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Ce
graphique, tiré d'un article de Ray Kurzweil présentant
le principe de la Loi du retour accéléré,
inspire son livre The Singularity is Near [http://www.kurzweilai.net/articles/art0134.html?printable=1].
On est là, à propos des technologies d'exploration
fonctionnelle du cerveau, dans les deux premiers tiers de la
courbe en S décrite dans cet éditorial. Il est
possible que, dans quelques années, ces technologies
s'épuisent et soient relayées par d'autres.
Le
nouveau livre de Ray Kurzweil, The
Singularity is Near - When Humans Transcend Biology,
qui vient de paraître chez Penguin Group, explicite
avec des arguments considérablement enrichis la principale
thèse qui a rendu l'auteur célèbre depuis ses
premiers ouvrages : celle selon laquelle la convergence et le développement
exponentiel des nouvelles technologies conduisent à l'émergence
d'un monde complètement transformé. L'homme et les
réseaux technologiques s'interpénétreront et
se renforceront réciproquement d'une façon qui reculera
sans limites prévisibles les frontières de la vie
intelligente. Ray Kursweil appelle ce bouleversement la Singularité,
parce que rien de ce qui était admis jusqu'alors ne demeurera
valide et parce qu'en contrepartie, tout ce qui était considéré
comme impossible deviendra possible. Il développe amplement
les conséquences du phénomène sur les perspectives
d'avenir de l'humanité, y compris à court terme puisque
la Singularité pourrait selon lui se produire dans les 10
à 50 prochaines années, c'est-à-dire très
prochainement à l'échelle de l'histoire humaine.
En
Europe et plus particulièrement en France, on ne rencontre
guère de commentateurs pour prendre au sérieux les
hypothèses de Ray Kurzweil. On parle de science-fiction,
sinon d'escroquerie intellectuelle (voire d'une forme particulièrement
pernicieuse de la façon dont la super-puissance américaine
veut convaincre le monde de sa prédominance absolue). Mais,
ce qui est pire, la plupart des scientifiques et des décideurs
paraissent ignorer complètement le thème. Nous pensons
qu'il s'agit là d'un aspect particulièrement criant
du mal français, qui fait douter que notre pays puisse un
jour rejoindre le train de la révolution scientifique et
technologique. Ce mal se caractérise par le scepticisme à
l'égard des hypothèses venues d'un territoire autre
que le nôtre. Mais plus profondément encore, il s'agit
de la peur des idées qui dérangent, cette peur cachant
celle encore plus grande des modifications que les changements obligeront
à apporter aux habitudes et positions acquises.
Nul
n'est obligé de partager l'optimisme du livre. On peut même
développer des hypothèses radicalement contraires,
selon lesquelles nous marcherions à grande vitesse vers des
cataclysmes du type des extinctions massives subies par la vie depuis
au moins 500 millions d'années. Mais encore faut-il comprendre
le raisonnement suivi par Ray Kurzweil. Il repose sur la constatation
de deux règles apparemment évidentes mais qui n'avaient
jamais été regroupées jusqu'à présent
: les innovations technologiques se développent à
un rythme exponentiel - les avancées obtenues dans un domaine
d'innovation particulier fécondent tous les autres domaines
et ceci dans des cycles ininterrompus d'enrichissement réciproque.
Un
autre point important mis en évidence par Ray Kurzweil concerne
la forme du développement exponentiel des innovations technologiques.
Ce développement suit une courbe en S : d'abord très
lent, quasiment invisible aux observateurs, puis brusquement accéléré
et de nouveau ralenti lorsque les effets de l'innovation initiale
sont épuisés. Mais d'autres innovations, induites
par la précédente, prennent alors le relais.
Le
troisième point important découlant de ce qui précède
est que les cycles d'innovation sont de plus en plus courts, du
fait de la fécondation croisée de technologies de
plus en plus nombreuses et se développant de plus en plus
vite. Ainsi, il a fallu près de 40 ans à l'informatique
pour devenir une technologie majeure, mais la convergence informatique-intelligence
artificielle-robotique a donné en moins de 10 ans naissance
à d'innombrables applications innovantes. Le mouvement ne
fait que commencer. Il en fut de même dans l'histoire de l'humanité.
Il a fallu des centaines de millions d'années pour passer
du paléolithique au néolithique, quelques dizaines
de siècles pour passer de ce dernier à la société
industrielle et quelques décennies pour atteindre le stade
de la société de l'information.
Ray
Kurzweil résume tout ceci, dont il multiplie les preuves,
par le concept de Loi du retour accéléré (Law
of accelerating return). Il n'a pas de mal à montrer que
les prévisionnistes, aujourd'hui encore, n'ont pas généralement
pris conscience du phénomène. Ils sous-estiment la
rapidité et la profondeur des changements qui se sont produits
et continuent à se produire. Si bien que les décideurs
politiques et économiques, à leur tour, sans mentionner
les opinions publiques, sous-estiment ces mêmes changements.
Ceci condamne les uns et les autres à toujours être
pris de cours par les événements.
Ce
manque de pertinence dans la vision entraîne des résultats
désastreux. Les premiers et les plus immédiats se
traduisent par l'incapacité de procéder aux investissements
collectifs dans les secteurs où ils seraient les plus aptes
à produire des résultats de croissance, en fécondant
l'ensemble des secteurs innovants. On traite de la même façon
un investissement dans un ouvrage d'art (par exemple en France le
viaduc de Millau) dont les retombées de croissance sont arithmétiques
et un investissement dans la bioinformatique ou les nanotechnologies,
dont les retombées de croissance sont exponentielles. Il
est évident que si les décideurs percevaient que les
investissements dans les technologies émergentes pourraient
produire en quelques années des résultats de 100 fois
la mise, ils trouveraient moyen de dégager aujourd'hui les
sommes nécessaires.
Une
seconde conséquence, tout aussi malheureuse, de l'aveuglement
à l'égard de la Loi du retour accéléré,
se traduit par le fait que les sociétés s'obnubilent
sur leurs difficultés actuelles sans générer
la confiance qui leur permettrait d'aborder le futur avec le dynamisme
nécessaire à leur survie. Le climat social serait
tout autre si les décideurs étaient capables de montrer
que, grâce aux développements exponentiels des innovations
technologiques, la plupart des problèmes actuels trouveront
des solutions et que - tout aussi important - les craintes relatives
aux risques futurs (même lorsque ceux-ci découleraient
du développement de certaines technologies) pourront se révéler
vaines grâce aux bons effets des innovations croisées.
Il
est dommage que les chefs d'Etat européens, lors du récent
sommet informel de Hampton Court (27 octobre 2005), n'aient pas
tenu ce discours. Sans exagération, on pourrait penser que
l'avenir de l'Europe et du monde en aurait été changé.