Les
paléontologues, sinon le grand public, n'ignorent pas Simon
Conway Morris, distingué professeur de Paléobiologie
Evolutionnaire à l'Université de Cambridge. Il s'est
fait connaître dans les dernières années du 20e
siècle par sa controverse avec Stephen Jay Gould, à
propos de l'interprétation de la fameuse explosion Cambrienne.
Pour Gould, l'apparition brutale de toutes ces espèces bizarres,
comme leur extinction aussi brutale, à l'exception de quelques
lignées, signifie que les formes de vie actuelles, y compris
l'espèce humaine et son intelligence, ont découlé
d'une évolution tout à fait fortuite. "Remonter la bande
magnétique du temps jusqu'aux origines, et laissez là
tourner à nouveau. L'évolution aurait pu être
toute différente. La vie n'évolue pas selon une direction
définie. Elle ne poursuit aucune finalité préétablie".
Ce point de vue est généralement considéré
comme celui de l'athéisme en science. On peut en déduire
que l'intelligence humaine, qui aurait pu ne pas apparaître,
est sans doute un phénomène unique dans l'univers.
Simon Conway Morris, au contraire, dans divers articles couronnés
par la publication de son livre The crucible creation. The Burgess
shale and the rise of animals (Oxford University Press, 1999)
affirme que l'évolution, aussi complexe et aléatoire
qu'elle puisse apparaître, a obéi à des contraintes
sous-jacentes faisant qu'à quelques nuances près,
elle ne pouvait être différente de ce qu'elle a été.
Certains ont vu là une thèse visant à réhabiliter
le finalisme et donc une vision "religieuse" et droitière
de l'évolution.
Nous ne connaissons pas assez les opinions philosophiques de Simon
Conway Morris pour juger si celles-ci influencent ou pas ses hypothèses
scientifiques. On peut penser que les deux point de vue, celui de
Gould et celui de Conway Morris, ne diffèrent que par l'échelle
de temps sur laquelle on mesure l'évolution. A très
long terme, c'est sans doute le hasard et la nécessité
qui décident des choix de la vie. A plus court terme, dans
chacune des directions choisies, des contraintes fortes limitent
les choix. Ainsi un végétal ne redeviendra jamais
un animal. Sur des temps cosmiques enfin, la question de la présence
ou de l'absence de règles sous-jacentes demeure non résolue.
Ainsi, dans notre univers, quel facteur est intervenu pour
privilégier la matière au détriment de l'anti-matière
? En tous cas, la démonstration que fait Simon Conway Morris
du caractère "universel" de la vie et même de l'intelligence
peut faire réfléchir. Cette démonstration est
illustréee par des exemples bien connus mais frappants de
convergence. Le problème intéresse particulièrement
les chercheurs en Intelligence Artificielle. Celle-ci constitue-t-elle
la suite improbable d'une intelligence humaine elle-même improbable,
ou vient-t-elle de beaucoup plus loin, de ces contraintes profondes
d'où est née la vie, contraintes qui pourraient se
retrouver partout dans le cosmos ?
Relance du débat : un article
dans le NewScientist
Sous le titre : We were meant to be, article publié
The NewScientist du 16 novembre 2002 que l'on pourrait traduire
librement par "Nous étions obligés d'être
ce que nous sommes", Simon Conway Morris veut relancer
le débat. L'argument évoqué n'est pas original.
C'est la convergence, propriété qu'ont des lignées
différentes d'adopter par évolution des solutions
semblables quand elles sont confrontées aux mêmes contraintes
: ainsi l'il ou l'aile se retrouvent sous des formes fonctionnellement
voisines chez les insectes, les oiseaux et les mammifères
(volants). Plus originale - encore que pas tout à fait neuve
- est l'idée d'appliquer ce principe de convergence à
l'intelligence, présentée comme une propriété
générale s'imposant à de très nombreuses
espèces arrivées à un certain stade de leur
évolution. Or, si l'intelligence s'impose sur Terre de façon
universelle ou presque (!), il n'y a pas de raisons de supposer
que sur d'autres planètes, abritant de la vie, elle n'apparaisse
pas aussi. Elle pourrait alors adopter une forme voisine de celle
de l'homo sapiens, mais aussi ressembler aux autres sortes d'intelligence
qui nous entourent et que nous n'avons pas su voir jusqu'à
présent . D'où l'intérêt de "ratisser
large" dans la recherche d'exobiologies intelligentes.
Pour Simon Conway Morris, c'est le besoin de coordonner les réponses
de l'espèce aux sollicitations de l'environnement par le
système nerveux des individus ou par l'organisation sociale
des groupes qui sont les contraintes générales imposant,
à un moment de l'évolution ou à un autre, le
recours à l'intelligence. Là encore, le propos a souvent
été tenu. Plus originales sont les voies que Simon
Conway Morris propose d'ouvrir pour justifier cette hypothèse.
Il nous dit par exemple que les insectes ont des cerveaux étonnamment
complexes et miniaturisés. Les cerveaux des poulpes, des
dauphins et des humains offrent d'énormes potentiels pour
résoudre les problèmes de survie, mais ceux des insectes
tout autant (ou presque). Les insectes construisent par ailleurs
des organismes collectifs ou super-organismes qui pourraient peut-être
se retrouver sous forme d'intelligence extra-terrestre sur d'autres
planètes.
Simon Conway Morris envisage même que sur Terre les insectes
pourraient un jour supplanter l'espèce humaine. Il suffirait
que pour diverses raisons n'ayant rien d'improbables, ils viennent
à grandir en taille jusqu'à atteindre celle des insectes
gigantesques du carbonifère. Sur le continent américain,
on s'inquiète actuellement de voir certaines espèces
de fourmis rousses constituer d'immenses réseaux coordonnés,
ayant perdu la propriété de s'attaquer d'un nid à
l'autre comme le font leurs congénères moins nuisibles.
Qu'arriverait-il si ces fourmis devenaient aussi grandes qu'un poulet
?
Quand l'intelligence évoluée émerge quelque
part, sur Terre ou sur d'autres planètes, elle modifie de
façon très semblable son environnement, et suit probablement
un rythme de développement convergent, aboutissant soit à
l'auto-destruction toujours possible, soit à des civilisations
plus ou moins cosmiques. Mais, contrairement à ce que l'on
pense parfois, l'évolution, sur Terre ou ailleurs, ne devrait
pas offrir à l'émergence de la vie et plus encore
à celle de l'intelligence une grande quantité de choix.
La plupart des combinaisons théoriquement possibles entre
composants pré-biotiques sont sans issues, nous affirme Simon
Conway Morris. Ceci peut expliquer que les planètes habitées
par des êtres intelligents soient rares et espacées
dans le cosmos. Rien pourtant n'interdirait de penser que, la convergence
aidant une nouvelle fois, les isolats intelligents épars
dans le cosmos ne puissent un jour communiquer par des hyper-espaces
qu'ils auraient découverts simultanément dans le substrat
du monde physique, un peu analogues aux " trous de ver " dont parlent
les cosmologistes.
Perspectives pour l'étude de l'intelligence
terrestre
Pour ce qui nous concerne, restons les pieds sur terre pour tirer
de ces propos deux conclusions déjà très excitantes
en tant que telles.
La première est qu'il faut étudier sans idées
préconçues les organisations biologiques différentes
des nôtres : bactéries, végétaux, insectes
et mammifères divers et variés. Nous y découvririons
peut-être alors des formes d'intelligence tout à fait
ignorées aujourd'hui, qui nous apprendraient beaucoup sur
le "mystère" de la vie et de l'évolution,
sur leur apparente orientation ou prédestination. Rappelons
à ce propos, sans y insister, les hypothèses faites
par JohnJoe Mac Fadden dans "Quantum Evolution, the new
Science of Life", ouvrage remarquable que nous avons présenté
il y a quelques mois (http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/mai/mcfadden.html).
On peut penser alors que la définition donnée par
Simon Conway Morris de l'intelligence est sans doute trop large.
A ce titre, seraient intelligents tous les systèmes un tant
soit peu organisés. Peut-être faudrait-il définir
l'intelligence autrement, par exemple au regard de la capacité
à survivre dans l'environnement et éliminer les rivaux.
Sous cet angle, les hommes, les insectes et les virus présenteraient
des formes d'intelligence différentes, mais aussi efficaces.
C'est d'ailleurs comme virus particulièrement intelligent
que le virus du sida est décrit dans les travaux de ceux
qui cherchent un vaccin contre lui. Beaucoup d'hommes, considérés
selon les mêmes critères, ne font pas toujours preuve
d'intelligence. Ceux qui refusent de changer et de s'adapter, sous
le prétexte qu'ils doivent continuer à agir comme
le faisaient leurs pères et grands-pères, deviennent
des candidats pour une disparition programmée.
- La deuxième conclusion est que si l'intelligence résulte
de processus convergents, l'intelligence artificielle des robots
évolutionnaires pourrait peut-être nous en apprendre
beaucoup plus que nous ne le croyons, non seulement sur la vie,
mais sur l'intelligence et la conscience considérées
comme des propriétés universelles du cosmos. Mais
pour cela, il faudrait que les humains renoncent à tenter
de construire des robots à leur image. La tendance actuelle
consistant à laisser les robots s'auto-complexifier eux-mêmes
afin de résoudre, avec des solutions à eux, le besoin
de se coordonner en réponse aux sollicitations de l'environnement,
offre des perspectives beaucoup plus fructueuses. Nous aurions alors
une autre forme d'intelligence, peut-être différente
de toutes celles déjà apparues sur terre, qu'il s'agisse
de celle des fourmis ou de celle de l'homme, qui nous ouvrirait
des fenêtres inattendues sur l'intelligence dans le cosmos.
Pour en savoir plus

Simon Conway Morris. Home page :
http://www.esc.cam.ac.uk/cgi-bin/data-scripts/staff-detail?user=sc113
;
Voir aussi Simon Conway Morris : http://www.peripatus.gen.nz/Books/SimConMor.html
Simon Conway Morris. The crucible creation. The Burgess shale
and the rise of animals. Oxford University Press, 1999
http://www.oup.co.uk/isbn/0-19-286202-2 ;
Voir aussi, concernant ce livre : http://www.joh.cam.ac.uk/Publications/Eagle99/Eagle99-Book5.html
Article : Conway versus Gould http://pub16.ezboard.com/frealismfreeforall.showMessage?topicID=355.topic
Simon Conway Morris prépare un nouveau livre, pour 2003:
Life's solution, inevitable humans in a lonely univers, Oxford
UP
© Automates Intelligents 2002