Le
présent numéro d'Automates Intelligents est largement
consacré à la pensée systémique (voir
notre interview
de Joël de Rosnay ainsi que son livre L'homme symbiotique,
édition 2001*) et au cerveau global (voir Principia
cybernetica project et Global
Brain Research Group). Pourquoi dire qu'il s'agit d'une question
essentielle aujourd'hui, et ceci d'abord en termes d'enjeu politique
?
Remontons en arrière. L'évolution semble montrer qu'une
capacité, survenue par hasard, au sein d'une espèce
vivante, prend racine et se maintient non pas parce qu'elle est bonne
en soi (ce qui ne veut rien dire d'ailleurs), mais parce qu'elle permet
à cette espèce de survivre. C'est ainsi que l'apparition
du langage chez l'homme, ayant entraîné le développement
cérébral et celui des sciences et techniques, n'était
pas meilleure en soi que l'émergence de la fonction chlorophyllienne
chez les végétaux. Mais elle a permis jusqu'à
ce jour la survie de l'espèce humaine dans sa sphère.
D'autres facultés ont permis à d'autres espèces,
ailleurs que dans le règne végétal, de survivre
parallèlement à l'espèce humaine, par exemple
l'utilisation des phéromones chez les fourmis et de l'acuité
sensorielle chez les rats.
Au sein d'une espèce, particulièrement d'une espèce
diversifiée comme l'espèce humaine, la compétition
entre sociétés différentes se pose également
en termes de survie, si du moins certaines sociétés
tendent à éliminer les autres.
Dans le cas de compétition entre sociétés humaines
différentes, les sociétés disposant des sciences
et techniques ont montré une plus grande capacité
à survivre et dominer que les autres.
Cet avantage va-t-il se poursuivre ? On peut envisager deux
risques nous incitant à en douter :
- les sciences et techniques mal maîtrisées pourraient
provoquer un méga-accident (par exemple un hiver nucléaire
ou un effondrement de l'éco-système),
- Des sociétés exclues du développement
et en proie à l'ubris suicidaire se saisiraient des sciences
et techniques dont elles disposent pour détruire les sociétés
dominantes.
Pour éviter ces deux risques, il faut se persuader que
les sciences et techniques seules ne suffisent pas (non plus que
l'antique appel à la conscience que l'on veut ajouter à
la science). Afin de survivre à moyen terme, les sociétés
scientifique et techniques doivent se doter d'un dispositif nouveau,
n'existant pas encore. On s'accorde pour nommer ce dispositif le
cerveau global (Global Brain).
Le cerveau global
Le développement cérébral et langagier des
hominiens leur a permis de faire face aux contraintes de leur survie
dans un environnement plus sélectif. Aujourd'hui, face à
un environnement encore plus complexe et évolutif, le développement
d'un cerveau global et de sociétés capables de l'utiliser
permettra-t-il à l'humanité, non seulement de survivre,
mais de continuer à évoluer dans des conditions améliorant
ses chances à long ou très long terme ?
Répondre à cette question nécessite de discuter
ce concept de cerveau global.
Appelons cerveau global la conjonction :
- d'une infrastructure de réseau aussi réticulaire
et décentralisée que possible.
- d'une pensée systémique/matricielle (et non analytique/linéaire
- Cf. l'interview
de Joël de Rosnay précité). Par pensée,
on désignera non-seulement la circulation des mèmes,
mais aussi leur création, au sein de cerveaux individuels
inventifs.
Réseau et pensée systémique sont inséparables.
Ils se développent et co-évoluent en symbiose. Le
web dit "semantic"
représente un premier pas dans cette direction, mais il ne
s'agit encore que d'une approche limitée. Le cerveau
global, ainsi défini, permet de mutualiser les sources d'informations
et de veille, les outils de modélisation, les occasions d'invention
(par émergence) et finalement les décisions politiques.
Pratiquement, on devrait y retrouver les vertus et la rigueur de
la démarche scientifique telle que définies en théorie
depuis le milieu du 19e siècle.
Idéalement, le cerveau global devrait intéresser
l'humanité entière : ce serait la seule condition
permettant d'éviter le développement de sociétés
soit en régression et exclusion rapide, soit en proie à
l'ubris suicidaire évoqué ci-dessus. Mais ce n'est
pas encore le cas, certainement du fait de la compétition
interne entre sociétés humaines, y compris au sein
des sociétés scientifiques et techniques. Les possibilités
du cerveau global risquent d'ailleurs d'être confisquées,
soit par des pays soit par des groupes (de type militaro-industriel)
dotés dès aujourd'hui d'une suprématie économique
et politique.
Dès lors, il est vital pour les autres et lma démocratie
en général d'élargir le petit cercle - en l'étendant
si possible et progressivement à l'humanité entière.
Pour cela, il faut faire en sorte de "globaliser" encore plus
le cerveau global. Chaque individu, idéalement, devrait pourvoir
en devenir l'un des milliards de neurones potentiels. Etudier et
mettre en uvre les processus permettant cette "globalisation"
accrue du cerveau global représente donc dorénavant,
dans cette perspective, un enjeu politique majeur.
La pensée systémique/matricielle générée
et transmise au sein des réseaux se développe d'autant
mieux que les informations et savoirs sont accessibles par tous.
Outre la question récurrente de l'accès de tous à
Internet, ceci pose celle de la mise en compatibilité formelle
des contenus, s'ajoutant à l'interconnectivité des
infrastructures. Tous les contenus ne peuvent être mathématisés.
Il faudra donc adopter, en attendant des outils performants de traduction
automatique, une ou deux langues communes, mais pas davantage. On
devra également s'entendre sur des dictionnaires de concepts
communs.
Par ailleurs, les processus permettant la simulation, la discussion,
la décision et l'innovation doivent être accessibles
à tous, et pas seulement aux scientifiques et experts. Ceci
inclut aussi bien les citoyens de base que les décideurs,
peu portés, pour des raisons différentes, à
la pensée systémique/matricielle. Le cerveau global
doit donc se décliner en de multiples aires cognitives et
faisceaux "neuronaux" adaptés à des populations différentes.
Des outils évolués d'intelligence artificielle,
enfin, sont indispensables pour relayer les cerveaux humains, sans
se substituer à eux. Ces automates intelligents piloteront
la mise en place des aires cognitives et des faisceaux neuronaux,
à tous les niveaux de granularité nécessaires.
Ceci dit, les vraies difficultés, dans ces perspectives,
ne seront pas théoriques mais pratiques. Un nombre suffisant
de scientifiques ou experts devront accepter de participer à
la construction du cerveau global. Il faudra aussi qu'un nombre
suffisant de citoyens et surtout de décideurs (pensons aux
gouvernants) acceptent de s'y immerger, surtout s'ils s'imaginent
qu'il s'agit là d'une forme nouvelle de mise en tutelle par
la puissance dominante.*
*Cf
http://csiweb2.cite-sciences.fr/derosnay/articles/livjr.html
**Nous
ne retenons pas pour le moment l'hypothèse encore un peu futuriste
selon laquelle des pensées générées automatiquement
par la complexité du réseau (e-gènes de Jean-Michel
Truong par exemple) se substitueraient aux pensées humaines
natives et finiraient par les remplacer.