturel... Il se renforce actuellement en dépit ou plutôt en contrepartie des abandons marginaux de puissance que, dans certains domaines plus classiques, les intérêts américains doivent consentir, notamment face à la Chine.

L'Europe en est une cible principale. Elle ignore sa dépendance à l'égard du système américain. Le plus souvent, elle y consent, croyant trouver des avantages momentanés dans les retombées margiales de la puissance américaine. Cependant de ce fait, l'Europe s'enferme de plus en plus dans les liens qui la tiennent asservie.

Dans ce monitoring technologique, notre article précité du 15 juin mettait l'accent sur les technologies de l'information. Mais il faut bien voir que celles-ci ne prennent leur force que parce qu'elles s'articulent avec des technologies scientifiques et industrielles qui leur servent de support et de relais : il s'agit notamment des systèmes d'armes terrestres, aériens et spatiaux qui sont à la disposition des Etats dominants pour assurer le contrôle des territoires continentaux ou maritimes et des populations, quelles que soient la difficulté pour maîtriser ces théâtres à l'échelle du globe. Ces systèmes d'armes, dont les Etats-Unis se sont donné et conservent un quasi-monopole, constituent les yeux, les oreilles et le bras armé de l'Amérique. Avec la robotisation, la miniaturisation et l'autonomie dont sont dotés dorénavant ces matériels actuels, les Etats-Unis sont devenus capables de porter les espionnages - et si nécessaire la mort - en n'importe quel point du globe, dans un délai de quelques heures.

Les drones, bras armés des USA

Ce sont les drones qui représentent le mieux ce bras armé(1). Des leur apparition il y a une dizaine d'années dans l'arsenal de la puissance aérienne, nous avions signalé leur rôle au service de la domination globale américaine. Nous avions indiqué aussi les risques que prenait l'Europe en ne développant pas ses propres systèmes, qu'ils soient militaires ou civils. Aujourd'hui, alors que les armes aériennes classiques (notamment les avions de combat et de bombardement, accompagnés des porte-avions et de l'infrastructure au sol) perdent de leur importance ou deviennent de moins en moins utilisables du fait de l'accroissement ingérable tant de leur complexité technique que de leurs coûts, les drones ont pris le relais. Les stratèges européens n'ont pas encore bien compris l'importance de ce phénomène et les relations qu'il comporte avec le système d'espionnage (intelligence) global développé simultanément par les Etats-Unis.
Il suffit pourtant de lire non seulement la presse technique mais des journaux de la grande presse américaine pour s'en convaincre.

On citera ici, par exemple, un article récent publié par le site alternatif américain World Socialist Web Site (WSWS), qui regorge d'informations intéressantes(2). Il n'y a pas de raisons de ne pas ajouter foi à ses mises en garde car l'auteur cite scrupuleusement ses sources. De nombreux autres documents sont disponibles sur ce sujet, provenant soit de références officielles, soit de la presse ou de blogs d'inspiration libérale. Manifestement, la démarche entreprise par le pouvoir suscite outre-Atlantique une certaine opposition. Mais celle-ci ne peut rien empêcher car la politique concernée est soutenue conjointement par la Maison Blanche et par le Congrès, Républicains et Démocrates réunis.

Nous reprendrons ci-dessous les principaux éléments de l'article du WSWS, après avoir vérifié l'exactitude des informations mentionnées. Nous les compléterons le cas échéant de nos propres réflexions, en italique.

Les drones dans les théâtres d'opération extérieurs

drone MQ-1 PredatorLes drones actuels, Unmanned aerial vehicles (UAVs) et Unmanned aerial systems (UAS) - lesquels comportent des combinaisons de drones - couvrent une large étendue de matériels. Leur taille varie du mini-drone de surveillance RQ-11B Raven de 2 kg qui peut être lancé à la main jusqu'au Drone géant de combat Reaper, fabriqué par Northrup Grumman. Ce dernier a un poids au décollage de 3,5 tonnes, dont 1,5 t de bombes et missiles divers. Les communiqués mentionnent aussi souvent le MQ-1 Predator (photo), armé de missiles de 50 k Hellfire, arme favorite de l'administration Obama pour l'assassinat à leur domicile, à l'étranger, de personnes considérées comme des ennemis à éliminer.


Pilote de dronePour le moment, le pilotage de ces drones est assuré sans risques par des opérateurs agissant au sein de bases distantes, à partir d'écrans vidéo alimentés en images soit par le drone lui-même soit par des forces spéciales à terre. On estime que des milliers de civils, officiellement non combattants, ont déjà été tués de cette façon en Iraq, Pakistan, Yemen, Somalie, Afghanistan et ailleurs. Ces attaques de drones sont mal ressenties notamment par le Pakistan, dont elles violent évidemment la souveraineté. Mais l'armée américaine estime qu'elles sont justifiées, d'une part en raison de l'aide apportée par les pays visés aux insurgés, d'autre part au vu de leurs résultats. Elles semblent avoir désorganisées momentanément les bases arrières des Talibans.

On retiendra cependant que ces expériences confirment la satisfaction affichée par l'armée américaine, selon laquelle rien qu'en poussant un bouton, il est possible de distribuer des tonnes d'explosifs n'importe où dans le monde, avec une grande précision. L'autonomie croissante des drones permet de procéder à ces attaques à partir des bases américaines, existantes, bien réparties dans le monde, ou de navires en mer, mêmes situés à 1000 km et plus. Ajoutons ici le fait que les drones sont en train d'acquérir des capacités d'autonomie fortement accrues dans l'espace et dans le temps, grâce à des technologies importées du spatial. De plus, ils emportent dorénavant des capacités d'intelligence artificielle embarquée qui en font des agents capables de prendre seuls en tant que de besoin des décisions offensives. Des erreurs en résulteront sûrement, mais on considérera qu'il s'agira du prix à payer pour de meilleures performances.

avion spatial X-37Des engins autonomes satellitaires, difficiles à considérer encore comme des drones, sont par ailleurs actuellement en cours de tests opérationnels. Ces nouveaux engins seront armés - malgré le principe affirmé il y a quelques années selon lesquels les satellites ne doivent pas l'être. On citera notamment l'avion spatial X-37, réutilisable, développé par la Nasa puis repris par l'US Air Force. Il pourra rester plusieurs mois ou années en orbite, jusqu'à ce que l'Air Force lui assigne des missions de destruction(3) (photo)

Les drones contre les citoyens américains

Si, il y a quelques années, on pouvait encore penser que tous ces matériels seraient réservés à la guerre, conventionnelle ou non, ce n'est plus le cas désormais. Les populations américaines "métropolitaines" vont pouvoir bénéficier très largement de leurs services. C'est ce qui commence à indigner les médias américains(4). Que l'on fasse ce qu'il faut à l'étranger, la "guerre contre la terreur" a ses exigences, mais que l'on ne s'en prenne pas aux citoyens de la mère patrie. Or le développement de la crise économique et les réductions de dépense publiques suscitent de plus en plus de résistances intérieures, sur le mode des manifestations dite "Occupy" inaugurées il y a un an, ou de celles aujourd'hui des étudiants québécois protestant contre l'augmentation de leurs droits d'inscription.

Pour commencer à réprimer tout ceci et pour éviter de nouvelles extensions, les autorités locales, assistées par la garde nationale et l'armée, ont trouvé utile de faire appel aux drones. Cette pratique, inaugurée sur la frontière mexicaine contre les immigrants clandestins, s'étend à un grand nombre d'Etats. Aujourd'hui, il s'agit encore seulement d'observer les manifestations en temps réel, afin de diriger un appareil répressif classique vers les foyers susceptibles de dégénérer. Mais il s'agit de plus en plus aussi de localiser les opposants notoires, leurs domiciles et habitudes, afin de cartographier les "zones susceptibles de devenir de non-droit", selon le terme utilisé en France, et y intervenir préventivement afin de neutraliser les éléments jugés dangereux. Ce sont évidemment les quartiers pauvres, noirs et "latinos" qui sont surveillés en premier.

Le ministère de la défense [voir le rapport au Congrès d'avril 2012, mentionné ci-dessous(5)] ainsi que différentes enquêtes provenant des médias ont exposé explicitement les plans du gouvernement. Il s'agit de déployer au dessus du territoire des Etats-Unis (mainland) des dizaines de milliers de drones dans les prochaines années. Le gouvernement pour sa part estime, en s'en félicitant, que 30.000 drones pourraient être affectés au recueil de l'information et au contrôle de l'application des lois à l'intérieur des Etats-Unis dans les dix prochaines années.

Le coût de la réalisation d'un tel arsenal par le complexe militaro-industriel s'est déjà élevé à plusieurs milliards de dollars. Il sera multiplié par 10 ou 20, sinon plus, si les effectifs envisagés sont produits. Ce budget ne comprend pas les effectifs de drones qui seront mis en service dans le reste du monde, avec ou sans le consentement des pays concernés, évoqués dans la première partie du présent article. On peut penser que, vu la densité des bases américaines dans le monde, il sera au moins aussi important. L'Europe bien entendu aura sa part. Globalement, l'industrie du drone se porte donc très bien. Par miracle, les crédits fédéraux destinés à la financer ne souffrent apparemment d'aucunes restrictions.

Une infrastructure massive permettant le déploiement des drones est en cours de mise en place (carte ci-dessus). Elle comprendra 110 bases militaires utilisées comme aires de lancement. Les dépenses correspondantes atteignent elles-aussi des milliards de dollars, des milliers de pilotes et d'équipages sont entraînés au maniement des drones, de nombreux matériels et moyens de maintenance sont mis en réserve.

Il ne s'agira plus alors d'observer gentiment, comme la gendarmerie observe par hélicoptère le trafic sur les autoroutes un retour de week-end. Les drones de combat Predator et Reaper opéreront à partir des bases de l'Air Force de Creech dans le Nevada, d'Holoman et Cannon au Nouveau Mexique, de Fort Drum à New York, de Grand Forks dans le North Dakota, de Whiteman dans le Missouri et du Southern California Logistics Airport, pour ne citer qu'elles. On pourrait penser à cette énumération qu'une véritable guerre civile se prépare...

Dans le même temps, le Département de la Défense s'efforce de faire lever les restrictions de vols frappant jusqu'ici les drones, tant au regard de la sécurité des lignes aériennes usuelles qu'aux exigences du respect de la propriété privée. Le tout est destiné à permettre de futures missions à l'échelle du continent américain tout entier (Amérique centrale et latine comprises), ce que le vocabulaire décrit comme des "Continental United States (CONUS)-based missions". En janvier 2012, le Congrès à voté l'instruction HR 658 qui impose à la Federal Aviation Administration de faciliter l'intégration des drones dans l'espace aérien. Un Bill en ce sens a été signé le 14 février par le président Obama.

Depuis cette date, des centaines de drones ont survolé les Etats-Unis, afin d'espionner et "monitorer" les populations. Ils sont équipés de caméras pour la reconnaissance des visages, la lecture des plaques d'immatriculation, l'identification thermique, ainsi que d'autres capteurs de plus en plus perfectionnés. La police dans certains Etats, de son côté, envisage de les doter d'armes dites non-létales, gaz, balles en caoutchouc, tasers. Ceci en dépit du fait qu'une légère imprécision dans le tir de telles armes, inévitable avec l'usage d'un drone, peut se révéler mortelle. Selon ABC News, il faudra que chacun s'habitue à entendre quotidiennement les drones bourdonner au dessus des têtes, que ce soit dans les lieux publics ou dans les espaces privés.

L'ONG American Civil Liberties Union (ACLU) prévoit que la généralisation de ces pratiques aux mains des autorités fera sauter les fragiles verrous que les lois fédérales et locales ont établis pour protéger les droits civiques. En d'autres termes, une période de quasi-dictature pourrait s'abattre sur les Etats-Unis, sans véritables motifs autres que la peur des possédants face aux revendications légitimes des populations. Une atmosphère de cauchemar pourrait alors s'abattre sur l'Amérique, selon un analyste de l'ACLU. Chacun devra de garder de tous et de tout, sachant que tout ce qu'il fera sera enregistré, analysé par des logiciels de plus en plus intelligents, et finalement utilisé pour le cas échéant l'inculper(5).

Ces informations renforcent les inquiétudes relative à l'utilisation de drones Predator (dont on a vu qu'il s'agissait de véritables engins de guerre) par le FBI et la Drug Enforcement Agency (DEA). Ceci alors que dans le même temps se mettent en place les énormes bases de données décidées par l'administration Obama.

Certains opposants libéraux voient dans tous ces événements la préparation d'une guerre de l'Etat fédéral contre sa propre population, le tout répétons-le au service d'une minorité de possédants et de centres de pouvoir inquiets de menaces prétendues peser sur leurs privilèges.
En appliquant à l'intérieur les méthodes et les moyens de la prétendue "guerre contre la terreur", la classe dirigeante américaine aurait déjà établi une "kill-list" de personnes à éliminer, grâce notamment à des frappes de drones anonymes.


Nos lecteurs vont peut-être se dire que les craintes suscitées par ces informations sont exagérées. Quelques milliers de drones sur un territoire aussi vaste que celui des Etats-Unis ne seront pas perceptibles. De plus, combien tomberont en panne ou seront mal utilisées ? Mais juste penser cela serait ne pas voir que des drones de plus en plus intelligents et autonomes feront partie, à l'instar d'autres espions électroniques terrestres, du vaste système d'enfermement des individus se voulant libres qui caractérise le monde moderne. Les Etats-Unis ne sont pas les seuls représentants de ce système.

L'Europe, pour sa part, semble encore non convaincue des menaces qui s'organisent autour d'elle et au dessus d'elle.
Si elle continue dans cette voie, elle fera partie des vaincus du monde de demain. Ce ne seront ni les Américains ni les Chinois, Israéliens ou Iraniens qui lui fourniront des informations nécessaires à une bonne gestion de sa propre sécurité.

Notes
(1) Wikipedia. Les drones
(2) Voir WSWS, Tom Carter, 18 Juin 2012, Thousands of military drones to be deployed over US mainland
Voir aussi d'autres articles de WSWS :
* Drones comme to the US
* ainsi que : Obama administration expands illegal surveillance of Americans
(3) Voir Secret AirForce X-37B Space Plane Mission a 'Spectacular Success
(4) Department of Defense. Report to Congress on Future Unmanned Aircraft Systems. Training, Operations, and Sustainability , Under Secretary of Defense for Acquisition, Technology and Logistics. Avril 2012
(5) Voir par exemple Christian Science Monitor :
Drones over America. Are they spying on you ?

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