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La guerre mondiale du cerveau. Riposte américaine
Human Brain Project, un grand projet européen sur le cerveau humain
Relancer la coopération scientifique entre la France et l'Afrique

6 Septembre 2001
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

La science et l'univers dans la perspective évolutionniste

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Pour les évolutionnistes darwiniens, aucune filière évolutive antérieure, aucune "montée" vers la complexité et la cérébralisation n'obligeait l'homme à apparaître sous la forme d'un primate doté d'un cerveau capable de se donner des représentations de l'environnement, de prendre conscience de son existence au sein de celui-ci  et d'entreprendre de le modifier avec succès. On ne peut donc pas parler d'un stade quasi obligé de l'évolution, susceptible de se poursuivre en s'amplifiant sur notre terre et de se produire sur toutes les planètes disposant d'un environnement favorable à la vie. L'intelligence dont l'homme s'est trouvé doté est aussi contingente que les cuirasses des stégosaures ou les termitières et fourmilières fabriquées par les insectes sociaux . L'évolution des êtres vivants terrestres n'imposait en rien l'arrivée d'homo sapiens, dont elle se serait d'ailleurs bien passé, si elle avait été capable de réflexion, considérant le grand nombre d'espèces que ce dernier contribue à faire disparaître. Si l'homme à son tour disparaissait, l'évolution se poursuivrait, jusqu'à ce qu'à son tour la vie sur terre soit anéantie par le vieillissement du soleil.

Cela pose évidemment la question du statut de la science, production du cerveau contingent de l'homo sapiens. Nous attribuons généralement à celle-ci, englués que nous sommes dans les aveuglements propres à notre espèce, une sorte de mission ineffable : révéler en quelque sorte l'univers à lui-même, dévoiler les lois profondes qui paraissent le régir. Mais s'il ne s'agissait que d'une illusion? Si la science n'était qu'une excroissance d'homo sapiens,  plus récente et peut-être moins durable à terme que la pratique de construction des termitières?

Cette conclusion serait si déprimante que, sans cesse, de nouvelles tentatives seraient faites pour redonner à l' "homo scientificus" une place plus importante, sinon transcendante dans l'histoire du monde. Il faut dire que la science en fournit quotidiennement le prétexte. Ses succès, l'incontestable progrès qu'elle paraît proposer à l'humanité (en dépit de quelques effets pervers attribués à un mauvais usages de certaines techno-sciences) sont pour beaucoup la preuve d'une indéniable marche en avant. Mais un évolutionniste convaincu comme Stephen Jay Gould a raison de veiller à ce que de telles tentatives ne soient pas acceptées sans précautions par un discours scientifique s'illusionnant sur sa propre portée. Il nous rappelle une boutade de Freud selon laquelle la scientificité d'une théorie se mesure à la perte d'importance du rôle et de la place de l'homme qu'elle postule.

L'homme existe cependant, ainsi que la science par laquelle il prétend donner une représentation de l'univers. Mais cette constatation ne doit pas nous enivrer d'auto-satisfaction, et ne nous interdit pas de nous interroger sur le statut de la science au regard de l'évolution, y compris en prenant en compte les perspectives de l'intelligence artificielle.

Deux questions se posent :

  • la science est-elle un processus spécifique au sein de l'ensemble des processus évolutifs?

  • la science nous ouvre-t-elle des fenêtres privilégiés pour connaïtre l'univers?

Sur le premier point, il est évident que l'homme s'est trouvé doté, à la suite de mutations effectuées au hasard, probablement minuscules, de la capacité d'associer aux représentations et catégorisations inconscientes de l'environnement, dont il disposait à l'instar de nombreuses espèces animales, des méta-représentations ou symboles susceptibles d'être échangées par le langage. Il a ensuite appris par essais et erreurs à traduire au travers de méta-méta-représentations de plus en plus puissantes ce qu'il percevait du réel grâce à ses sens. Des constructions langagières rationnelles, puis scientifiques, à partir en Europe du siècle des Lumières, en ont résulté, qui ont permis aux générations successives de construire un milieu spécifique de plus en plus complexe.

Aucune espèce animale n'a bénéficié de circonstances aussi favorables, parce qu'à la loterie des mutations au hasard, aucune n'a jamais tiré à ce jour un lot aussi chanceux. Ce gros lot a incontestablement permis à l'humanité de se déployer à travers le monde, en se donnant des conditions de survie globalement de plus en plus satisfaisantes. Mais l'avantage peut se retourner. Il suffit de penser à ce qui se passerait en cas de guerre nucléaire généralisée. D'autres risques environnementaux demeurent, suite à des développements techniques mal contrôlés. Le stégosaure évoqué plus haut a duré quelques dizaines de millions d'années au moins, les hominiens n'ont guère derrière eux que deux à trois millions d'années (6 à 8 si on tient compte des dernières découvertes?).

Ceci dit, rien ne nous autorise à dire que les pratiques constructivistes humaines, fussent-elles rationalisées par la science, sont différentes de celles des autres espèces. Dans tous les cas, on trouve à l'oeuvre des automates auto-adaptatifs simples, qui finissent par construire du complexe par le mécanisme de la compétition darwinienne, mutation, sélection, amplification, répété le nombre de fois nécessaire. Si nous reprenons le cas des termites ou des fourmis évoqué ci-dessus, nous constatons que ces insectes disposent aussi de mécanismes générationnels constructivistes susceptibles d'évoluer dans certains espaces, à partir desquels émergent des constructions complexes constituant un nouvel environnement au sein duquel  et avec lequel ils continuent à co-évoluer - non sans un certain succès puisqu'ils sont encore répandus sur terre (il paraîtrait que la bio-masse équivalent à la totalité des fourmis terrestres serait égale à celle de la totalité de l'humanité).

Sur la seconde question, c'est-à-dire le pouvoir qu'aurait la science de s'approcher, quitte à ne jamais l'atteindre, des lois profondes censées régir l'univers en-soi, le débat est beaucoup plus difficile. Notons d'abord que, lorsque nous parlons de science ici, nous convenons d'évacuer la question particulière des mathématiques. Plus exactement, nous ne prétendons pas que celles-ci représentent un langage privilégié pour accéder aux lois de l'univers. Bornons nous à voir en elles un outil générationnel puissant, qui associé à l'informatique aujourd'hui, permet de produire des structures nouvelles en générant des hypothèses à partir des anciennes, en les testant et en recommençant - un peu comme le termite construit sa termitière en ajoutant une boulette de terre à celle de son prédécesseur, guidé par les traces qu'a laissées ce dernier.

Ainsi comprise, il est indéniable que la science permet de construire tout un monde artificiel qui semble tenir debout, comme d'ailleurs le fait la termitière à plus petite échelle. Nous pouvons donc supposer que ce monde artificiel est, jusqu'à nouvel ordre, compatible avec les supposées lois de l'univers. On peut aller plus loin en disant que, pour nous, il en dessine d'une certaine façon  la marque en creux. Tant que, répondant à l'invention scientifique, le monde créé par l'homme ne s'écroulera pas, il ne faut donc pas se poser, c'est le cas de le dire, de questions métaphysiques, mais continuer à inventer, tester, intégrer les nouveaux acquis et s'étendre dans les filières qui résistent à l'épreuve des faits.

L'homme voit le monde à travers les moyens que lui fournit son corps et les instruments prolongeant l'action de celui-ci. La science est un processus évacuant le plus possible les différences d'appréciations subjectives entre individus et groupes sociaux, pour établir un corpus de connaissances valables, autant que possible et à un moment donné, pour tous les hommes. Mais ce corpus est lié aux capacités du corps humain. Les méta-représentations les plus complexes atteignent vite aux limites de capacité du cerveau des théoriciens. Appliquées à des aspects de l'univers révélés par l'expérimentation moderne, qui sont de plus en plus loin des données immédiates de l'expérience, elles semblent ne plus pouvoir progresser, même au sein de cerveaux mis en réseau et relayées par les moyens de l'informatique classique.

Mais si on dit cela, on oublie précisément la spécificité du développement évolutionnaire, qui est constructiviste, et que vont bientôt relayer puissamment les réseaux d'agents intelligents artificiels auto-adaptatifs, dont rien (sauf les préjugés éventuels des comités d'archéo-éthique) ne devrait limiter les possibilités d'invention par petits pas. Ni les termites ni les fourmis n'ont à leur disposition (pour le moment, et en attendant que quelques chercheurs audacieux les connectent à des systèmes d'IA évolutionnaire) d'outils leur permettant de développer leurs nids par d'autres techniques que celles génétiquement acquises. Ce n'est plus le cas pour les hommes, depuis disons quelques années. Si tout se passe bien, l'invention humaine, appuyée sur celle des systèmes d'IA évolutionnaires, devrait pouvoir explorer l'univers tous azimuts, y compris dans des dimensions que nous ne soupçonnons pas encore.

Les hypothèses restent permises. En voici trois, relatives à l'avenir de la science et consécutivement l'avenir de l'humanité :

  • une nouvelle mutation fait apparaître dans le cerveau humain une organisation neuronale innovante nous permettant de comprendre ce qui jusqu'ici nous échappe dans la logique des faits observés ou de leur traitement mathématique. Ceci paraît improbable dans l'immédiat (sauf éventuelles manipulations génétiques, ou symbioses entre circuits neuronaux et circuits électroniques), mais n'est pas à exclure. D'où l'importance à attacher à la survenance dans notre descendance de "mutants" hyper-doués.
     

  • L'observation scientifique expérimentale et la théorie continuent à évoluer ensemble, comme ce fut le cas jusqu'à présent, et vaille que vaille. Certaines limites resteront infranchissables, d'autres non. C'est l'hypothèse la plus probable, mais la moins excitante.
     

  • La troisième hypothèse, à la fois probable et excitante, est celle à laquelle nous nous rallions. Dans un futur plus ou moins proche, l'humanité sera capable de générer des robots dotés de cerveaux artificiels qui apprendront seuls à se débrouiller dans l'univers(1). En élargissant de plus en plus le champ de la tutelle et des prescriptions scientifiques des humains, et à force de reconfigurer leurs composants et leurs concepts au contact de l'univers, ces robots pourraient élaborer des modèles de celui-ci s'approchant progressivement de l'une ou de plusieurs des logiques encore inconnues de ce dernier. Cette perspective serait d'autant plus intéressante que, contrairement aux hommes, ces robots seront de moins en moins liés aux contraintes de vie et de survie de l'humanité, de plus en plus aptes à s'adapter à d'autres mondes et à d'autres acteurs, et finalement de plus en plus aptes à favoriser l'apparition de formes d'univers jusqu'ici pour nous inimaginables. Il resterait évidemment aux hommes à comprendre leurs messages.

Si ceci était vrai, il y aurait alors un bel avenir pour la science et les scientifiques, sur la terre comme ailleurs (y compris bien entendu pour les intelligences artificielles).

(1) Ceci impliquant aussi que l'homme aura su trouver notamment comment donner au robot les moyens de se régénérer, y compris en énergie. Remonter d'où l'on vient

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© Automates Intelligents 2001

 

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