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15 Novembre 2001
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Ben Laden existe-t-il
? Sont-ils plusieurs ?
Ceux qui ne sont pas encore convaincus de la nécessité
d'étudier scientifiquement la mémétique pour
comprendre le monde actuel sont susceptibles de changer d'avis en
réfléchissant au cas "Ben Laden".
Rappelons que la mémétique est, ou devrait être,
la science des mèmes. Les mèmes sont des unités
réplicatives et mutantes se développant sur le mode
darwinien dans les réseaux constitués par les cerveaux
des hommes et par les divers médias, traditionnels (parole,
écrit) ou modernes (radio, TV, Internet) les reliant. Les
mèmes apparaissent, se reproduisent et se diversifient là
où ils trouvent l'opportunité d'acquérir de
nouveaux espaces de vie et de nouvelles sources d'énergie.
Leur action est déterminante dans la formation des opinions
humaines et, consécutivement, dans les comportements individuels
et collectifs se traduisant finalement par des structurations sociales
plus ou moins lourdes, générant à leur tour
de nouveaux mèmes.
Dans cette optique, évidemment discutable, ce
ne sont plus les organismes et structures qui créent des
mèmes, mais les mèmes qui créent les structures
et les organismes. Les mèmes structurants émergent
évidemment d'un terrain pré-existant, mais celui-ci
n'est pas différencié, pas organisé, et ce
sont les mèmes qui lui donnent vie.
Prenons le cas d'école Oussama ben Laden (OBL).
L'analyse politique classique voit en lui, selon les sources, un
croyant convaincu, un homme d'affaire et de pouvoir, un chef de
guerre, un illuminé Mais cette analyse est courte, et
s'arrête très vite devant ses propres contradictions.
OBL ne peut pas être tout cela à la fois, si on se
réfère à la logique aristotélicienne.
Or peut-être faut-il dire qu'il est tout cela
à la fois, ce qui suppose un autre regard, une autre logique.
En termes mémétiques, si nous considérons
OBL comme un mème fondateur de familles de descendants exploitant
, à partir d'un même terrain, des créneaux différents,
nous pourrons dire, sans nous contredire, qu'il y a plusieurs OBL,
des milliers de familles sans doute, très différentes
les uns des autres, derrière lesquels ce qu'est le vrai individu
OBL importe peu . On peut recenser quelques unes de ces familles:
La famille OBL se développant dans les cerveaux
des populations du tiers monde frustrées par l'hégémonie
occidentale et plus particulièrement américaine,
La famille OBL, qui deviendra à la fois
concurrente et complémentaire de la précédente,
intéressant tous les opposants aux excès de la
mondialisation économique et du néo-libéralisme,
opposants dont beaucoup se recrutent dorénavant dans
les milieux intellectuels du monde occidental. Le mème
OBL, dans ces milieux, joue son avenir adaptatif en se présentant
comme l'outil enfin efficace pour remettre en cause les orientations
lourdes prétendues intangibles par des dogmes comme celui
répandu par le mème du libéralisme. Si
OBL n'avait pas existé, disent les défenseurs
du développement durable, de la lutte contre l'effet
de serre et autres finalités de survie à long
terme, il aurait fallu l'inventer,
La famille OBL proliférant dans les esprits
des innombrables candidats terroristes ou terroristes-suicidaires
existant dans toutes les sociétés, y compris les
sociétés occidentales : chacun peut devenir un
OBL, selon cette famille. Il suffit de le vouloir et de trouver
la bonne opportunité, en détectant des points
faibles auxquels s'attaquer (cf. le fait qu'on suspecte actuellement
une origine américaine aux attaques par les spores du
charbon). Cette famille est particulièrement dangereuse
à court terme. A long terme, elle rejoindra peut-être
la famille précédente, en faisant mieux prendre
conscience des impasses du développement occidental,
qui accumule les fragilités structurelles et comportementales,
La famille OBL au service du lobby militaro-industriel
occidental, notamment américain. Qui ne voit les profits
considérables que font miroiter au bénéfice
de ce lobby, comme à celui des diverses industries de
défense civile (industries pharmaceutiques par exemple)
les succès reproductifs de cette famille, au sein des
populations susceptibles d'être victimes du terrorisme
? Là encore si OBL n'avait pas existé, il aurait
fallu l'inventer,
La famille OBL au service de la cohésion
sociale entre les représentants de ces mêmes populations.
C'est la famille la plus sympathique, celle qui a proliféré
ces dernières semaines sur les réseaux Internet,
présentant des images détournées et dérisoires
d'OBL et même des attentats. Elle propage un message simple
et réconfortant, qui plaît beaucoup : nous sommes
ensemble, pas prêts de nous laisser entamer le moral par
ces guignols (voir illustrations*).
Face à ce nouvel univers de mèmes proliférant,
se battant entre eux, se complexifiant, que peuvent les pauvres
individus que nous sommes? Ou bien nous nous faisons les porte-voix
passifs des mèmes, en répercutant les plus virulents
d'entre eux. Ou bien nous nous efforçons de "penser
de façon autonome". Ceci signifiera organiser pour
cela dans notre cerveau (comment?) des batailles de mèmes
permettant d'accélérer les mutations complexifiantes
en donnant naissance à de nouvelles générations
plus compététitives et convaincantes que les
précédentes.
Les tenants de la culture traditionnelle n'accepteront
pas cette espèce de déterminisme. L'esprit humain,
diront-ils, est autre chose. Illusion. Pour notre part, nous
préférons penser qu'en tant qu'individus, nous
organisons des batailles de mèmes, dans nos cerveaux
comme dans les groupes auxquels nous appartenons, plutôt
que favoriser stupidement la reproduction à l'identique
de mèmes inchangés depuis plusieurs siècles.
N'y a-t-il rien de plus contraire en effet à
l'idée que l'on peut se faire du cerveau humain support
d'une intelligence, soi-disant exceptionnelle, que contempler
le spectacle (auquel les téléspectateurs occidentaux
ne semblent pas réagir) de ces medersas pakistanaises
où de jeunes enfants, avec des gestes rythmés
d'autistes, hurlent ensemble des versets du Coran afin de
se les inscrire de façon indélébile dans
la tête.
Ajoutons que les plus convaincus de l'intérêt
de la démarche scientifique, y compris dans le monde
des mèmes, se donneront l'objectif de mieux comprendre
ce qui se passe en ce monde, grâce aux outils d'analyse
de l'intelligence artificielle répartie et des réseaux
d'agents.
Mais il s'agira là d'une autre histoire, sur laquelle
le lecteur pourra consulter le billet publié dans le
même numéro: Génétique,
mémétique et SMA
* On remarquera que ces images elles-mêmes
sont susceptibles de plusieurs interprétations, y compris
en faveur de Ben Laden. On verra dans l'une le symbole de
la façon impitoyable dont les multinationales de l'agro-alimentaire
consomment les agriculteurs du tiers-monde. Dans l'autre,
ce sera l'esprit saint qui contrôle et dirige la technologie
des mécréants. Ce n'était sans doute
pas ce que voulaient signifier les auteurs desdites images.
Mais les mèmes se saisissent indistinctement de tout
ce qui peut constituer des aliments favorables à leur
reproduction.