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Faut-il accepter aveuglément la formulation
de George W. Bush, selon laquelle s'ouvre la 1ère guerre
du 21e siècle, sous le signe de la lutte du Bien contre le
Mal? Si guerre il y a, elle n'est pas nouvelle. Sur fond d'une inégalité
de plus en plus dramatique entre riches et pauvres, qui générera
de plus en plus de manifestations de désespoir, la guerre
en question oppose science et connaissance, malheureusement encore
apanage des riches, aux différentes formes de l'obscurantisme,
religieux ou politique, qui profitent de la pauvreté pour
s'imposer.
La nuance est importante car dans cette guerre ceux
qui se réclament de l'Occident doivent proposer un message
qui ne s'adresse pas seulement aux Occidentaux mais à tous
les hommes. Sinon on obtient le scénario de la catastrophe,
l'affrontement du Nord contre le Sud, ou plus exactement encore
celui des riches contre les pauvres, dans lesquels tous se perdront.
L'intégrisme présent au Nord comme au
Sud s'affirme détenteur du bien et combat l'autre dénoncé
comme porteur du mal. La science oppose à ce message simpliste
celui de la complexité du monde et la nécessité
de comprendre cette complexité par l'étude afin d'échapper
aux déterminismes mécanistes qui instrumentent les
hommes et les dressent les uns contre les autres.
Mais lorsque les Occidentaux parlent de science, les
exclus du tiers et du quart-monde associent ce mot aux technologies
et à l'accumulation capitaliste qui profite principalement
aux favorisés tant du Nord que du Sud. On ne peut condamner
les technologies qui sont les outils permettant de concrétiser
les découvertes de la science au profit des hommes. Il faut
par contre se désolidariser du jeu capitaliste libéral,
qui utilise principalement la science et les technologies au service
d'un modèle de pouvoir et de consommation réservé
de fait à une minorité exploitant a son profit les
ressources humaines et matérielles du monde.
Aujourd'hui la science telle qu'elle était conçue
au 20e siècle, laïque et politiquement neutre, apparaît
à beaucoup comme une duperie. Chacun s'en sert pour affirmer
sa propre domination : entreprises et Etats occidentaux, mais aussi
minorités en quête de prise de pouvoir, y compris par
le terrorisme. Elle n'offre plus assez de perspectives aux hommes
ayant besoin de dépassement et de mythe. Sans devenir elle-même
une mythologie, il est urgent qu'elle ouvre de nouveau des ambitions
permettant à tous les hommes de s'unir dans l'attribution
d'un sens à l'univers ?
Le message de la science ne sera reçu que s'il
propose deux objectifs liés: comprendre la complexité
du monde et en tirer des outils permettant de rapprocher l'ensemble
des hommes dans des objectifs communs de développement.
Quelle image la science pourrait-elle proposer dans
ce but ? Ce serait celle du scientifique désintéressé
consacrant sa vie à la recherche et à l'éducation
- tel Giordano Bruno acceptant la mort pour témoigner de
ce qu'il estime être la vérité scientifique
(la vérité discutée collectivement par la science
et non une vérité révélée). L'image
est naïve mais correspond on veut le croire encore, dans tous
les pays du monde, aux vocations des chercheurs et enseignants qui
ont choisi ces voies plutôt que celles du business et du pouvoir
politique.
A cette image, il faut opposer celle de l'obscurantiste
militant, qui détruit les laboratoires, les livres et les
biens matériels les plus nécessaires, non pas pour
le bénéfice des pauvres mais pour s'imposer parmi
les puissants du monde au nom d'une vérité soi-disant
révélée. C'est le progrès des connaissances
qui a toujours menacé l'obscurantiste et contre lequel il
a toujours lutté. L'obscurantisme est principalement le fait
des fanatismes religieux, mais certaines formes de pensée
unique du discours libéral occidental, comme le modèle
hyper-consommateur et jouisseur des couches favorisées, s'en
rapprochent souvent.
Pour aller plus loin et rendre crédible ce que
nous appelons le combat de la science contre l'obscurantisme, il
faut démontrer en quoi les sciences permettent effectivement
de mieux comprendre le monde et d'améliorer par cela le statut
intellectuel et matériel de tous. Ceci est plus difficile
car, de plus en plus, ceux qui financent la recherche et l'éducation
se désintéressent des sciences fondamentales et exigent
des retombées immédiatement profitables. Mais c'est
encore possible.
Les scientifiques ont pour devoir d'en appeler à
l'opinion et tenter de se désolidariser des objectifs pervertissant
le message humaniste de la science, au profit d'intérêts
corporatifs ou de puissance qui renforcent la course à l'inégalité
et au chaos environnemental.
Comme cette prise de distance ne pourra se faire sans
un soutien des populations toutes entières, à qui
on demandera finalement de supporter par l'impôt le travail
des chercheurs, il faudra que les scientifiques et les hommes politiques
qui les soutiennent soient capables de montrer aux populations démunies
ce que leur apportera le travail de la science et de l'éducation.
Une remise en question publique et permanente de la science est
donc nécessaire, non pas pour l'arrêter mais pour la
réorienter si besoin était. Elle doit s'accompagner
d'une critique politique elle-même permanente, destinée
à favoriser la mise en place de structures étatiques
aussi ouvertes et démocratiques que possible.
Nous ne pouvons dans le cadre de cet éditorial
faire le tour des orientations de recherche qui pourraient s'inscrire
en illustration de ce modèle de la science à opposer
au modèle de l'obscurantisme et du fanatisme destructeur.
Mais, dans les disciplines qui sont celles auxquelles nous nous
intéressons plus particulièrement ici, intelligence
artificielle, robotique, virtuel, réseaux, le besoin de la
critique et de l'évaluation, comme dans les domaines associés
de la génétique et des neuro-sciences cognitives,
s'impose peut-être plus encore qu'ailleurs aux chercheurs
et aux citoyens. Ces sciences, par leur caractère nouveau,
leur puissance, les mystères qu'elles laissent deviner, attireront
nécessairement la peur et les procès d'intention.
Il sera facile de montrer qu'elles pourraient, en des mains malintentionnées,
répandre la déshumanisation, la surveillance policière
et la guerre presse-bouton, tout autant que des formes nouvelles
de terrorisme nihiliste.
Ceci veut dire qu'il faudra s'interroger à nouveau
sur leur rôle possible dans un monde plus harmonieux qu'aujourd'hui,
et travailler principalement en faveur de ce rôle. Il ne s'agit
pas d'un message simple, facile à faire partager aux plus
pauvres de ce monde. Mais il faudra le faire.
L'Intelligence Artificielle évolutionnaire,
en coopération étroite avec les neuro-sciences cognitives,
la biologie, les sciences sociales et humaines, a commencé
à donner du monde des descriptions extraordinairement novatrices,
permettant une meilleure compréhension de la complexité
des systèmes dynamiques, matériels, biologiques, humains
et environnementaux. Il ne s'agira pas de produire seulement des
robots, mais des modèles permettant de mieux comprendre ces
mégasystèmes naturels et sociétaux qui aujourd'hui
nous conditionnent sans même que nous nous en rendions compte.
Ces modèles à leur tour devraient intervenir comme
des agents permettant à l'évolution naturelle de mieux
prendre en compte ce que nous estimerons être les valeurs
à développer. Philosophies, politiques, militances
devraient y trouver des références de pensée
plus intelligentes, plus adaptées aux besoins de la survie
à long terme de l'humanité. Les politiques publiques
comme les contestations démocratiques de celles-ci au sein
de la société civile pourraient établir grâce
à elles des outils plus pertinents d'aide à la décision
et à l'action.
Ainsi, dans l'immédiat, un rééquilibrage
du développement pourrait en découler, apportant une
amélioration sensible de la situation des plus pauvres. A
terme, de nouvelles aventures pour l'humanité, notamment
dans le cosmos, deviendraient possibles.
Voici sans doute, l'essence de l'apport que ces sciences
pourraient faire à la lutte contre les obscurantismes.