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27 Décembre
2001
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
La robotique
autonome.
Létat des lieux en France
Après
plus d'un an de publication de notre revue (le premier numéro
remonte à octobre 2000) il nous a paru intéressant de
proposer un état des lieux rapide de la robotique autonome
en France. Nous nous excusons auprès
de tous ceux que nous n'avons pu citer pour ne pas trop alourdir cet
article.
Discipline en émergence, la robotique autonome se situe
au cur dun vaste domaine interdisciplinaire, allant
des sciences de lautomate aux neuro-sciences intégratives
et aux sciences cognitives, en passant notamment par la biologie
et le bio-mimétisme. Les sciences sociales et humaines sont
également de plus en plus concernées.
Dans les pays qui, comme les Etats-Unis et le Japon, considèrent
les divers aspects de la robotique et de la vie artificielle comme
un enjeu de puissance militaire ou économique à déployer
dans leurs zones géographiques dinfluence ainsi que
dans lespace, la robotique autonome bénéficie
dune vision et dune stratégie globales ainsi
que de moyens importants en chercheurs et en crédits. La
position de la France est plus difficile à apprécier
de manière objective, faute détudes comparatives.
Elle dispose de quelques laboratoires au niveau des meilleurs mais
si les financements se sont accrus récemment, la conscience
des enjeux ne sest pas encore assez répandue dans la
communauté scientifique ou le corps social, si bien que linterdisciplinarité
ou la formation sont encore insuffisantes.
Les acteurs
Parmi les acteurs français de la robotique autonome le
terme désignant ici le «robot évolutif, capable
dapprendre et de se fixer lui-même ses propres objectifs»,
autonome sentendant comme «doté de capacités
dadaptation face à un environnement aléatoire»,
nous mentionnerons particulièrement:
- le Lip6(1)
avec, avec au sein du thème Oasis, L'animatlab(2) qui développe en coopération
avec dautres laboratoires et lindustrie divers programmes
concernant des robots adaptatifs inspirés des animaux. Le
projet Psikarpax vise par exemple à synthétiser
dans un robot des données biologiques concernant la navigation
et la sélection de laction chez le rat réel.
Son architecture de contrôle inspirée des structures
nerveuses de celui-ci apprendra sans être supervisée
par un humain à construire des cartes cognitives de lenvironnement
et enchaîner des actions de façon adéquate;ALPhA vise le contrôle automatique d'un animal
volant (dirigeable) par développement et évolution
dalgorithmes évolutionnistes au sein de réseaux
de neurones formels; IRON souhaite intégrer les processus
précédents (apprentissage, développement et
évolution) dans un robot dynamiquement reconfigurable. Le
projet MICRobES, quant à lui, est une expérience
de robotique collective étudiant l'adaptation à long
terme d'une microsociété de robots autonomes dans
un environnement occupé par une collectivité humaine.
LAnimatlab comprend 12 chercheurs, dont 3 titulaires, son
budget annuel hors dépenses courantes
est de 200KF environ. La conférence internationale SAB2000
organisée par lAssociation pour les comportements adaptatifs
en septembre 2000 sest tenue en France. Organisée et
présidée par Jean-Arcady Meyer et Alain Berthoz, elle
a rassemblé 350 chercheurs et enregistré 10 contributions
de scientifiques français (parmi les cinquante présents
qui étaient souvent de jeunes chercheurs).
- LInstitut National de Recherche en Informatique et en
Automatique (INRIA), qui entretient notamment 4 thèmes de
recherche couvrant un vaste champ de lautomatisme, avec par
exemple, au sein du thème «Interaction homme-machine,
images, données, connaissances»(3) des projets tels que «Machine
Intelligente Autonome, «BIP» (conception et contrôle
de robots marcheurs et applications) ou «ICARE »
(Instrumentation, Commande et Architecture des Robots Evolués).
Doctorants compris, ces trois projets regroupent plus dune
quarantaine de chercheurs.
- Le Service de Robotique et Systèmes Interactifs (SRSI)
du CEA-LIST (Laboratoire dintégration des systèmes
et des technologies) qui travaille notamment sur les robots d'intervention
en milieu hostile (nucléaire, milieu sous-marins ).
Composé dune quarantaine de chercheurs-ingénieurs,
il est notamment associé au Laboratoire de robotique de Paris
(spécialiste en robotique mobile autonome) et luniversité
dEvry dans le cadre dun laboratoire commun «Teléopération
et réalité virtuelle» et fait partie du réseau
européen Clawar (Climbing et Walking Robots(4), réseau dexcellence
en robotique.
- Le Laboratoire d'Analyse et d'Architecture des Systèmes(LAAS)
du CNRS, au sein duquel figure le groupe «Robotique
et Intelligence Artificielle»(5)
qui sattache à létude et la conception
de machines autonomes. Regroupant quelque 50 chercheurs, on y distingue
des projets comme « Robotique de service» mettant en jeu
la variabilité de lenvironnement, et «Robotique
dintervention» mettant en avant des problèmes
de déplacement, de navigation, de perception, et de modélisation
dans des environnements d'extérieur, non structurés,
inconnus ou très partiellement modélisés.
Un certain nombre dautres universités ou organismes,
que nous ne pouvons citer ici faute de place, participent à
leffort, de plus en plus buissonnant. Mais tous souffrent
encore dun manque de moyens et dappuis industriels,
qui ne leur permet pas de valoriser convenablement leurs recherches.
Cette situation nest pas propre à la robotique, mais
nen est pas moins grave. Signalons toutefois la création
récente de la start-up Wany SA(6)
consacrée à la robotique ludique. Cette entreprise,
qui vise le marché mondial, a été créée
par un ancien chercheur du Laboratoire dinformatique,
de robotique et de microélectronique de Montpellier (LIRMM),
lauréat du 2ème concours daide à
la création dentreprises de technologies innovantes
lancé par le ministère de la Recherche. Elle montre
la voie aux initiatives nécessaires pour créer de
nouveaux marchés rentables.
Il existe aussi en France des équipes de jeunes scientifiques
et associations détudiants qui participent avec succès
à diverses réalisations ou à des coupes de
robotique entre établissements denseignement. A titre
privé, lAssociation des jeunes chercheurs en robotique(7) propose un inventaire intéressant
des chercheurs, projets et sponsors quelle a pu identifier.
Le véritable engouement des jeunes - cela commence dès
le lycée(8) - pour les coupes de
robotique se confirme dannée en année. En matière
internationale, même si la France est présente au sein
de compétitions telles que la Robocup, ou Coupe du monde
des robots footballeurs, les moyens manquent sévèrement.
«Faute de moyens, les chercheurs français négligent
trop les manifestations médiatiques internationales »,
explique Dominique Duhaut, chercheur français faisant partie
du Comité dorganisation de cette manifestation sur
lEurope. «Cela coûte très cher ;
il faut compter près dun million de francs pour 5 robots,
et il ny a presque aucun mécénat en la matière».
Dans un tout autre domaine, l'International Aerial Robotics Competition
qui s'est tenue le 21 juillet à Webster Field dans l'Etat
de Maryland et qui a confronté 15 équipes (dont 1
allemande) ne comptait pour sa part aucune présence française.
Le thème aurait dû pourtant mobiliser notre industrie
aérospatiale, car il sagissait ici de présenter
des drones comportant des robots embarqués, domaine dans
lequel les retombées militaires et économiques seront
nombreuses, comme on le voit en ce moment.
Les financements
La robotique autonome évolutive relève des thèmes
désormais encadrés et financés en partie par
le nouveau département STIC du CNRS, mis en place en octobre
2000(9).
Ketty Schwartz, directrice de la recherche au ministère de
la Recherche, a récemment confirmé au nom du ministre
que le thème fait partie des priorités de son domaine(10).
Le département STIC (Sciences et Technologies de l'Information
et de la Communication) regroupe, au sens large, 110 unités
de recherche. Pour 2002, 47 Actions Spécifiques sont actuellement
lancées, proposant des financements de 150 à 500 KF
par projet. Certaines intéressent la robotique autonome(11).
Les nouvelles actions du CNRS «Jeune équipe, mobilité
et jeune chercheur» ou "Projet-Equipe Multilaboratoire"
-qui visent au décloisonnement entre laboratoires, départements
et organismes- intéressent aussi le sujet. Par ailleurs,
un appel à propositions doté d'une enveloppe de 6
millions de francs (MF) a été bouclé fin septembre
dernier dans le cadre du programme interdisciplinaire du CNRS «Robotique
et entités artificielles» (ROBEA) lancé en mai
2001(12).
Le CNRS na pas encore établi de recensement officiel
des recherches entreprises ou en projet dans cette nébuleuse,
non plus que des moyens affectés, en hommes et en crédits.
Il nexiste pas non plus dévaluation comparée
de ce qui se fait en France et dans les autres pays, tant dans le
domaine public que sous contrats du secteur privé, très
nombreux à létranger, et qui semblent encore
rares en France.
En élargissant lapproche et outre le programme
thématique interdisciplinaire «Cognition
et Traitement de lInformation» du CNRS, signalons
les deux Actions Concertées Incitatives (ACI), lancées
par le ministère de la Recherche et financées par
le Fonds National de la Science: lACI Neurosciences intégratives
et computationnelles(13), placée sous la direction
dAlain Berthoz (10 MF pour 2001) et ACI Cognitique
(25 MF en 1999, 33 en 2000, 35 en 2001 et devant être du même
ordre en 2002) sous la direction de Catherine Fuchs(14). Lobjet est dencourager
les travaux interdisciplinaires, dont la robotique ne pourra que
bénéficier (dans le cadre dappels à propositions,
lACI Cognitique a par exemple financé des projets comme
«Systèmes de navigation biologiques et artificiels»
faisant intervenir un robot autonome, ou encore «Apprentissage
bayésien intersensoriel de structures phonologique pour un
androïde bébé» ).
Notons que ces actions ont été lancées à
la suite de nombreuses interventions de scientifiques faisant valoir
le grave retard (le terme était, pour lACI Neurosciences
«retard et carence absolument dramatiques») que
la France prenait dans ces domaines.
On mentionnera finalement le soutien du ministère de la
Recherche au transfert et à la valorisation des résultats
de recherche, notamment au travers des Réseaux de recherche
et d'innovation technologiques. Bien des domaines de recherche qui
interviennent dans la robotique autonome pourraient y trouver un
appui, par exemple grâce aux recherches en micro-électronique
et micro-composants présentes au sein du Réseau National
micro et nanotechnologies(15), pour ne citer que celui-ci.
Dans le 5ème Programme Communautaire de Recherche-Développement
de lUnion européenne (1998-2002), qui propose quelques
financements aux recherches coopératives sur les robots autonomes,
les projets concernent principalement le domaine de lexploration
des milieux dangereux ou hors datteinte. Là encore,
on ne voit pas dorientation forte en vue de projets-phares(16), le thème
de la robotique autonome nexistant pas en tant que tel au
sein du Programme-Cadre. Les chercheurs constatent également
que, face à la concurrence extra-européenne, les forces
des pays européens ont plus tendance à saffronter
quà sunir, faute sans doute daffichage
politique suffisamment fort.
Un retard français ?
Bien quhonorable, la position de la France nest pas,
selon nous, à la hauteur de la compétition internationale.
Différentes raisons peuvent lexpliquer. Nous nen
mentionnerons quune, hors le manque de prise de conscience
des enjeux par les décideurs et les hommes politiques en
général : celle de la difficulté de mener
des carrières interdisciplinaires dans le cadre académique.
Lors dune interview
accordée à notre magazine (novembre 2000), Jean-Arcady
Meyer, directeur de lAnimatlab, regrettait notamment quil
ny ait «aucun rapport entre le soutien et l'encouragement
officiellement affichés et la réalité des faits»,
constatant aussi que le domaine de la robotique d'inspiration biologique
«naura aucun avenir au plan institutionnel tant
qu'on se contentera de dire au CNRS et à l'Université
qu'il faut favoriser les recherches pluridisciplinaires, tout en
défavorisant les carrières de ceux qui les pratiquent».
Outre la demande de moyens souvent évoquée
par les chercheurs, la réalisation dune véritable
interdisciplinarité laquelle est bien présente
dans des pays comme les USA ou le Japon - semble aujourdhui
constituer la principale condition dun véritable essor
de la discipline «robotique autonome» dans notre pays,
appelée à jouer un rôle économique considérable
dans les années qui viennent. Mais comment développer
cette interdisciplinarité et cette excellence lorsque lon
sait, par exemple, que le domaine robotique/intelligence artificielle
ne commence le plus souvent à être enseigné
à luniversité quà partir du DEA(17). Face à la pénurie
détudiants sinscrivant aujourdhui dans
des cursus scientifiques, pourquoi ne pas profiter du vif intérêt
des jeunes pour la robotique afin de changer cet état de
fait ?
Faut-il conclure de ce bilan mitigé à lexistence
dun retard global français en matière de robotique
? Cest en tout cas lune des conclusions qui semble
sêtre dégagée du Colloque «Robots,
avenir de lhomme ou homme de lavenir»(18) tenu au Sénat le
27 juin dernier.
Pour notre part, nous ajouterions que ce dont la communauté
scientifique et technologique a besoin aujourd'hui, c'est moins
de crédits que d'un discours mobilisateur du chef du gouvernement,
un peu analogue au discours fondateur d'Hourtin prononcé
par le Premier ministre en 1997 pour lancer l'Internet en France.