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1er février
2003
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Interdiction
du clonage thérapeuthique
Projet de loi sur la bioéthique.
La proposition du Sénat visant à interdire le clonage thérapeutique.
Documents et commentaires
Le Sénat a examiné, jeudi 30 janvier 2003 en séance
publique, le projet de loi relatif à la bioéthique. Après
3 jours de débats, il a adopté un texte modifiant un grand
nombre des dispositions prévues par le projet de loi de l'Assemblée
nationale. Parmi ces modifications figure l'interdiction du clonage
thérapeutique, qui a donné lieu à de très nombreux
commentaires et beaucoup d'émotion dans les milieux scientifiques.
Les sénateurs de gauche ont dans l'ensemble voté contre le
texte.
Cette question paraîtra se situer à la marge
des préoccupations de nos lecteurs. Cependant, elle éclaire
de façon significative le regard porté sur la science
dans nos sociétés, regard que l'on retrouvera lorsqu'il
s'agira, par exemple, d'augmenter plus ou moins les capacités
de l'humain par des dispositifs faisant appel à l'intelligence
artificielle. Il est donc logique que nous l'évoquions. Rappelons
en préalable que nous avons plusieurs fois signalé
les possibilités thérapeutiques des cellules-souches
humaines, qu'elles soient d'origine embryonnaire ou adultes. Rappelons
aussi que dans sa lettre hebdomadaire n° 203 du 12 juillet
2002, le sénateur Trégouët avait consacré
un éditorial à la question des cellules-souches, sous
le titre "La France ne doit pas prendre de retard dans la recherche
sur les cellules-souches". Le texte visait toutes les cellules,
quelles que soient leurs origines. http://www.tregouet.org/lettres/rtflashtxt.asp?theLettre=223#Lettre
Documents
Avant d'argumenter, il faut s'informer. Le site du Sénat présente
en ligne, de façon d'ailleurs remarquable en termes de communication,
l'ensemble du dossier. On y trouve notamment :
- le texte du projet de loi sur la bioéthique adopté
par l'Assemblée Nationale http://www.senat.fr/leg/pjl01-189.html
- le rapport de M. Francis Giraud, fait au nom de la commission
des affaires sociales http://www.senat.fr/rap/l02-128/l02-128.html
- les comptes-rendus des débats (voir le site)
- le projet de loi modifié proposé par le Sénat
http://ameli.senat.fr/publication_pl/2001-2002/189.html
La loi sur la bioéthique couvre de nombreux domaines, répartis
en 4 Titres. Celui qui nous intéresse est le Titre 4, procréation
et embryologie. Le chapitre 1 interdit le clonage reproductif, ce qui n'attire
pas de commentaires. La chapitre 2 organise une Agence qui s'appellera sans
doute Agence de la biomédecine et qui encadrera les pratiques dans
le domaine. Le chapitre 3 porte sur le diagnostic prénatal et l'assistance
médicale à la procréation (AMP), que nous ne commenterons
pas non plus. Le chapitre 4, par contre, nous intéresse, il concerne
les recherches sur l'embryon et les cellules embryonnaires et ftales.
Il comporte (nous simplifions beaucoup ) les dispositions suivantes :
- La recherche sur l'embryon humain est interdite.
A titre dérogatoire et pour une période de 5 ans, il sera
autorisé de mener des recherches sur l'embryon et les cellules
embryonnaires, dans des conditions précisément circonscrites.
Ces recherches ne pourraient être effectuées que sur des embryons
surnuméraires et après l'accord des membres du couple. Les
embryons surnuméraires sont ceux produits en excès dans le
cadre d'une AMP. (NB: les cellules concernées
entreront dans la catégorie des cellules-souches
sans modifications
génétiques).
- Le clonage thérapeutique est interdit. Le principe du clonage
thérapeutique est le transfert au sein d'un ovocyte énucléé
d'une cellule souche adulte qui, du fait de son milieu, développe la
potentialité d'un embryon. On obtient une cellule que l'on tentera
de transdifférencier pour produire les cellules recherchées
(sanguines, musculaires, organiques, etc.) ayant l'avantage d'être immunocompatibles
avec le receveur puisqu'elles en dériveraient. (NB: A plus long terme,
on essaiera d'obtenir des cellules disposant de noyaux dont certains gènes
défectueux auront été remplacés par d'autres supposés
normaux. C'est ce qui a été tenté pour le traitement
des enfants-bulles à l'hôpital Necker de Paris, avec des résultats
jugés trop aléatoires pour que l'expérimentation soit
étendue).
Pour quelle raison cette interdiction. Elle fait encourir 3 risques, selon
les sénateurs, que le rapport de Francis Giraud précise :
- Le premier de ces risques est d'ordre éthique. Les risques pris
sous cet aspect sont importants: permettre le développement d'une
technique en tout point identique avec le clonage reproductif. A l'appui,
on trouve diverses citations dont: "Le premier scientifique qui, soi-disant pour les besoins d'un clonage
thérapeutique dont l'utilité thérapeutique n'est pas
claire, publiera dans une grande revue scientifique la technique "clés
en main" pour fabriquer des embryons humains, donnera rapidement et très
simplement à M. Antinori et aux raëliens la technique qui leur
manque peut-être aujourd'hui pour passer à l'acte. Finalement,
l'utilité thérapeutique paraît incertaine et celle pour
la recherche possible. Les éléments négatifs me semblent
donc, aujourd'hui, l'emporter de loin sur les éléments positifs".
- Le second de ces risques est d'ordre technique. Pour réaliser ce
clonage thérapeutique ou cellulaire- il faut disposer d'un grand nombre
d'ovocytes. Le don d'ovules féminins ne va pas de soi. Il en
résulterait les risques de trafics conduisant à une marchandisation
du corps humain dont seraient victimes, comme souvent, les plus faibles.
- Le dernier risque est d'ordre médical. Les tentatives menées
sur les animaux font apparaître des risques d'effets pathologiques
durables, qui justifient que des expérimentations sur les animaux
soient menées sérieusement avant d'envisager tout recours à
l'homme. Citation: "Certains chercheurs, tel Jacques Samarut, se déclarent défavorables
au clonage thérapeutique qui présente, à leur point de
vue, d'énormes risques : à partir du moment où l'on prélève
un noyau sur une cellule déjà engagée dans une voie de
différenciation, on ne peut être certain de l'intégrité
de son patrimoine génétique. On sait que dans un tissu somatique,
la proportion de cellules qui renferment des anomalies génétiques
est très importante. On pourra détecter un réarrangement
chromosomique mais non des anomalies ponctuelles et ce risque paraît
trop élevé pour une utilisation thérapeutique".
- On ajoute un dernier risque, celui du trafic d'ovocytes, des femmes étant
sollicitées contre rémunération pour produire leurs
oeufs.
Suite au vote du Sénat, le clonage thérapeutique devient passible
de 7 ans d'emprisonnement et de 1 million d'euros d'amende. Rappelons qu'il
est autorisé en Grande Bretagne et dans d'autres pays dont les chercheurs
risquent de prendre ainsi une avance décisive.
Commentaires
Sur le plan génétique et médical,
nous ne pouvons que mentionner les protestations de nombreux scientifiques,
n'ayant rien de savants fous, qui s'inquiètent ou s'indignent
de voir que la France se prive de perspectives de recherche apparaissant
comme extrêmement riches. Les membres de l'Académie
des sciences qui ont protesté en France ne sont pas les seuls.
Dans le document que
nous publions par ailleurs, on peut voir que nombre de leurs collègues
américains réagissent de même. En effet, les
recherches sur les cellules des embryons surnuméraires, autorisées
au terme de procédures qui vont en décourager plus
d'un, ou celles sur les cellules adultes, ne permettront pas d'expérimenter
l'effet de l'introduction d'une variante génétique
dans un ovocyte non fécondé, autrement dit de créer
in vitro (c'est-à-dire en éprouvette, et sans
intention de le réimplanter) un embryon génétiquement
modifié. Cette procédure permet d'abord d'obtenir
des cellules et tissus greffables chez un patient dont le noyau
cellulaire aura été transféré dans une
cellule souche-embryonnaire. Elle permet aussi d'étudier
les phénomènes de la mutation dans la formation d'un
organisme multicellulaires, et finalement d'expérimenter
la création de cellules génétiquement modifiées
dans le cas de maladies héréditaires (Expérimentation
de thérapie dite génétique, sur le modèle
de celle de Necker précitée). Il s'agit en ce cas
de produire des cellules non reproductives greffables dans des tissus
malades, cellules dotées, grâce à l'implantation
d'un gène "favorable" ou à la suppression d'un gène
"nuisible", de propriétés thérapeutiques remédiant
à des déficiences précises. Si ceci est interdit,
c'est toute la recherche génétique sur l'homme qui
se trouve ainsi interdite (y compris sans doute en matière
de compréhension des mécanismes du cancer). A quoi
bon avoir consacré des milliards dans le projet Génome
Humain, ou à quoi bon organiser le Téléthon
cher aux Français dans la lutte contre les maladies génétiques
? Les partisans de l'interdiction affirment que les recherches génétiques
humaines n'ont pas donné de résultats probants à
ce jour. Est-ce une raison pour les arrêter, plutôt
qu'une raison pour les mener encore plus en profondeur, au cur
des phénomènes de la reproduction - chez l'homme,
directement concerné et pas seulement chez l'animal ? Quant
au trafic d'ovocytes, il n'est pas plus à craindre que le
trafic d'organes dans les procédures très bien entrée
dans les moeurs des dons d'organes.
Mais au-delà de ces aspects, l'interdiction du clonage
thérapeutique chez l'homme révèle une conception
de la science qui semble particulièrement régressive.
Elle consiste, dans un pays en grande majorité laïc,
à imposer à tous les citoyens une barrière
à la connaissance inspirée des fondamentalismes les
plus militants. C'est l'étude du génome et de ses
fonctions, chez l'homme et par extension chez tous les organismes
vivants (car la phobie des OGM se trouve renforcée du fait
de ces interdictions), qui serait mise à l'index. Il ne faut
pas, selon ces ayatollahs, chercher à connaître et
moins encore à modifier ce que Dieu a créé.
Mais pourquoi alors s'arrêter là? Pourquoi ne pas condamner
toutes les recherches portant sur les organismes vivants ou sur
les systèmes artificiels qui se connectent d'une façon
ou d'une autre à des organismes vivants ? La connaissance
est-elle donc, comme l'enseigne la Genèse, source de toutes
les rébellions humaines contre l'ordre divin ?
Si leur morale religieuse interdit certaines recherches à certains
scientifiques, soit, mais de quel droit imposer ces interdictions à
d'autres scientifiques qui, sans être aucunement amoraux, ont d'autres
conceptions morales relatives à la vie et à l'évolution
? Nous sommes ramenés avec ce projet de loi sur la bioéthique
à l'époque ou l'Inquisition Sainte expliquait à
Galilée comment tournait le soleil. L'attitude des pouvoirs publics
qui cautionnent ces régressions est indéfendable. Ils montrent
clairement qu'ils s'inclinent devant les lobbies les plus conservateurs.
On pourrait poursuivre longtemps ce débat sur l'homme, l'évolution
et la science. Nous envisageons de le reprendre prochainement dans un essai
qui lui sera consacré. Bornons-nous pour conclure cet éditorial
à nous étonner de ne pas voir ceux qui préfèrent
les interdits aux études assiéger le Parlement pour lui demander
d'interdire l'alcool, le tabac et la voiture, autrement plus meurtriers que
le clonage thérapeutique.