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Intelligents s'enrichit du logiciel
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La
croissance exponentielle des moyens de calcul, vulgarisée par
la loi dite de Moore, a depuis longtemps été admise
par l'opinion publique. Lorsque le silicium aura épuisé
ses mérites, nul ne doute que d'autres technologies plus puissantes
prendront le relais. Mais seuls les informaticiens se sentaient jusqu'alors
concernés par ce phénomène, dont peu d'entre
nous pensaient qu'il puisse toucher directement leur vie quotidienne.
C'est le mérite de Ray Kurzweil (1) et de Hans Moravec (2),
d'avoir montré que la loi de Moore est l'arbre cachant la forêt
d'une évolution beaucoup plus générale, touchant
toutes les technologies et, par conséquent, toutes les sciences
et leurs applications.
La
croissance exponentielle
Selon leurs
analyses, nous nous trouvons actuellement dans la partie rapidement
ascendante d'une courbe de développement exponentielle intéressant
la puissance des moyens technologiques mis à disposition
de la recherche et de l'innovation. Quels que soient les unités
par lesquelles on l'exprime et les domaines concernés, cette
croissance de plus en plus accélérée annoncerait
un changement de paradigme dans l'évolution de la vie sur
terre, changement aussi important que celui marqué par l'apparition
du langage chez les hominiens. Il s'agirait d'une "évolution
(sinon d'une révolution) dans l'évolution" qui devrait
se traduire dans quelques dizaines d'années par l'apparition
de "machines conscientes" représentant un potentiel d'intelligence
et de connaissances au moins aussi grand que ne l'est à ce
jour celui de l'humanité toute entière. Les hommes
associés à ces systèmes constitueraient de
super-intelligences capables d'entreprendre, pour la fin du 21e
siècle et le début du suivant, dans le cadre d'un
renouvellement complet des connaissances scientifiques actuelles,
une transformation de plus en plus approfondie de notre planète
et de son environnement cosmologique.
Ray Kurzweil
propose pour justifier ces prévisions quelques "lois" ou
règles qui ont l'intérêt de regrouper de façon
cohérente des faits d'observations globalement indiscutables,
à quelques détails près, et que chacun peut
constater comme lui. Chaque technologie se développe selon
une courbe en S : sa croissance commence lentement et imperceptiblement,
puis s'accélère brutalement jusqu'à atteindre
des limites se traduisant par un palier. Mais alors une autre technologie
prend le relais et le phénomène d'ensemble se poursuit,
toujours sur un rythme accéléré. De telles
courbes de croissance, outre le domaine des composants électroniques
et plus généralement des capacités de traitement
des ordinateurs ou des réseaux, se retrouvent dans tous les
domaines voisins : la course à la miniaturisation et aux
nanotechnologies, l'amélioration permanente des techniques
de séquençage du génome, de protéomique,
d'exploration fonctionnelle du cerveau, etc. Fait essentiel, la
croissance des possibilités des outils s'accompagne du fait
de l'industrialisation et de l'automatisation des processus de production,
d'une baisse elle-même accélérée des
coûts d'acquisition des ressources.
Logiquement,
Ray Kurzweil nous propose une autre loi de même nature pour
mesurer les retombées de toutes ces technologies en croissance
exponentielle sur l'approfondissement des connaissances. C'est la
loi dite des "retours accélérés". Tout progrès
dans un domaine produit des progrès en retour dans de nombreux
autres domaines, le tout à nouveau selon une courbe d'accélération
exponentielle. C'est ainsi que les moyens de calcul ou d'observation
constamment améliorés permettent de mieux analyser
les phénomènes biologiques, mentaux ou sociaux. Il
devient possible alors de les simuler de façon de plus en
plus fidèle, ce qui induit de nouvelles perspectives d'analyse
pour lesquelles on utilisera des outils dont l'augmentation de capacité
se sera considérablement accrue entre temps. Un cercle vertueux
s'engage alors, prenant la forme d'un recyclage non seulement de
toutes les connaissances mais de tous les éléments
du réel à portée des organisations super-intelligentes
responsables de cette évolution.
L'importance
de bonnes prévisions
Selon nous,
le premier mérite de Ray Kurzweil, partagé avec Hans
Moravec, est d'avoir observé et calculé les faits
lui permettant de formuler de telles lois, et d'avoir insisté
sur la nécessité de reconsidérer radicalement
le travail du prévisionniste. Jusqu'ici, les prospectivistes
et autres futurologues se voulant sérieux, c'est-à-dire
refusant les pièges d'un excès d'imagination, privilégiaient
des courbes de développement linéaires dont les conséquences
se révèlent dramatiques, car responsables des impasses
dans lesquelles peuvent s'enfermer, faute de perspectives et d'ambitions,
les sociétés humaines. Les phénomènes
susceptibles d'être positifs, intéressant l'évolution
de notre évolution, sont loins d'être vus par ceux
qui ont le pouvoir de décision. Faut-il dire que tous les
efforts sont faits pour maintenir des orientations et des positions
acquises héritées du passé, qui ne correspondant
plus aux possibilités offertes par les sciences et les technologies....
C'est alors l'humanité toute entière, y compris les
populations des grands pays développés, qui s'engage
dans des impasses.
Aux Etats-Unis,
les experts en prévision ont commencé à comprendre
les avertissements de Kurzweil et Moravec. De nombreux cercles économiques
et stratégiques anticipent déjà les conséquences
de l'émergence de futures intelligences, artificielles ou
associées à celles des hommes. Un récent rapport
de la National Sciences Foundation prescrit même au gouvernement
un vaste programme d'investissement dans les technologies susceptibles
d'augmenter l'intelligence humaine (voir
notre rubrique Actualité). Ce n'est malheureusement pas
le cas en France, ni même en Europe.
Le second mérite
de Ray Kurzweil et de Hans Moravec est d'avoir tiré les conclusions
qui s'imposent, selon eux, et si leurs prémisses sont exactes,
à la réflexion scientifique et politique générale.
On peut résumer ces conclusions d'une façon simple:
les super-intelligences associant l'homme et les technologies sont
déjà en cours d'émergence. Elles changeront
la face de l'évolution terrestre dans les prochaines années
- sans préjudice de ce qui pourra se passer dans un siècle
ou deux.
L'émergence
des super-intelligences
Kurzweil a
peut-être eu tort de consacrer de longs développements
à des perspectives certes spectaculaires mais qui relèvent
sans doute encore d'un futur à 50 ans et plus, telles que
le téléchargement du contenu d'un cerveau humain dans
une machine. Il lui suffisait d'envisager ce qui sera déjà
en soi une révolution d'ampleur considérable : la
construction de systèmes conscients et intelligents - systèmes
auxquels ces hommes pourront d'ailleurs, nous l'avons indiqué,
s'associer symbiotiquement de façon plus ou moins étendue.
Ceci étant,
il ne faut pas se faire d'illusions : de telles perspectives, même
moins ambitieuses que le téléchargement et la télétransportation
des hommes, suffisent déjà à déchaîner
contre Kurzweil et ses collègues toutes les oppositions imaginables.
Ces oppositions, pensons-nous, ne tiennent pas. On s'aperçoit,
en lisant les critiques, que les objections se voulant scientifiques
faites à Kurzweil et à Moravec ignorent ou ne veulent
pas voir ce que font déjà de nombreux scientifiques
dans de nombreux laboratoires. Elles reposent le plus souvent sur
des a priori relatifs aux limites prétendues des machines
et des technologies. Elles découlent de l'incapacité
où sont certains esprits de s'arracher aux méthodes
linéaires d'extrapolation du présent vers le futur.
Mais d'autres objections sont plus inquiétantes, quand elles
suscitent des réactions éventuellement violentes,
car elles ne relèvent plus de l'approche scientifique mais
de préjugés dogmatiques ou philosophiques avec lesquels
il devient difficile d'argumenter.
Pour notre
part, nous pensons qu'il faut, plutôt que s'acharner à
vouloir mettre Kurzweil et Moravec en difficulté, étudier
les perspectives qu'ils nous proposent et faire ce qu'il est possible
de faire dès maintenant pour les concrétiser - ce
qui suppose, vu l'état de développement des sciences
et des technologies en Europe, un effort important de rattrapage
du retard toujours plus grand qui nous sépare des Etats-Unis.
Comprendre
ce que signifie cette marche vers de super-intelligences à
échéance de quelques dizaines d'années, admettre
son caractère inexorable (sauf accidents toujours possible,
dus notamment à la bêtise humaine), devrait donc constituer
un objectif de civilisation transcendant tous les autres. Il faudrait
orienter dès maintenant en ce sens le fonctionnement des
sociétés humaines, dans le cadre d'une priorité
scientifique et politique majeure.
Que
faire ?
La première
chose à faire, nous semble-t-il, concerne la communauté
de l'Intelligence Artificielle (IA), qui devraient se réveiller,
à l'exemple des Kurzweil, Moravec et Minsky (3). Pour concrétiser
cela, Kurzweil propose de remplacer le vieux terme d'Intelligence
Artificielle par celui d'Intelligence Augmentée ou Intelligence
Accélérée. Ces expressions ont l'avantage
de ne plus établir de barrière entre une intelligence
humaine et une intelligence artificielle, mais d'anticiper la fusion
des deux dans la super-intelligence annoncée. Il est
temps en tous cas de cesser les anciennes querelles entre écoles
de l'IA et de s'unir pour des chemins de développement qui
s'annoncent glorieux. Ces dernières années, on avait
beaucoup disserté sur l'opposition entre la vieille IA, réputée
avoir échoué par excès d'ambition et manque
de moyens de calcul, face à la nouvelle IA évolutionnaire.
Si l'approche évolutionnaire conserve tous ses mérites
pour faire apparaître notamment du complexe par appel à
des règles computationnelles simples évoluant en concurrence
darwinienne, l'ancienne IA, partant de l'analyse et de la modélisation
du vivant, retrouve avec les puissants moyens de calcul aujourd'hui
disponibles toutes ses perspectives. L'exemple récent de
la synthèse, si elle est confirmée, d'un vrai-faux
virus de la poliomyélite (voir
notre rubrique Actualité) montre la voie, amplement développée
par Ray Kurzweil : scanner puis numériser le vivant afin
d'en recréer des équivalents artificiels susceptibles
de s'interfacer avec ce même vivant.
La seconde
urgence, que nous avons ici souvent évoquée, consiste
à sortir des spécialités disciplinaires (l'IA
, la robotique, l'informatique, la physique des composants et des
nanocomposants, la biologie, la neurologie, les sciences sociales,
etc.) pour aborder des projets intégrés. Ce sont des
systèmes super-intelligents qu'il faudra réaliser.
Ceci veut dire qu'il ne s'agira pas seulement de logiciels ou robots,
en réseaux ou non, mais aussi de corps vivants et d'esprits
vivants s'interfaçant momentanément ou durablement
avec les artefacts. On ne pourra pas progresser sans la mise en
place de projets globaux réunissant des spécialistes
des diverses disciplines - dont la plupart seront à former
pour les ouvrir aux connaissances et méthodologies qu'ils
n'ont pas encore. Un de nos collègues, dont nous avons souvent
parlé ici, Alain Cardon, propose un projet de conscience
artificielle "incorporé" permettant de faire travailler les
représentants de nombreuses disciplines convergentes. Mais
ce projet, malheureusement, n'a pas encore retenu l'attention d'éventuels
développeurs.
Une troisième
urgence, tout aussi excitante pour l'esprit, concerne la nécessité
de commencer à étudier l'impact qu'auront les recherches
précédentes sur celles-intéressant la physique
des hautes énergies, la mécanique quantique et la
cosmologie. Nous avons évoqué les travaux
de Johnjoe Mac Fadden dans le domaine de la biologie quantique.
L'ouvrage de Hans Moravec, Robot (voir
notre analyse) montre de façon encore plus systématique
ce qui pourra être fait. On sait que les travaux relatifs
à ces sciences ne progressent que lentement, pour des raisons
diverses. Tout semble laisser penser cependant que nous pourrions
être à la veille de bouleversements profonds, entraînant
des répercussions théoriques et pratiques sur nos
conceptions du temps et de l'espace, aussi importantes sinon plus
que celles introduites au début du siècle dernier
par Einstein et l'école de Copenhague. La "demande" représentée
par la construction de super-intelligences sera la meilleure incitation
pour la nécessaire relance des recherches dans ces domaines
fondamentaux - comme sans doute la meilleure justification pour
des investissements lourds comme le sont les grands accélérateurs.
Le
rôle du politique
Reste un dernier
volet, celui du politique. Il faut l'aborder à la fois sous
l'angle économique et sous l'angle des idées et programmes.
Au plan économique,
la mise au point de super-intelligences, comme les recherches en
amont nécessaires, supposeront de l'argent et beaucoup de
matière grise. L'état de pauvreté dont souffrent
actuellement les sciences et les industries s'intéressant
à ces questions est dramatique. Or nos sociétés,
nous l'avons vu, dépensent des sommes considérables
pour traiter des problèmes d'adaptation hérités
des siècles derniers (les productions agricoles et industrielles
obsolètes, les maux humains liés au chômage
et à la paupérisation du tiers-monde, la dégradation
constante de l'environnement, la lutte contre un terrorisme se développant
peut-être à grande échelle) sans voir qu'un
transfert, fut-il partiel, de ces sommes vers la mise au point de
super-intelligences entraînerait des retombées économiques
considérables, dont l'humanité entière pourrait
bénéficier rapidement (par exemple en matière
de nouvelles énergies, de technologies moins destructives,
d'éducation et de santé, sans parler d'une relance
sans doute massive de l'emploi). Il faut en prendre conscience et
l'inscrire dans les politiques publiques et des grandes firmes.
Au plan des
idées et des programmes enfin, de telles perspectives devraient
dès maintenant être présentées aux populations
comme des issues majeures. Sans préparation, le citoyen risque
d'être mis (ou de se mettre) à l'écart de la
compréhension d'un nouveau monde qui s'esquisse. Les gouvernants
ont une responsabilité essentielle dans cette perspective.
Mais le fait d'un Georges Bush qui polarise les perspectives technologiques
sur l'objectif de la seule lutte contre le Mal, ou celui de Chefs
d'Etat européens n'ouvrant aucune fenêtre scientifique
d'importance à leurs populations, montrent que les hommes
politiques occidentaux ont encore tout à apprendre. Et quelle
est la place des pays du Tiers-Monde dans ce paysage ?
Nous pensons
à tort ou à raison que notre revue, appuyée
sur ceux de ses lecteurs qui partagent de telles idées, pourrait
avoir un rôle à jouer pour changer les états
d'esprit. Il s'agirait d'un rôle sans doute mineur, sinon
infime, mais chacun sait que si les systèmes chaotiques (tels
que notre civilisation) sont imprévisibles, ils peuvent aussi
être sensibles à de faibles modifications, pourvues
que celles-ci soient convenablement amplifiées.
Pour commencer,
nous proposons l'ouverture d'un dossier consacré aux super-intelligences,
qui commencera par la présentation et la discussion des thèses
des auteurs déjà cités.