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Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
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La guerre mondiale du cerveau. Riposte américaine
Human Brain Project, un grand projet européen sur le cerveau humain
Relancer la coopération scientifique entre la France et l'Afrique

23 Juillet 2002
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Les super-intelligences,
ou intelligences augmentées
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La croissance exponentielle des moyens de calcul, vulgarisée par la loi dite de Moore, a depuis longtemps été admise par l'opinion publique. Lorsque le silicium aura épuisé ses mérites, nul ne doute que d'autres technologies plus puissantes prendront le relais. Mais seuls les informaticiens se sentaient jusqu'alors concernés par ce phénomène, dont peu d'entre nous pensaient qu'il puisse toucher directement leur vie quotidienne. C'est le mérite de Ray Kurzweil (1) et de Hans Moravec (2), d'avoir montré que la loi de Moore est l'arbre cachant la forêt d'une évolution beaucoup plus générale, touchant toutes les technologies et, par conséquent, toutes les sciences et leurs applications.

La croissance exponentielle

Selon leurs analyses, nous nous trouvons actuellement dans la partie rapidement ascendante d'une courbe de développement exponentielle intéressant la puissance des moyens technologiques mis à disposition de la recherche et de l'innovation. Quels que soient les unités par lesquelles on l'exprime et les domaines concernés, cette croissance de plus en plus accélérée annoncerait un changement de paradigme dans l'évolution de la vie sur terre, changement aussi important que celui marqué par l'apparition du langage chez les hominiens. Il s'agirait d'une "évolution (sinon d'une révolution) dans l'évolution" qui devrait se traduire dans quelques dizaines d'années par l'apparition de "machines conscientes" représentant un potentiel d'intelligence et de connaissances au moins aussi grand que ne l'est à ce jour celui de l'humanité toute entière. Les hommes associés à ces systèmes constitueraient de super-intelligences capables d'entreprendre, pour la fin du 21e siècle et le début du suivant, dans le cadre d'un renouvellement complet des connaissances scientifiques actuelles, une transformation de plus en plus approfondie de notre planète et de son environnement cosmologique.

Ray Kurzweil propose pour justifier ces prévisions quelques "lois" ou règles qui ont l'intérêt de regrouper de façon cohérente des faits d'observations globalement indiscutables, à quelques détails près, et que chacun peut constater comme lui. Chaque technologie se développe selon une courbe en S : sa croissance commence lentement et imperceptiblement, puis s'accélère brutalement jusqu'à atteindre des limites se traduisant par un palier. Mais alors une autre technologie prend le relais et le phénomène d'ensemble se poursuit, toujours sur un rythme accéléré. De telles courbes de croissance, outre le domaine des composants électroniques et plus généralement des capacités de traitement des ordinateurs ou des réseaux, se retrouvent dans tous les domaines voisins : la course à la miniaturisation et aux nanotechnologies, l'amélioration permanente des techniques de séquençage du génome, de protéomique, d'exploration fonctionnelle du cerveau, etc. Fait essentiel, la croissance des possibilités des outils s'accompagne du fait de l'industrialisation et de l'automatisation des processus de production, d'une baisse elle-même accélérée des coûts d'acquisition des ressources.

Logiquement, Ray Kurzweil nous propose une autre loi de même nature pour mesurer les retombées de toutes ces technologies en croissance exponentielle sur l'approfondissement des connaissances. C'est la loi dite des "retours accélérés". Tout progrès dans un domaine produit des progrès en retour dans de nombreux autres domaines, le tout à nouveau selon une courbe d'accélération exponentielle. C'est ainsi que les moyens de calcul ou d'observation constamment améliorés permettent de mieux analyser les phénomènes biologiques, mentaux ou sociaux. Il devient possible alors de les simuler de façon de plus en plus fidèle, ce qui induit de nouvelles perspectives d'analyse pour lesquelles on utilisera des outils dont l'augmentation de capacité se sera considérablement accrue entre temps. Un cercle vertueux s'engage alors, prenant la forme d'un recyclage non seulement de toutes les connaissances mais de tous les éléments du réel à portée des organisations super-intelligentes responsables de cette évolution.

L'importance de bonnes prévisions

Selon nous, le premier mérite de Ray Kurzweil, partagé avec Hans Moravec, est d'avoir observé et calculé les faits lui permettant de formuler de telles lois, et d'avoir insisté sur la nécessité de reconsidérer radicalement le travail du prévisionniste. Jusqu'ici, les prospectivistes et autres futurologues se voulant sérieux, c'est-à-dire refusant les pièges d'un excès d'imagination, privilégiaient des courbes de développement linéaires dont les conséquences se révèlent dramatiques, car responsables des impasses dans lesquelles peuvent s'enfermer, faute de perspectives et d'ambitions, les sociétés humaines. Les phénomènes susceptibles d'être positifs, intéressant l'évolution de notre évolution, sont loins d'être vus par ceux qui ont le pouvoir de décision. Faut-il dire que tous les efforts sont faits pour maintenir des orientations et des positions acquises héritées du passé, qui ne correspondant plus aux possibilités offertes par les sciences et les technologies.... C'est alors l'humanité toute entière, y compris les populations des grands pays développés, qui s'engage dans des impasses.

Aux Etats-Unis, les experts en prévision ont commencé à comprendre les avertissements de Kurzweil et Moravec. De nombreux cercles économiques et stratégiques anticipent déjà les conséquences de l'émergence de futures intelligences, artificielles ou associées à celles des hommes. Un récent rapport de la National Sciences Foundation prescrit même au gouvernement un vaste programme d'investissement dans les technologies susceptibles d'augmenter l'intelligence humaine (voir notre rubrique Actualité). Ce n'est malheureusement pas le cas en France, ni même en Europe.

Le second mérite de Ray Kurzweil et de Hans Moravec est d'avoir tiré les conclusions qui s'imposent, selon eux, et si leurs prémisses sont exactes, à la réflexion scientifique et politique générale. On peut résumer ces conclusions d'une façon simple: les super-intelligences associant l'homme et les technologies sont déjà en cours d'émergence. Elles changeront la face de l'évolution terrestre dans les prochaines années - sans préjudice de ce qui pourra se passer dans un siècle ou deux.

L'émergence des super-intelligences

Kurzweil a peut-être eu tort de consacrer de longs développements à des perspectives certes spectaculaires mais qui relèvent sans doute encore d'un futur à 50 ans et plus, telles que le téléchargement du contenu d'un cerveau humain dans une machine. Il lui suffisait d'envisager ce qui sera déjà en soi une révolution d'ampleur considérable : la construction de systèmes conscients et intelligents - systèmes auxquels ces hommes pourront d'ailleurs, nous l'avons indiqué, s'associer symbiotiquement de façon plus ou moins étendue.

Ceci étant, il ne faut pas se faire d'illusions : de telles perspectives, même moins ambitieuses que le téléchargement et la télétransportation des hommes, suffisent déjà à déchaîner contre Kurzweil et ses collègues toutes les oppositions imaginables. Ces oppositions, pensons-nous, ne tiennent pas. On s'aperçoit, en lisant les critiques, que les objections se voulant scientifiques faites à Kurzweil et à Moravec ignorent ou ne veulent pas voir ce que font déjà de nombreux scientifiques dans de nombreux laboratoires. Elles reposent le plus souvent sur des a priori relatifs aux limites prétendues des machines et des technologies. Elles découlent de l'incapacité où sont certains esprits de s'arracher aux méthodes linéaires d'extrapolation du présent vers le futur. Mais d'autres objections sont plus inquiétantes, quand elles suscitent des réactions éventuellement violentes, car elles ne relèvent plus de l'approche scientifique mais de préjugés dogmatiques ou philosophiques avec lesquels il devient difficile d'argumenter.

Pour notre part, nous pensons qu'il faut, plutôt que s'acharner à vouloir mettre Kurzweil et Moravec en difficulté, étudier les perspectives qu'ils nous proposent et faire ce qu'il est possible de faire dès maintenant pour les concrétiser - ce qui suppose, vu l'état de développement des sciences et des technologies en Europe, un effort important de rattrapage du retard toujours plus grand qui nous sépare des Etats-Unis.

Comprendre ce que signifie cette marche vers de super-intelligences à échéance de quelques dizaines d'années, admettre son caractère inexorable (sauf accidents toujours possible, dus notamment à la bêtise humaine), devrait donc constituer un objectif de civilisation transcendant tous les autres. Il faudrait orienter dès maintenant en ce sens le fonctionnement des sociétés humaines, dans le cadre d'une priorité scientifique et politique majeure.

Que faire ?

La première chose à faire, nous semble-t-il, concerne la communauté de l'Intelligence Artificielle (IA), qui devraient se réveiller, à l'exemple des Kurzweil, Moravec et Minsky (3). Pour concrétiser cela, Kurzweil propose de remplacer le vieux terme d'Intelligence Artificielle par celui d'Intelligence Augmentée ou Intelligence  Accélérée. Ces expressions ont l'avantage de ne plus établir de barrière entre une intelligence humaine et une intelligence artificielle, mais d'anticiper la fusion des deux dans la super-intelligence annoncée.  Il est temps en tous cas de cesser les anciennes querelles entre écoles de l'IA et de s'unir pour des chemins de développement qui s'annoncent glorieux. Ces dernières années, on avait beaucoup disserté sur l'opposition entre la vieille IA, réputée avoir échoué par excès d'ambition et manque de moyens de calcul, face à la nouvelle IA évolutionnaire. Si l'approche évolutionnaire conserve tous ses mérites pour faire apparaître notamment du complexe par appel à des règles computationnelles simples évoluant en concurrence darwinienne, l'ancienne IA, partant de l'analyse et de la modélisation du vivant, retrouve avec les puissants moyens de calcul aujourd'hui disponibles toutes ses perspectives. L'exemple récent de la synthèse, si elle est confirmée, d'un vrai-faux virus de la poliomyélite (voir notre rubrique Actualité) montre la voie, amplement développée par Ray Kurzweil : scanner puis numériser le vivant afin d'en recréer des équivalents artificiels susceptibles de s'interfacer avec ce même vivant.

La seconde urgence, que nous avons ici souvent évoquée, consiste à sortir des spécialités disciplinaires (l'IA , la robotique, l'informatique, la physique des composants et des nanocomposants, la biologie, la neurologie, les sciences sociales, etc.) pour aborder des projets intégrés. Ce sont des systèmes super-intelligents qu'il faudra réaliser. Ceci veut dire qu'il ne s'agira pas seulement de logiciels ou robots, en réseaux ou non, mais aussi de corps vivants et d'esprits vivants s'interfaçant momentanément ou durablement avec les artefacts. On ne pourra pas progresser sans la mise en place de projets globaux réunissant des spécialistes des diverses disciplines - dont la plupart seront à former pour les ouvrir aux connaissances et méthodologies qu'ils n'ont pas encore. Un de nos collègues, dont nous avons souvent parlé ici, Alain Cardon, propose un projet de conscience artificielle "incorporé" permettant de faire travailler les représentants de nombreuses disciplines convergentes. Mais ce projet, malheureusement, n'a pas encore retenu l'attention d'éventuels développeurs.

Une troisième urgence, tout aussi excitante pour l'esprit, concerne la nécessité de commencer à étudier l'impact qu'auront les recherches précédentes sur celles-intéressant la physique des hautes énergies, la mécanique quantique et la cosmologie. Nous avons évoqué les travaux de Johnjoe Mac Fadden dans le domaine de la biologie quantique. L'ouvrage de Hans Moravec, Robot (voir notre analyse) montre de façon encore plus systématique ce qui pourra être fait. On sait que les travaux relatifs à ces sciences ne progressent que lentement, pour des raisons diverses. Tout semble laisser penser cependant que nous pourrions être à la veille de bouleversements profonds, entraînant des répercussions théoriques et pratiques sur nos conceptions du temps et de l'espace, aussi importantes sinon plus que celles introduites au début du siècle dernier par Einstein et l'école de Copenhague. La "demande" représentée par la construction de super-intelligences sera la meilleure incitation pour la nécessaire relance des recherches dans ces domaines fondamentaux - comme sans doute la meilleure justification pour des investissements lourds comme le sont les grands accélérateurs.

Le rôle du politique

Reste un dernier volet, celui du politique. Il faut l'aborder à la fois sous l'angle économique et sous l'angle des idées et programmes.

Au plan économique, la mise au point de super-intelligences, comme les recherches en amont nécessaires, supposeront de l'argent et beaucoup de matière grise. L'état de pauvreté dont souffrent actuellement les sciences et les industries s'intéressant à ces questions est dramatique. Or nos sociétés, nous l'avons vu, dépensent des sommes considérables pour traiter des problèmes d'adaptation hérités des siècles derniers (les productions agricoles et industrielles obsolètes, les maux humains liés au chômage et à la paupérisation du tiers-monde, la dégradation constante de l'environnement, la lutte contre un terrorisme se développant peut-être à grande échelle) sans voir qu'un transfert, fut-il partiel, de ces sommes vers la mise au point de super-intelligences entraînerait des retombées économiques considérables, dont l'humanité entière pourrait bénéficier rapidement (par exemple en matière de nouvelles énergies, de technologies moins destructives, d'éducation et de santé, sans parler d'une relance sans doute massive de l'emploi). Il faut en prendre conscience et l'inscrire dans les politiques publiques et des grandes firmes.

Au plan des idées et des programmes enfin, de telles perspectives devraient dès maintenant être présentées aux populations comme des issues majeures. Sans préparation, le citoyen risque d'être mis (ou de se mettre) à l'écart de la compréhension d'un nouveau monde qui s'esquisse. Les gouvernants ont une responsabilité essentielle dans cette perspective. Mais le fait d'un Georges Bush qui polarise les perspectives technologiques sur l'objectif de la seule lutte contre le Mal, ou celui de Chefs d'Etat européens n'ouvrant aucune fenêtre scientifique d'importance à leurs populations, montrent que les hommes politiques occidentaux ont encore tout à apprendre. Et quelle est la place des pays du Tiers-Monde dans ce paysage ?

Nous pensons à tort ou à raison que notre revue, appuyée sur ceux de ses lecteurs qui partagent de telles idées, pourrait avoir un rôle à jouer pour changer les états d'esprit. Il s'agirait d'un rôle sans doute mineur, sinon infime, mais chacun sait que si les systèmes chaotiques (tels que notre civilisation) sont imprévisibles, ils peuvent aussi être sensibles à de faibles modifications, pourvues que celles-ci soient convenablement amplifiées.

Pour commencer, nous proposons l'ouverture d'un dossier consacré aux super-intelligences, qui commencera par la présentation et la discussion des thèses des auteurs déjà cités.

Notes
(1) Ray Kurzweil. Site personnel : http://www.kurzweilai.net/
(2) Hans Moravec. Site personnel : http://www.frc.ri.cmu.edu/~hpm/
Voir aussi Interview (Nov 1998) http://www.robotbooks.com/Moravec.htm
(3) Marvin Minsky. Page personnelle : http://web.media.mit.edu/~minsky/


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© Automates Intelligents 2002

 

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