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16 novembre 2003
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
La génétique
est-elle en panne
de théorie ?
René Thom, dans un de ses derniers
ouvrages, Prédire n'est pas expliquer (Eshel 1991),
avait regretté que les scientifiques, trop absorbés
dans la conduite d'opérations de mesure utilisant des instruments
de plus en plus spécialisés et technologiques, ne
prenaient plus le temps de faire des hypothèses et proposer
des théories. Il opposait ce qu'il appelait une science quantitative
et prédictive à une science qualitative ou explicative,
la seule qui selon lui permettrait de faire progresser la connaissance.
Discuter ce point de vue au fond nous entraînerait trop loin.
Peut-on par exemple, en physique quantique, proposer une théorie
explicative de ce qui se situerait au-delà de l'observation.
La mécanique quantique ne s'intéresse, comme on le
sait, qu'à la mesure et pas à un réel en soi.
Quant à la cosmologie, elle est plus riche en théoriciens
qu'en observateurs.
Mais dans les sciences du macroscopique,
ce jugement de René Thom est souvent évoqué
aujourd'hui pour dénoncer le retrait des théoriciens
par rapport au foisonnement des observations permises par une amélioration
constante des techniques expérimentales. A partir de théories
anciennes, établies pour tenir compte de ce que montraient
les techniques du moment, on essaye d'interpréter les phénomènes
de plus en plus complexes révélés par le progrès
des conditions d'expérimentation. Comme les théories,
même devenues obsolètes, survivent longtemps dans l'esprit
de ceux qui souvent ont bâti leurs carrières sur elles,
on s'efforce d'y rattacher les faits nouveaux par des ajouts ou
raccords de plus en plus contestables. Souvent et c'est plus grave,
ces théories anciennes empêchent de voir les faits
réellement nouveaux que pourraient révéler
des instruments en progrès constant.
Le propos de René Thom ne se
limitait pas à cela. Il dénonçait la spécialisation
de plus en plus grande des disciplines scientifiques et par conséquent
des efforts d'interprétation théorique. La critique
est plus valable que jamais. Certes, aujourd'hui, dénoncer
le manque d'interdisciplinarité est devenu un lieu commun.
Mais il ne suffit pas de prêcher l'interdisciplinarité
pour qu'elle se traduise par l'élaboration de théories
de plus en plus généralisables. Il ne suffit pas non
plus de faire travailler ensemble des gens qui continuent à
s'ignorer en profondeur. Il faut effectivement repenser pour l'élargir
le cadre théorique dans lequel on travaille. Or, dans le
même temps que la science met en évidence l'interconnexion
des systèmes et la convergence des domaines, il se trouve
de moins en moins de scientifiques ayant un profil suffisamment
polyvalent pour proposer des théories dotées d'un
pouvoir explicatif élargi. Remédier à cela
ne sera pas facile, car ce sont les fondements de l'enseignement
et de la recherche qu'il faudrait changer, non seulement dans le
monde académique, mais dans les contraintes que l'économie
et la politique imposent aux chercheurs.
Ceci dit, ceux qui ont fait un peu
d'histoire des sciences savent que le retard quasi obligé
des théories par rapport aux observations, l'incapacité
des vieux paradigmes à expliquer les faits nouveaux résultant
des progrès de l'instrumentation, ne datent pas d'aujourd'hui.
On sait aussi qu'il s'est toujours trouvé des esprits innovants
pour secouer le cocotier et proposer un regard neuf capable de bouleverser
l'ordre bien établi des connaissances réputées
acquises.
C'est ce qui se passe depuis quelques
années dans le domaine de la biologie moléculaire.
L'ordre simple établi aux premiers temps de l'étude
de l'ADN, résumé par l'expression "un gène,
un caractère" n'est plus du tout de mise. Les généticiens,
les physiologistes du développement et les sociologues évolutionnaires
héritiers de la sociobiologie ont accepté d'étudier
ensemble les composantes épigénétiques grâce
auxquelles se construisent les organismes et les sociétés.
Nous renvoyons sur ce point à notre présentation du
Hors Série
de la Revue Sciences et Avenir, L'empire des gènes.
Mais il est évident qu'une
étude plus approfondie des mécanismes de l'hérédité
oblige la biologie moléculaire à évoluer davantage
encore. La revue Sciences et Avenir (toujours elle) consacre un
dossier dans son numéro de novembre 2003 à ce que
les rédacteurs appellent "le déclin de l'empire
ADN". Le livre, selon nous fondateur, de J.J. Kupiec et P.
Sonigo, Ni Dieu ni gène(voir
notre article) avait déjà annoncé la fin
des déterminismes simplistes concernant le rôle de
l'ADN dans l'hérédité. La cellule est le siège
d'un enchevêtrement d'agents dont on découvre progressivement
la nature et les interférences. Plutôt que de déterminismes
linéaires dans l'action des uns sur les autres, on pourrait
parler de compétition darwinienne dont les résultats
ne sont prédictibles qu'en termes statistiques. L'article
décrit quelques-uns uns de ces nouveaux agents, influençant
l'expression des gènes portés par les chromosomes,
et donc la chaîne ADN-ARN messager- protéines- organisme
et caractères. Citons sans entrer dans le détail les
pseudogènes et l'ADN mitochondriale, l'ARN interférent
et les introns, les protéines chaperons (qui rendent actives
les protéines inactives résultant de la traduction
par l'ARN) et les protéines histones. Par ailleurs, on soupçonne
que si les 40% de l'ADN jusqu'ici considérés comme
ne codant pour rien ont été sauvegardés par
l'évolution, c'est bien parce qu'ils servent à quelque
chose, ce qu'il faut découvrir.
Mais est-on en droit pour autant de
dire que la génétique est en panne de théorie,
sous prétexte que la biologie moléculaire des années
1979/1990 n'est plus recevable en l'état ? C'est ce qu'affirme
par exemple André Pichot, cite par le dossier de Science
et Avenir. André Pichot est un épistémologue
qui se dit spécialiste de l'hérédité
et qui tire à vue depuis longtemps sur les généticiens
et les darwinistes, avec sans doute de bonnes intentions (refuser
l'eugénisme) mais d'une façon telle que le dialogue
devient impossible (1).
Nous dirions plutôt que la génétique, comme
la plupart des sciences, est surtout en manque aujourd'hui de moyens
humains et instrumentaux pour poursuivre et approfondir les observations.
Il ne suffit pas de décrypter les génomes, il faut
d'énormes ressources en génie génétique
et en informatique pour identifier les protéines, les sucres
et autres éléments entrant en jeu dans le passage
du génome au phénotype adulte, c'est-à-dire
à l'individu doté de caractères transmis et
de caractères acquis. Les difficultés rencontrées
à ce jour dans les essais de clonage ou de thérapie
génique (cf. les enfants-bulle de Cochin) montrent sans doute
que les expérimentateurs manquent encore de recul (c'est-à-dire
aussi de moyens) pour identifier et analyser les facteurs essentiels
à la réussite de ces opérations. A l'inverse,
le succès annoncé (13/11/03) par l'équipe de
Craig Venter, qui vient de réussir la fabrication d'un virus
dont le génome comporte plus de 5.000 paires de bases assemblées
artificiellement, même s'il ne bouleverse pas semble-il les
fondements du génie génétique, montre bien
que, quand on a un peu d'argent et de soutien "politique",
on obtient des résultats significatifs, de portée
à la fois théorique et pratique(2).
Faudrait-il pour progresser développer
de nouvelles théories concernant l'hérédité
et par contre-coup la vie ? La réponse est évidemment
affirmative. Encore faut-il savoir dans quelles directions s'orienter.
N'étant pas biologistes mais seulement éditeurs, nous
pourrions indiquer que deux livres à paraître prochainement
(Collection Automates-Intelligents)
devraient éclairer les délicats problèmes de
la morphogénèse et de la physiologie intégrative
(pourquoi une cellule, un organisme constituent-ils un tout organisé
et non pas un imbroglio indécidable d'interférences).
Il s'agit de : - Entre matière et conscience, l'Evolution, entretiens
sur la biologie par le Professeur Chauvet. - La complexité organisée : Champ organisationnel
et systèmes auto-adaptatifs par le Professeur Cardon.
Ces livres auront l'intérêt
de présenter des principes s'appliquant aussi bien à
la biologie qu'à la vie artificielle, désormais inséparables,
au moins quand il s'agit d'établir une vision théorique(3).
Peut-être faudrait-il aussi
réétudier les perspectives d'une éventuelle
biologie quantique, mais il s'agira d'une toute autre histoire.
Notes
(1) André
Pichot, historien des sciences, professeur à l'université
de Stasbourg et chercheur au CNRS, est l'auteur de Histoire de la
notion de gène, Flammarion 1999 et de La société
pure de Darwin à Hitler, Flammarion 2001. Remarquons, à
propos de ce dernier livre, censé combattre l'eugénisme,
qu'associer Darwin à Hitler dans le titre est proprement
scandaleux.
Les affirmations d'André Pichot ne sont pas toujours claires,
ni même honnêtes. Il est un peu surprenant que le numéro
de Sciences et Avenir ci-dessus cité présente un interview
de lui sans aucun recul. Jean-Jacques Kupiec, consulté par
nous, nous a précisé qu'il n'avait rien à voir
avec cette interview ni avec le reste du dossier. Il n'a collaboré
qu'au Hors-Série
"L'empire des gènes", dont la tenue scientifique,
nous l'avions fait remarqué, est d'un tout autre niveau
(2) Voir
le site de Venter
Science Foundation et un article
de Kate Ruder, 14/11/2003 (3) On pourra également
consulter la théorie
dite "constructale" d'Adrian Bejan