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4 Octobre 2001
Jean-Paul Baquiast, Christophe Jacquemin, Alain Cardon

Science et scientisme

suivi d'un commentaire de César Trujillo-Munoz (courrier envoyé à Automates intelligents)

Il semble, face aux courriers que nous recevons de lecteurs particulièrement attentifs, que nous devons nous expliquer un peu longuement sur le reproche de scientisme qui nous est fait quelquefois. Il s'agit d'une question de fond, qui peut déterminer l'engagement entier d'un individu dans son activité professionnelle, intellectuelle et morale.

Comment définir le scientisme ?

- Le scientisme consiste-t-il à penser que la science est seule capable d'apporter une réponse pertinente à l'ensemble des questions philosophiques, morales, politiques que se pose l'homme ?
Si oui, le scientisme n'est pas acceptable. Il ne peut être accepté par les croyants, qui cherchent ou trouvent des réponses ailleurs. Il n'est pas acceptable non plus par les matérialistes athées, pour qui la science, par ses limites (limites actuelles ou limites intrinsèques), ne peut se substituer à la philosophie, la morale, l'art, la politique - les uns et les autres pouvant ou devant d'ailleurs servir à la science d'éclaireurs ou d'avant-gardes.

- Le scientisme consiste-t-il à penser que la science est devenue, de préférence à d'autres, le principal moteur de développement des sociétés modernes ?
Rien n'autorise à le croire. Quel que soit le rôle des représentations scientifiques comme agents d'évolution, on peut penser que celles-ci doivent être situées dans la logique darwinienne plus générale du développement des sociétés humaines au sein de l'évolution. Il s'agit d'une question de base, à traiter par toute réflexion philosophique, sociologique, économique ou politique. Il semble bien que le moteur structurant du développement de l'espèce homo reste encore aujourd'hui la lutte pour le pouvoir, au sein des groupes comme entre les groupes. Il s'agit d'un moteur spécifique à l'espèce homo, apparue avec le langage, la conscience de soi et de la mort, la rationalité et la science. Les autres espèces vivantes ne disposent pas d'un tel moteur, d'où la plus grande lenteur de leurs processus évolutifs. L'élargissement du champ des alliances entre groupes aboutissant à la création de méga-groupes n'enlève rien à l'âpreté des luttes entre ces derniers. Seule pourrait momentanément ou durablement les unir la nécessité de se battre ensemble contre un danger extérieur commun - et encore!

- Le scientisme consiste-t-il à penser que la science est désintéressée, notamment vis-à-vis des enjeux de pouvoir au sein des sociétés qui la financent ?
Il est certain que la science, même mise au service d'intérêts bien précis (recherche militaire ou profit capitaliste) propose un processus d'établissement des connaissances plus objectif ou universel que les autres processus utilisés dès l'aube de l'humanité, la mythologie et la rationalité non scientifique(1) . On peut légitimement penser que, dans son processus, la science est raisonnablement une. C'est pour cette raison que la dichotomie science bourgeoise et science prolétarienne a été rejetée depuis la fin du stalinisme. Par contre, l'objet de la science est nécessairement lié aux objectifs ou préjugés philosophico-politiques de ceux qui la financent ou l'assument. Les directions de recherche ou avancées de la science ne se font pas sur un front uniforme. Il est donc nécessaire et légitime de discuter des directions à donner aux recherches scientifiques, puisque tout ne peut être financé à la fois. Le nier serait tomber dans un scientisme primaire.

- Le scientisme consiste-t-il à confondre sciences et technologies, en portant le même respect aux unes et aux autres ?
On connaît la distinction classique entre recherche fondamentale, recherche appliquée, technologies en général et technologies de marché en particulier. Il serait aberrant de ne pas voir que chacune présente, au regard des stratégies de pouvoir, un intérêt différent. La discussion sociale et politique des unes et des autres doit donc se faire en termes différents. On privilégiera, sans tomber dans le scientisme étroit, la recherche ou science fondamentale. Mais il serait naïf de croire que l'on peut séparer sur le long terme les différentes démarches.

- Le scientisme consiste t-il à penser qu'il faut confier la direction de la cité aux scientifiques ?
Ceux-ci seraient mieux à même que les militaires, les politiques ou les simples citoyens, de guider les grands choix de la société. Pour les raisons précédentes à laquelle s'ajoute le fait que, comme tout homme, un scientifique peut se tromper ou céder à l'attrait du pouvoir, le bon sens refusera de faire des seuls scientifiques (et moins encore des "experts") les guides du développement, ceux qui diront notamment où il faudra investir les ressources de la société. A l'inverse, il faut bien admettre que face aux fous de Dieu, aux fous de pouvoir politique et économique et plus généralement aux paranoïaques et idiots de toutes sortes qui se croient investis de la mission de jouer les gourous ou de conduire la société, les scientifiques sont plutôt préférables. Mais ils ne prennent toute leur valeur qu'au sein de larges débats démocratiques.

- Le scientisme peut-il être assimilé à un snobisme pour tout ce qui est nouveau dans le développement des sciences et des techniques : idée, théorie, produit - au détriment de la sagesse consistant à toujours établir des passerelles entre le nouveau et l'ancien, lequel a le mérite d'exister ?
Si oui, nous dirons qu'il s'agit là d'une forme bien innocente d'intérêt pour l'évolution, ayant l'avantage de faire venir aux processus de recherche et d'invention les individus les plus remuants ou les plus doués, qui dans leurs rangs hébergeront sans doute des mutants ou "monstres prometteurs" au sens darwinien, capables de jouer le rôle du battement d'aile de papillon cher aux spécialistes des systèmes dynamiques.

Comment définir la science ?

Ne nous donnons pas le ridicule de reprendre ou discuter ce que des générations d'épistémologues, scientifiques et politiques ont dit sur ce thème depuis au moins deux siècles. Posons seulement quelques questions dans l'optique évolutionniste qui est la nôtre dans cette revue - optique, précisons-le, qui n'a rien de scientifique. Qualifions la de politique, pour ne pas dire philosophique (il ne faut pas inquiéter les philosophes professionnels en venant sur leur cher terrain)

- La science peut-elle décrire le réel en soi ?
A cette question, qui peut aussi concerner les mathématiques, fidèles servantes de la science, on répond généralement non. On peut dire que la science est une ex-aptation, pour parler comme Stephen Jay Gould, du fait que les hominiens ont découvert le langage comme facteur de cohésion et développement social, au service de la compétition pour le pouvoir à l'intérieur des groupes et entre les groupes - le tout suite à un processus de hasard-sélection tout à fait contingent, qui a bien réussi à l'espèce humaine en général, du moins jusqu'à ce jour(2).

- Si la science ne décrit qu'un réel voilé (pour reprendre l'expression de Bernard d'Espagnat) comment qualifier ce qu'elle construit, puisqu'elle construit indubitablement quelque chose ?
On peut admettre que la science, comme le langage dont elle est une extension, est un processus constructiviste générateur qui, avec ses produits que sont les techniques, arbitrées par les luttes entre pouvoirs, se co-développe avec l'homme dans un ensemble de plus en plus complexe, de plus en plus indescriptible et imprédictible, mais sans doute aussi pesant de plus en plus lourd dans l'évolution du réel en soi. On peut parler comme Marceau Felden d'un système anthropocentriste (et non pas anthropique). Selon les hasards de l'évolution, l'environnement terrestre, celui du système solaire, voire au-delà, pourront s'en trouver affectés, au profit d'une sorte de prise de conscience étendue, facilitée évidemment par les systèmes d'intelligence artificielle. D'autres données conscientes, non produites par les méthodes scientifiques, entrent en compétition avec la science pour construire ce système anthropique, mais la science présente l'avantage d'offrir un langage en principe universel, testable et générateur ouvert à tous, contrairement aux rationalismes primaires et aux mythologies.

- Vers quoi la science se dirige-t-elle ?
La science, les descriptions qu'elle donne du réel, le système anthropique qu'associée aux techniques elle est en train de construire, seront-ils à terme utiles à la survie de l'homme au sein d'un réel qui ne sera jamais qu'appréhendé imparfaitement et de façon constamment remodelée ou reconfigurée ? On répond généralement à cette question qu'il est impossible de lui apporter une réponse. En effet, le processus de développement de l'humanité au sein de son environnement est trop complexe pour être modélisable et prévisible de façon exhaustive. Il y a fort à parier que les modèles scientifiques entreront aussi en compétition darwinienne avec toutes les autres représentations, mèmes, e-gènes(3) acteurs et agents. Les scientifiques ou ceux qui souhaitent comme nous apporter au processus d'élargissement de la connaissance scientifique les résultats des autres activités créatrices (imaginaire, art notamment) feront ce qu'ils pourront pour "vendre" aux sociétés en devenir leurs activités et représentations, plutôt qu'encourager le recours à l'irrationnel, l'anathème et à la violence. Mais rien ne prouve qu'ils y réussiront.

Faut-il finalement s'intéresser à la science (se battre pour elle), sans tomber dans les excès du scientisme ?

A vous de conclure. Pour nous, la science reste la valeur par excellence d'activité de l'intelligence humaine.
Dans un éditorial qui avait ému certains, nous l'avions opposé à l'obscurantisme. C'est qu'aujourd'hui comme jadis, il faut choisir. Refuser la science, ce n'est pas revenir à un âge heureux des temps néolithiques. Cet âge n'a jamais existé. Ce que les fous de Dieu (nous ne visons pas ici que les fondamentalistes islamiques) ou ce que certaines sectes nous proposent, c'est le pouvoir dictatorial de meneur d'hommes fonctionnant sur l'instrumentalisation des femmes et des enfants, la transformation des mâles en machines à tuer, la destruction des livres, de l'éducation et de la culture.

Est-ce à dire qu'il faille tomber dans les excès du scientisme énumérés ci-dessus ? Certainement pas.
La science, tant sur le plan des recherches fondamentales que des développements technologiques, doit faire l'objet d'une discussion permanente. Seules à ce jour les sociétés démocratiques en paraissent capables. Sans cette discussion, la science sera appropriée par ces autres fous que sont les fous de pouvoir, y compris au sein de ces mêmes sociétés démocratiques. Dire que les conditions du dialogue démocratique soient acquises aujourd'hui chez-nous relève de l'angélisme. Les Etats-Unis en tous cas, avec le poids de leur lobby militaro-industriel et leur hégémonie économique, ne peuvent se voir déléguer par le reste du monde la responsabilité d'orienter seuls les développements de la science. L'Europe élargie à l'Est, en liaison avec de nombreux pays en développement avec lesquels elle a déjà de nombreux échanges, doit se mettre à même de peser davantage dans les choix à venir. Mais elle ne le fera pas en cultivant une scientophobie stérilisante.


(1) Voir à ce sujet :  Marceau Felden, "Et si l'homme était seul dans l'univers ?" , éditions Grasset, 1994 http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/sep/felden.html Remonter d'où l'on vient
(2) Concernant les mathématiques, voir ce qu'en dit Stanislas Dehaene dans  son article "Qu'est-ce qu'un nombre", paru dans le Spécial mathématiques du mensuel La Recherche, octobre 2001, p.46  Remonter d'où l'on vient
(3) Voir dans ce numéro notre présentation du livre "Totalement inhumaine" de Jean-Michel Truong Remonter d'où l'on vient


 

Commentaire
par César Trujillo-Munoz

Votre éditorial me paraît une bonne mise au point. Je vous indique cependant quelques phrases qui m'ont fait réagir et me paraissent appeler un commentaire.

Vous écrivez:

"On peut légitimement penser que, dans son processus, la science est raisonnablement une"

Voilà le Problème ! Il me semble que le choix des mots fragilise votre discours et lui donne des accents idéologiques. Lorsque je pense à ce que pour moi est la « science » je préfère ne plus utiliser ce mot. Je préfère distinguer la communauté scientifique (hétéroclite) des activités qu'elle entreprend, des discours oraux et écrits qui circulent en son sein, les « objets » intellectuels qu'elle manipule..., etc., etc. Je crois que cela peut éviter des erreurs. Lorsque vous dites que la science est une, vous vous ôtez des moyens de faire le tri ! Et vous risquez de tomber dans l'idéologie.

"On privilégiera, sans tomber dans le scientisme étroit, la recherche ou science fondamentale. Mais il serait naïf de croire que l'on peut séparer sur le long terme les différentes démarches".

Mon passé (je suis un immigré) me fait penser que vous oubliez quelque chose. La relation Recherche fondamentale- Recherche technologique était tellement présente dans la tête de la communauté scientifique mexicaine qu'ils sont passés à côté des vrais enjeux à chaque fois qu'ils ont eu l'occasion. Je pense que vous adoptez ici un préjugé répandu parmi certains chercheurs universitaires à l'égard des ingénieurs. Il ressemble à l'attitude de certains vieux chercheurs des sciences humaines à l'égard des physiciens et autres. Ils pensent que seuls eux sont capables de profondeur.

"A l'inverse, il faut bien admettre que face aux fous de Dieu, aux fous de pouvoir politique et économique et plus généralement aux paranoïaques et idiots de toutes sortes qui se croient investis de la mission de jouer les gourous ou de conduire la société, les scientifiques sont plutôt préférables".

Pas d'accord. Je pense que ceci est un exemple de ce qui peut arriver par un choix de mots inadéquat.

Le mot «scientifiques» permet de confondre communauté et individus. Je ne suis pas (peut-être) le seul à connaître des scientifiques qui se comportent en gourous. Des professeurs d'université ou des chercheurs qui sont presque des fous de Dieu ou qui ont de «drôles» d'idéaux politiques. Ce qui les rend utiles et les maintient en état lucide c'est leur insertion dans un groupe qui les contrôle. Mais s'ils se mettent à faire de la politique l'influence de leur groupe « d'origine » s'estompe et leur aura scientifique est exploitée par les politiciens de leur entourage. En politique, je crois qu'on devrait n'accorder de la confiance aux individus qu'en fonction du milieu ou ils évoluent. D'autre part il faut se rappeler que la compétence dans un domaine ne donne pas la compétence dans un autre. Deux exemples :

- La communauté scientifique aux USA possède par ailleurs quelques
exemplaires dignes d'un magasin des horreurs. Je n'aimerais pas les
voir devenir président de quoi que ce soit.
- Un scientifique est un spécialiste, en politique il faut des généralistes
doués. A mon avis, en France, on a eu aussi des cas de scientifiques
parvenus à des postes de ministres, qui ne se sont pas forcément montrés compétents pour autant.

Ce qui peut me gêner dans certains passages est le choix des mots (Chat échaudé craint ...). Ils se prêtent à des amalgames et teintent votre discours d'une intention que vous ne me semblez pas avoir. La hiérarchie des disciplines scientifiques me pose aujourd'hui quelques problèmes. J'aurais partagé votre point de vue dans le passé. A l'expérience, je ne peux plus le faire aujourd'hui.

En ce qui concerne les obscurantismes religieux et philosophiques, je crois que pour parler d'eux et avec eux (ou contre eux) il faut un discours qui soit dans le même plan. Je pense que ce plan est celui des discours de pouvoir. Ce type de discours est un de ceux dont chaque communauté a besoin pour fonctionner.

Votre travail est très important. Il ne se contente pas de faire de la vulgarisation intelligente de certains travaux scientifiques. Il développe aussi un certain discours "de pouvoir" pour la communauté scientifique (au sens large, chercheurs et amateurs) De là vient la difficulté du problème sur lequel vous travaillez, c'est-à-dire trouver un discours (de pouvoir) efficace et pertinent aujourd'hui pour une partie de la communauté scientifique (celle que vous cherchez à influencer dans ses choix). Il vous faudrait ignorer les "obscurantistes" au sein de cette dernière, qui ne voient pas l'intérêt des domaines que vous traitez. Sur ce point, je suis d'accord avec vous :  la communauté scientifique française passe (peut-être) à côté de quelque chose d'important.

Veuillez excuser ce français il est plein de traces d'une autre langue ....

Merci !

César Trujillo-Muñoz


© Automates Intelligents 2001

 

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