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Courrier des lecteurs Octobre 2001

Demande de renseignements
de  lendita amours <ditalh@yahoo.fr>
To: jacquemin@ftpresse.fr>
Friday, September 28, 2001 2:27 PM

Monsieur,

Dans le cadre de ma formation, je réalise un dossier sur la théorie mathématique de la communication. Je m'adresse à vous pour vous demander de plus amples renseignements sur ce sujet ou ses auteurs (Shannon et Weaver).

Merci d'avance pour votre aide,
Cordialement,
Melle Amours Lendita

Bonjour
Concernant Claude Shannon (ancien élève de Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique), ce mathématicien travaillant pour la compagnie de téléphone Bell (on lui doit aussi le transistor et le laser) a publié en 1949 avec Warren Weaver la "Théorie mathématique de la communication" dans laquelle il propose ce qu'il appelle le schéma du «système général de communication". C'est la plus achevée des théories permettant de mesurer la quantité d'information d'un système (en y introduisant notamment l'usage des probabilités), et permettant de mieux appréhender les concepts d'événement, de probabilité, d'incertitude, d'anticipation et d'information. A noter que Shannon avait déjà écrit un papier là-dessus en 1948 (en fait deux papiers, en juillet puis octobre, dans le Bell System Technical Journal).
Avec la théorie mathématique de la communication, Shannon propose de représenter les nombres 0 et 1de l'algèbre booléenne par des commutateurs ouverts ou fermés (chiffres binaires qu'il baptise bits). Le chercheur élabore ainsi l'arsenal mathématique nécessaire au transport et à la manipulation des informations numériques, canevas théorique qui va donner le départ de la révolution électronique. A l'époque, l'idée domine qu'il est impossible d'obtenir des communications fiables à partir de circuits fluctuants. La grande idée de Shannon est de séparer le problème de la communication en deux parties distinctes : d'un côté le codage des informations, de l'autre les mécanismes de transmission.
Le cadre conceptuel de sa théorie (modèle désormais utilisé en sciences sociales) repose ainsi sur les éléments suivants :
- une source d'information, qui produit un message (la parole au téléphone, par exemple),
- un émetteur, qui transforme le message en signaux (le téléphone transformant la voix en oscillations électriques),
- un canal, qui transporte les signaux (câble téléphonique),
- un récepteur, qui reconstruit le message à partir des signaux,
- une destination, qui est la personne ou la chose à laquelle le message est envoyé.

Ce modèle est basé sur l'idée que l'information est un contenu fixe, émis par l'émetteur, reçu par le récepteur, qui interprète ce contenu - l'idée sous-jacente étant que le récepteur reproduit exactement le même contenu, dans son interprétation, que celui envoyé par l'émetteur (Shannon inclut cependant la possibilité de parasitage par interférence d'un bruit à différentes étapes de la transmission). Il n'y a pas interaction, il y a simple transmission. Ainsi, selon ce modèle, l'information en elle-même n'a que peu d'importance - le système par lequel une information est transmise, lui, représente la clef de la communication. Ce qui permet au mathématicien de définir ce qui est nécessaire au codage d'un message transmis dans des conditions idéales, puis de réfléchir à ce qu'il faut lui ajouter pour corriger l'impact des perturbations lors de sa transmission. Shannon emprunte à la thermodynamique la notion d'entropie, la grandeur qui caractérise le désordre d'un système physique, pour quantifier l'efficacité de la technique de transmission. Plus de cinquante ans plus tard, ses travaux sont plus que jamais d'actualité.

Sa théorie, qui fait des emprunts manifestes à la biologie du système nerveux, a constitué un point de ralliement pour des disciplines aussi diverses que la physique, les mathématiques, la sociologie, la psychologie, la linguistique et la biologie moléculaire. À travers les notions de code, d'image, de message et d'information, ces sciences partageront désormais la même grille de lecture.
Mais agacé par les scientifiques qui mettent ses travaux à toutes les sauces, de la linguistique à la psychologie en passant par l'économie, Shannon écrira «Prendre le train en marche», pamphlet qu'il publie en 1956. Rappelons que la théorie de l’information est complètement indifférente à la signification des messages.

A noter que si dès le départ des chercheurs se sont insurgés contre une telle transposition d'un schéma mathématique dans d'autres disciplines, cette théorie linéaire a inspiré pendant plus de trois décennies la plupart des approches de la communication, le schéma émetteur/message/récepteur devenant la référence obligée pour toute approche en sociologie des médias.

Dans votre dossier, vous devrez certainement faire référence à l'Ecole dite de "Palo Alto" (encore appelée le «collège invisible»), avec pour représentants majeurs Gregory Bateson, Ray Birdwhistell, Edward Hall, Erving Goffman et Paul Watzlawick.
Cette école qui date des années 1950 (mais finalement connue en France qu'à partir des années 1980) a tenté de prendre le contre-pied de cette théorie. Ses représentant estiment qu'elle doit être laissée aux ingénieurs des télécommunications, par qui et pour qui elle a été conçue, et préconisent que la communication soit appréhendée du point de vue des sciences humaines, d'après un modèle qui leur soit propre, arguant que la complexité de la moindre situation d'interaction est si grande qu'il est vain de vouloir la réduire à deux ou plusieurs variables travaillant de façon linéaire. La communication est ainsi abordée comme un processus circulaire, en termes de niveaux de complexité et de contextes multiples.

Vous trouverez quelques renseignements en français sur Shannon sur http://www.lucent.fr/bell/shannon.html.
Mais en fait, les éléments en français concernant ce mathématicien (dont nous avons parlé sur notre site lors de sa mort, le 25 février 2001: http://www.automatesintelligents.com/actu/010308_actu.html#actu1) sont assez absents sur le web.
Mieux vaut faire une recherche sur les sites de langue anglaise (et aller par exemple sur  http://www-history.mcs.st-and.ac.uk/~history/Mathematicians/Shannon.html ; http://www.asis.org/Features/Pioneers/weaver.htm).
A signaler aussi, une bonne introduction au sujet de la théorie mathématiques de la communication sur le site de Sciences et avenir : http://www.sciences-et-avenir.com/hs_121/page28.html
Vous trouverez par ailleurs une mine de renseignements sur : http://www.math.psu.edu/gunesch/Entropy/infcode.html

Cordialement. CJ


Scientisme

De César Trujillo Munoz cesar.tm@wanadoo.fr
Le 27/09/01

Cher Automatesintelligents.com,

Je partage dans les grandes lignes bon nombre de vos idées. Malheureusement il m'arrive de plus en plus fréquemment d'être agacé en vous lisant. Même si je suis d'accord avec les différentes remarques que vous faites au sujet de notre triste actualité, le ton de certains de vos articles m'incommode.

Je crois que si l'on veut faire comprendre à vos interlocuteurs la "complexité du monde" on doit abandonner cette fâcheuse habitude de parler de "Science" ou de "Obscurantisme" ou de "Religion". Or ce qu'il est convenu d'appeler "la communauté scientifique" doit être présenté aussi dans sa "complexité" et avec ses contradictions tout comme les hiérarchies des différentes religions et/ou croyances.

J'aimerais partager votre foi dans les "apports de la science" et dans cette "appréhension scientifique du monde". Je ne crois pas qu'elle soit la nouvelle foi qui nous sauvera. Je ne nie pas que suivre (de loin) l'évolution des connaissances dans certaines disciplines me captive. Je me demande si cette croyance (en une attitude "la-meilleure" devant le monde) ne reviendrait à donner carte blanche à la communauté dont l'activité nous fascine. L'humain est facilement aveuglé par l'intérêt. Les chercheurs (ou les scientifiques) sont comme tout le monde (et même plus encore ;-) ). Ils se trouvent dans un milieu et dans un réseau de relations que d'une manière ou une autre influence leur point de vue. On le voit bien lorsque on les fréquente. Vous me fêtez l'impression d'avoir oublié que le XXeme siècle fut celui de la mise en cause de l'objectivité. Cela n'est pas digne de l'esprit curieux et ouvert dont vous faites preuve par ailleurs.

En somme, pour moi, vos éditoriaux ont parfois trop tendance à nous présenter la "science" comme la "nouvelle religion". Vous adoptez un ton presque messianique. Le dernier, intitulé : "Le combat de la science contre l'obscurantisme " me semble pousser dans ce sens. Cela me gêne.

Par ailleurs, je trouve que mon attitude (celle qui me fait vous écrire aujourd'hui) est très critiquable. Oui. J'aime votre site. J'y viens très régulièrement. J'aurais du vous le dire avant. Or je ne prends le clavier que pour vous faire part de ce qui me déplait. Désolé, telle est la (ma) nature humaine.

Cordialement César Trujillo Muñoz .

PS J'espère que mon "français" vous est compréhensible.

Cher ami, merci beaucoup de votre intervention. Suite à celle-ci et à quelques autres, nous préparons un nouvel éditorial sur le scientisme. Il faut comprendre un peu notre attitude, car nous constatons partout, en France du moins, une méconnaissance trop grande des enjeux et travaux de la science. Que l'on veuille critiquer ceux-ci au regard notamment du relatif embrigadement de la science par des intérêts politiques et économiques dominants est tout à fait fondé. Mais encore faut-il connaître les travaux des scientifiques, pour pouvoir les discuter. Les refus purs et simples d'en parler opposés par des obscurantismes de tous bords ne nous paraissent pas acceptables. Si vous souhaitez publier un ou des articles sur ce thème ou sur d'autres, vous seriez très bienvenu. JPB, CJ
PS Votre français est excellent.


Réactions à l'éditorial du 6 septembre (suite)

From: Fabien FLACHER <fabien.flacher@lip6.fr>
To: <baquiast@ftpresse.fr>; <jacquemin@ftpresse.fr>

Sent: Tuesday, September 26, 2001 8:33 PM

Bonjour,

Je dois admettre que la virulence de mon précédent mail est disproportionnée en regard des objectifs que vous souhaitez suivre. De fait, j'ai effectivement négligé que vous visiez un public large, pas forcément au fait des dernières approches de la recherche. Je suis d'accord avec le fait qu'il est grave que des décideurs politiques ignorent tout de ces avancées. Mais pour atteindre et convaincre ces personnes, je crois fermement que tout travail de vulgarisation leur étant dédié mérite une rigueur sans faille.

La simplicité d'un exposé est une qualité incontestable, tout comme son crédit. C'est pourquoi il ne faut pas sacrifier la rigueur et la clarté de l'évocation d'une problématique scientifique. D'ailleurs, un chercheur doit souvent mener un travail de fond ardu pour vulgariser proprement ses recherches et les ainsi mettre à la portée de tous. Cela nécessite généralement un style épuré, énonciatif, et relativement modeste.

Ce travail, que je reconnais volontiers difficile, mérite encore plus d'attention quand il s'agit d'atteindre le public à plus grande échelle, comme par l'intermédiaire de votre woueb. Ce que je crains à la lecture de l'éditorial en question, c'est le danger, à mélanger tous azimuts une multitude de concepts et d'hypothèses, de participer à une incompréhension plus générale de ces problématiques et de leurs enjeux au sein de la société. Présenter trop superficiellement ces recherches risque également de directement les décridibiliser auprès des décideurs. Il suffirait par exemple qu'ils s'offusquent de la forme et négligent alors le contenu.

Peut être une approche moins ambitieuse, mais plus prudente, consistant à introduire posément une problématique dans son contexte et à inviter le lecteur à un approndissement serait préférable à une euphorie parfois dangereusement confuse. De plus, cela vous permettrait de vous focaliser plus intensément sur le sujet traité et de mieux en cerner les tenants et aboutissants.

D'un autre côté, ce type d'enthousiasme est suffisament rare, comme vous le soulignez, pour mériter d'exister. Comme vous devez vous en doutez je porte grand intérêt à des problématiques qui vous tiennent également à coeur. Je pense donc que vos objectifs sont louables et qu'il y a certainement un compromis meilleur à trouver entre enthousiasme et rigueur.

Pour ce qui est du manque de la part des scientifiques en ce qui concerne l'explication de ce qu'ils font, je suis parfaitement d'accord. D'ailleurs c'est justement ce manque qui poussent, parfois, sur le devant de la scène médiatique, des scientifiques moins sérieux qu'éloquants.  Ce manque provient peut être en partie du fait, en France, que les enseignant-chercheurs ne sont jamais évalués sur des critères pédagogiques. Ils peuvent être incapable d'expliquer ce qu'ils font, tant qu'ils obtiennent des résultats scientifiques et qu'ils publient parmis leur communauté, leur carrière n'est en rien menacée.

Enfin, pour ce qui est de l'interview que vous me proposez, je ne vois pas de raisons de refuser, si ce n'est que je suis loin d'être d'un expert. C'est d'ailleurs ce qui m'avait un peu échauffé à la lecture de votre éditorial : toute personne ayant quelques notions du sujet abordé se trouvait inévitablement frustrée par l'aspect trop superficiel de votre présentation.

J'ai conscience que, dans son ensemble, cette réponse, rédigée un peu rapidement, n'est pas aussi constructive que vous pourriez le souhaitez. Mais si le désirez, je pourrais détailler un peu plus ces critiques et je répondrais volontiers aux questions sur lesquelles je me sens compétent.

Cordialement,

Fabien Flacher


Oeuvre électronique

From: CAYLA Emmanuel <cayla@estp.fr>
Sent: Tuesday, September 25, 2001 5:55 PM

Je suis enseignant à l'ESTP, je suis aussi (et surtout) artiste-peintre travaillant depuis pas mal de temps sur la création d'une oeuvre électronique (ça fait 15 ans que je suis sur cette affaire et la question n'est pas simple, nom-du-projet = atelier des tapis-bulles). Cela c'est juste pour me présenter.

Il n'y a pas longtemps que j'ai découvert votre site (au travers des liens AFIA).

Je voulais en quelque sorte poser une question. Cette question porte sur le terme "intelligent" (rien que ça).

En fait, j'ai bien l'impression que lorsque l'on parle "d'IA", mais surtout "d'Automates Intelligents", le terme "intelligent" porte plus sur la manière de voir les chose, une "tournure d'esprit" particulière des personnes impliquées. Car finallement on sait que ces machines ne seront pas "intelligentes", ou, si elles le sont, elles le sont comme le fil-à-couper-le-beurre est intelligent (ou comme l'engin pour essorer la salade de nos ménages, ou le tire-bouchon), ou comme les règles de tel système sont "intelligentes" parce que bien conçues.

Etes-vous certain que le terme "intelligent" comme nous le voyons partout dans le domaine informatique soit vraiment l'expression d'un bon positionnement par rapport aux machines, ou l'expression d'une confusion?

Je precise : Ne pas me taxer d'avance d'anti-technique parceque je serais artiste, je suis bien justement au fait dans mon sujet, parceque justement j'ai bien observé la position de la machine, la modélisation et le peintre.

voilà voilà,

Certainement à bientôt

Emmanuel Cayla

ECOLE SPECIALE DES TRAVAUX PUBLICS
Laboratoire Structures du Vivant

Merci de votre message et de votre contribution. Faites-nous part par un ou plusieurs articles, si vous le voulez, de vos travaux. Ceci intéressera sûrement nos lecteurs, qui regrettent souvent que nous n'insistions pas assez sur l'art. Juste une réflexion sur le terme d'intelligent. Dans nos divers articles et commentaires, nous avons été conduit à expliquer que le terme d'intelligent ne signifiait pas grand chose - sauf à s'opposer au raisonnement linéaire simpliste. Pour notre titre, nous aurions sans doute dû utiliser plutôt le terme d'automate-adaptatif ou autonome. Mais personne n'aurait compris, d'autant plus que ce dernier concept lui-même fait l'objet de discussions nombreuses dans le milieu de l'IA (comme vous pouvez le voir dans le courrier ci-dessous!!)
JPB


Réactions à l'éditorial du 6 septembre

From: Fabien FLACHER <fabien.flacher@lip6.fr>
To: <baquiast@ftpresse.fr>; <jacquemin@ftpresse.fr>

Sent: Tuesday, September 25, 2001 8:33 PM

Je crois savoir que vous êtes en manque de réactions vis à vis de vos articles publiés sur internet. En lisant votre éditorial du 6 septembre, j'avoue ne pas comprendre pourquoi. En effet, j'ai rarement été aussi scandalisé par un article concernant "l'auto-adaptatif". A tel point, que je m'empresse de réagir, malgré ma lecture tardive.

J'irai droit au but. Cet éditorial ne ressemble même pas à une synthèse médiocre sur les perspectives de la recherche concernant "les agents auto-adaptatif". C'est tout juste un patchwork bâclé d'idées reçues allant parfois jusqu'à s'appuyer sur des "commentaires qui préparent la sortie d'un livre" ! Le plus choquant est votre volonté à peine cachée, que je n'ose croire délibérée, de doter ces réflexions d'un caractère scientifique rigoureux. Des hypothèses indignes des plus mauvais romans de science fiction ne reposent même pas sur une argumentation construite ou porteuse de sens. Je m'interroge sincèrement sur vos sources ou votre bonne foi quand notamment je lis ce paragraphe :

"L'accroissement exponentiel des utilisateurs connectés et des contenus échangés pourrait donner naissance à un super-organisme virtuel, au  profil inimaginable aujourd'hui. La multiplication des moteurs d'indexation et de recherche dits intelligents ou autonomes serait le phénomène déclencheur de cette mutation. Nous nous trouverions en fait devant une transition pilotée par des agents ressemblant à des systèmes auto-adaptatifs (fonctionnant en partie comme des réseaux de neurones récurrents). "

C'est une accumulation de mots clés issus du domaine ("autonome", "agents", "systèmes audo-adaptatifs" etc...), agrémentés de quelques superlatifs pompeux ("exponentiel", "super", "inimaginable" etc...), le tout mélangé sans la moindre considération sémantique. Qui sont les "agents ressemblant à des systèmes auto-adaptatifs" ? Les "moteurs d'indexations" ? Lorsque vous prétendez qu'ils "fonctionnent en partie comme des réseaux de neurones récurrents", les mots importants sont "en partie", qui servent de garde fou à l'ineptie qui va suivre, ou bien "réseau de neurones récurrents" parce que c'est un mot clé drôlement bien qu'il faut placer ?

Je ne peux également ignorer votre texte concernant l'usage des mathématiques. Effectuant des recherches dans un domaine que vous qualiferiez volontiers de "loin des sentiers désuets de la vieille intelligence artificielle" et proche justement de l'étude des "systèmes auto-adaptatifs", je suis effrayé à l'idée qu'on puisse alors m'associer à vos réflexions. Votre évocation, qui ne peut se vouloir démonstration, de l'inutilité des mathématiques n'est qu'une démonstration de réthorique peu honnête. Tout, ou presque, repose sur de vagues notions de l'émergence empruntées à Mr Cardon (l'émergence d'un comportement global à partir de l'interaction de comportements élémentaires locaux).

Comme si cette référence suffisait à solidifier une argumentation inéxistante. Et, satisfait de citer en n'y comprenant quasiment rien, vous transposez sans plus d'explications l'exemple (classique) de la complexité d'une termitière à celle de la conscience humaine. Comme si la manifestation directement observable du comportement d'une termitière était aussi évidemment équivalente à celle de la notion mal définie et mal comprise qu'est la conscience. Et tout ça pour illustrer l'incapacité de modélisation des mathématiques...

A la limite, on peut admettre que cette fumisterie n'en soit sincèrement pas une, de votre point de vue. On peut même admettre que vous ayez compris quelques unes des notions que vous rapportez. Mais on ne peux admettre que vous tentiez alors aussi maladroitement d'en faire part à vos collègues francophones, avec cette nonchalance de l'initié s'adressant aux novices. Etant moi même plutôt proche du texte d'Alain Cardon, je m'insurge contre la grossière simplification que vous en faites qui ne semble simplement témoigner que de votre aversion des  mathématiques. Contrairement à votre interprétation, ce texte ne parle pas de la science contre les mathématiques, et s'il n'y avait qu'une chose à retenir, qui semble vous avoir échappée, ce serait celle là:

"un système complexe basé sur les interactions entre éléments soit se simplifie et est équivalent à un système avec des interactions nulles, et sa trajectoire comportementale est alors déterministe et fixée par les conditions initiales, ou bien ne s'intègre pas, sauf en probabilité et parfois avec des lois terribles de non connaissabilité"

Son application ne veut pas dire pour autant qu'on ne peut pas utiliser les mathématiques pour modéliser les phénomènes où il y a une interaction non nulle entre les différents élements. Dans une mole de gaz il y beaucoup de molécules de ce gaz, qui interagissent à très bas niveau (au moins via les collisions). Certes, les modéliser toutes "découragerait des cohortes de mathématiciens". Pourtant une loi formelle, pV = nRT, permet de décrire avec un bon niveau de prédictibilité le comportement global de cet ensemble de molécules incroyablement complexe. Tout dépend de l'approche, mais vous choisissez, en bon rétheur, l'exemple qui vous arrange.

Et que dire encore de cet extrait :

"La troisième méthode, que nous pouvons considérer à ce jour comme la seule bonne, sera de faire travailler des systèmes auto-adaptatifs, certes avec de l'informatique et des équations, mais sans nous décourager à l'avance par des considérations sur l'auto-référentialité, l'indécidabilité ou Dieu sait quoi que pourraient nous opposer nos amis mathématiciens. "

Mais c'est justement des considérations sur l'auto-référence et la rétroaction ont donné naissance au mouvement cybernétique à l'origine de l'intelligence artificielle et de l'approche connexioniste que vous semblez aduler...

J'en resterai là pour l'heure. Je veux bien croire que le journalisme ait parfois besoin de sensationel mais en user sans la moindre forme de souci professionnel, ne serait ce qu'au niveau littéraire, c'est faire insulte à l'intelligence de vos lecteurs potentiels. Le pire est atteint lorsque vous tentez de vous rapprochez de travaux scientifiques à priori sérieux. Et c'est d'autant plus navrant, qu'on identifie, au travers de vos textes, certaines problématiques intéressantes abordées par la recherche dans ce domaine, ce qui prouvent que vous avez bien lu quelques papiers sur le sujet. Mais, manifestement, ou bien vous n'en avez compris que quelques brides que vous nous ressortez ici en un amalgame révoltant, ou bien vous avez eu la flemme de faire l'effort nécessaire pour rédiger quelque chose d'intelligible et d'intéressant.

Vous vouliez des réactions, en continuant sur cette voie, vous risquez d'en avoir plus que prévue.

Fabien Flacher

Bonjour. Merci de votre réaction, que nous publions ici. Nous voici épinglés. Vous reprenez la grande tradition de Sokal et Bricmont, critiquant certains philosophes utilisant à tort et à travers le vocabulaire scientifique pour donner plus de poids à leurs écrits. Il est vrai que quelques phrases de cet éditorial méritaient certainement un traitement plus approfondi et nous acceptons vos critiques. Mais de votre côté, peut-être devriez-vous aussi considérer qu'en France, le grand public et ce qui est plus grave, les décideurs politiques, ignorent encore complètement ce que sont la complexité, le darwinisme évolutionnaire, l'auto-adaptation, ou simplement l'Internet et Echelon. Face à des phénomènes comme la mondialisation, le terrorisme, la lutte contre le blanchiment de l'argent sale, ils font encore appel aux solutions traditionnelles, toujours en retard d'un événement.

Nous savons pertinemment car certains nous le disent, que ceux de nos lecteurs qui appartiennent à cette catégorie des hommes de terrain sont contents de trouver en français un magazine simple à lire qui "récupère" dans les articles et sur le web, généralement anglophones, des concepts (je dirais plutôt des approches ou orientations) qui les conduisent à repenser leurs propres catégories intellectuelles, et à s'ouvrir à ce qui bouge. C'est pour participer à cela que nous écrivons. Faut-il pour autant que nous proposions un cours de 3e cycle à propos de chacun des concepts évoqués? Cela serait idéal mais impossible.

Prenez le terme de complexité. Vous trouverez ici-même deux lettres de J.L. Le Moigne, grand expert que je sache en complexité. Si nous sommes amenés à dire que le monde est plus complexe qu'il n'apparaît, faut-il pour autant demander au lecteur de lire et comprendre l'oeuvre de ce scientifique? Sans doute pas. Notre rôle, et nous l'avons fait en citant quelques-uns de ses livres, est de signaler qu'il existe à des personnes qui l'ignoraient. En attendant, nous continuerons de parler de complexité sans être J.L. Le Moigne (malheureusement).

Je ferai une autre observation, à propos de ce que nous disons des mathématiques. Il est bien évident qu'il ne faut pas jeter celles-ci à la poubelle. Mais il n'est pas mauvais non plus, quand un scientifique comme Stephen Wolfram dit ce qu'il en dit sur le web, de donner un écho à ses propos, peut-être d'une manière provocante, mais pourquoi pas :  nous ne sommes pas au Collège de France, que diable.

Le fond de tout cela, c'est aussi peut-être un manque de la part des scientifiques, celui de ne pas expliciter ce qu'ils font. Plutôt que vitupérer contre les journalistes incompétents, devraient-ils passer plus de temps à diffuser leurs propres travaux (et signaler les applications susceptibles d'en être faites) sous une forme utilisable, sinon par le grand-grand public, du moins par les politiques et citoyens en prise avec le monde. C'est ce que font sans doute un peu mieux les américains.

En discutant de votre message ce matin avec Christophe Jacquemin, nous nous sommes dit qu'il serait très bien, pour commencer, que vous acceptiez une interview sur quelques unes des questions évoquées, où vous pourrez dire tout le mal que vous pensez de nous, évidemment.

Peut-être à bientôt donc
JPB.


Comment faire comprendre?

From: jl.le-moigne <jl.le-moigne@wanadoo.fr>
Sent: Wed, September 26, 2001

A votre question: "comment faire comprendre à un Bush ou à un Chirac que la mondialisation (par exemple) est un phénomène | complexe et qu'il existe peut-être quelques outils à leur portée pour mieux s'affronter intellectuellement à ce phénomène? " je vous propose de répondre qu'il ne s'agit vraiment pas d'un problème d'outils mieux ou plus scientifiques .

Quant certains hommes politiques traitent Bové et al de vandales parce qu'ils refusent de reconnaître a priori l'infaillibilité des outils de la science des OGM, ne faut il pas, plus encore, se demander comment faire comprendre aux scientifiques qui cautionnent ces poliitiques que ce sont eux les vandales , ceux de "la barbarie de la raison ".

L'enjeu n'est il pas dans nos cultures , et pas dans nos outils ?

Pascal le redisait avant Bachelard et bien d'autres : "travailler à bien penser" . ou Vico : "l'Ingenium, cette étrange faculté de l'esprit humain qui est de relier"

Je vous joins , attaché, les info sur le débat du 25 octobre que monte le programme MCX sur cette ré-appropriation de l'intelligence de la complexité dans nos cultures.

Cordialement . JLM.

Jean-Louis Le Moigne
professeur émérite Université Aix-Marseille
lemoigne@univ-aix.fr

Programme européen MCX
www.mcxapc.org.
ad'el : mcxapc@globenet.org

Merci. Nos lecteurs trouveront ici une courte présentation du programme européen Maîtrise de la complexité JPB


L'aventure de la connaissance appartient à toute l'aventure humaine

From: jl.le-moigne <jl.le-moigne@wanadoo.fr>
Sent: Tuesday, September 25, 2001

Bonjour. Désolé que vous m'ayez lu trop vite .les journalistes scientifiques ne donnent décidément pas l'exemple ...Et heureux de savoir à qui je parlais ...(Vous avez raison, je cherchais la signature en bas , elle était en haut !)

La vulgarisation implique la condescendance vis à vis du "vulgaire" trop béte pour comprendre et qui doit faire confiance aux experts auto proclamés scientifiques.

C'est d'appropriation qu'il devrait etre question , et d'attention extréme à la légitimité des connaissances que la science propose à la société ..

De grâce, ne m'attribuez NULLE intention de promotion de mes travaux ...qui ne sont pas à moi, mais à toute l'aventure humaine. Ce ne sont pas mes travaux qui ont la moindre importance ici, c'est la capacité des citoyens ,ici et maintenant , à s'approprier intelligemment et de façon critique autant qu'ingénieuse les connaissances scientifiques .

Contrairement à ce que vous semblez penser , ce sont aujourd'hui les notables scientifico -techniques qui ont besoin d'une "appropriation /vulgarisation " des travaux sur l'épistémologie de la complexité .Les citoyens y sont bien plus aisément attentifs , sans que l'on ait à leur "appliquer " une promotion médiatique " .

C'est pour cela que je préfère beaucoup que vous invitiez vos lecteurs techno-scientifiques à lireet à méditer. "le Nouvel Esprit Scientifique" de G.Bachelard (par exemple), plutôt que mes modestes travaux . Mais je sais d'expérience combien l'exercice est difficile ...Vous en témoignez par votre réaction.

Ma réaction à fleur de peau venait de cette inattention ostensible qu'affiche votre texte à la dissymétrie de la relation science (pure et noble )- société (les vandales et les barbares ). La science propriété des scientifiques , se concevant comme "une croisade contre " au lieu de se vouloir , civiquement, comme un "projet pour" l'aventure humaine .La science qui devrait tant savoir qu'elle porte aussi en elle même une barbarie rationaliste plus perverse encore que la barbarie qu'elle déclare irrationnelle des autres citoyens .

Si ce sont toujours les citoyens et jamais les scientifiques qui en appellent à "l'héroïsme de la raison" (Husserl face aux nazis en 1935), , la communauté scientifique ne devrait elle pas s'interroger sur sa légitimité ?

Sincèrement .

Jean-Louis Le Moigne
professeur émérite Université Aix-Marseille
lemoigne@univ-aix.fr

Cher monsieur, je n'ai rien de particulier cette fois-ci à vous répondre, car vous avez tout à fait raison. Vous verrez -si vous venez sur la rubrique courrier de ce numéro- que j'ai été conduit à évoquer vos travaux sur la complexité à un chercheur du Lip6 qui nous reprochait le manque de sérieux scientifique. J'ai défendu un point de vue sur le rôle des scientifiques face aux "décideurs" divers et variés qui, je pense et espère, se rapproche un peu du vôtre. Ceci dit, je vous poserai aussi la question qui se pose à moi, compte tenu de ma formation: comment faire comprendre à un Bush ou à un Chirac que la mondialisation (par exemple) est un phénomène complexe et qu'il existe peut-être quelques outils à leur portée pour mieux s'affronter intellectuellement à ce phénomène? Auriez-vous le temps et la gentillesse de nous faire un petit article sur ce sujet?
JPB


Bouteille à la mer aux rédacteurs du "site Automates intelligents "

De J.L. Le-Moigne jl.le-moigne@wanadoo.fr
24/09.01

Merci de faire savoir à l'anonyme auteur de l'édito sur "l'esprit scientifique" dans votre Net-bulletin de ce jour qu'il aurait le plus grand interet à lire enfin "le nouvel esprit scientifique' de G.Bachelard (publié en 1934, il y a 75 ans !) , par exemple , s'il veut contribuer utilement à notre bonne intelligence de l'aventure de la connaissance s'insérant dans l'aventure humaine .

L'arrogance scientiste aidait à la fin du XIX° S. à se débarrasser de quelques autres arrogances cléricales . Mais au XXI ° S., n'est il pas utile de s'apercevoir que la pire des barbaries peut etre celle d'une raison qui s'affiche scientifique et qui devient simpliste, alors que la connaissance scientifique appelle une raison héroïque et modeste ?

Vous rendrez service à nos cultures de citoyens et de scientifiques en vous efforçant à quelque critique épistémique en rédigeant vos articles ...(Comment légitimer autrement que par des arguments d'autorité politique ou médiatique , les connaissances scientifiques que nous produisons , enseignons et utilisons pour penser consciemment nos actions ?)

Dire que j'ai été visité (?)  votre site parce j'ai lu votre annonce : "La création du site Automates intelligents vise à :- vulgariser le plus possible auprès du citoyen les travaux et réflexions "des sciences et techniques concernées," !

Le mot "vulgariser" m'avait inquiété , la lecture de ces éditos d'un scientisme exacerbé me désespère

Notre réponse:

Votre intervention agressive nous surprend. D'une part l'article auquel vous vous en prenez n'est pas anonyme, mais signé. D'autre part, cet article est empreint de modestie vis-à-vis des sciences, et non pas "d'arrogance cléricale". Les lecteurs pourront juger. Enfin votre message semble empreint, sous couvert d'un rappel à la modestie, d'un refus de la vulgarisation bien étrange chez un vrai scientifique, fut-il spécialiste de la complexité. Nous ne sommes pas rancunier et donnons ci-dessous quelques pistes permettant de s'informer à ceux qui faute de vulgarisateurs n'ont pas entendu parler de vos travaux. JPB. CJ.

Pour en savoir plus sur J.L. Le-Moigne

- Jean-Louis Le Moigne est professeur émérite à l'université d'Aix-Marseille, il participe au Programme Européen de modélisation de la complexité, et a notamment écrit avec Edgar Morin L'intelligence de la complexité, chez l'Harmattan
- Texte (mars 2001): La cité doit porter attention à la culture épistémologique des scientifiques http://www.apsab.span.ch/fr/science/10309lemoigne_fr.htm
- J.L. Le Moigne. La modélisation des systèmes complexes. Fiche de lecture par Joseph Nonga Honla (Chaire DSO) http://www.cnam.fr/depts/te/dso/lecture/lemoigne.htm Lecture recommandée


Votre éditorial : Le combat de la science contre l'obscurantisme

De : Stéphane Beaumort
stephane.beaumort@education.gouv.fr
24/09/01

Bonjour
Lisant votre éditorial "Le combat de la science contre l'obscurantisme", j'arrive à votre phrase  "...il faudra que les scientifiques et les hommes politiques qui les soutiennent soient capables de montrer aux populations démunies ce que leur apportera le travail de la science et de l'éducation." Et là, je trouvais que cela commençait à sentir le discours de propagande communiste (le camarade Staline montre la voie aux masses laborieuses etc.),. Heureusement, vous indiquez ensuite qu'une "remise en question publique et permanente de la science est donc nécessaire, non pas pour l'arrêter mais pour la réorienter si besoin était". Ouf ! Là je vous rejoins. Comme vous le dites plus haut, les schémas du 20ème siècle étaient simpliste, y compris celui qui érigeait la science en sacro-sainte divinité qui ne se pouvait critiquer.

Par-delà les convictions personnelles de chacun, j'aime assez l'attitude des premiers scientifiques de l'histoire moderne, qui cherchaient par leurs travaux à démontrer les grandeurs et les mystères de la création, à prouver à quel point le monde contient de richesses insondables, et comment, tel un un infini mathématique, la science permettra toujours de s'approcher des réponses universelles sans cependant jamais les atteindre.

La plus grande supercherie de la science du 20ème siècle a été de faire croire au grand public qu'elle expliquait le "pourquoi", alors qu'elle ne saurait faire autre chose que de démontrer le "comment", en décortiquant et en analysant des mécanismes et et cherchant à y trouver des schémas régissant l'ordre des choses. L'auteur ou l'enseignant à qui l'on demande le "pourquoi" des choses n'a que rarement l'humilité de reconnaître qu'on ne trouvera sans doute jamais la raison profonde, le sens de l'univers, parce que cela ne figure, ni dans les objectifs de la science, ni dans le cadre de ses compétences, mais qu'en revanche elle peut apporter des clés précieuses à la compréhension du "comment".

Je suis donc ravi que vous évoquiez nécessaire remise en question de la science, laquelle ne doit pas consister à tout remettre en cause à chaque nouvelle donnée, mais au contraire à réajuster le tir en cours de route pour gagner en cohérence. Quant aux rapports entre la science et le surnaturel (au sens de tout ce qui n'est ni visible, ni rationnel, ni quantifiable), si la science se proposait autrefois, comme je le disais plus haut, d'éclairer la foi en démontant les mécanismes de la création, je crois que c'est justement ce "surnaturel" (qu'on l'appelle mysticisme, spiritualité, moralité, ou autre) qui apportera à la science du 21ème siècle un nouvel éclairage, pour lui donner un sens, un cadre, et l'ancrer dans les préoccupations quotidiennes de l'être humain.

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