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10 octobre 2007
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Introduction
à l'hyperscience
Nous
proposons dans ce numéro spécial quelques articles
qui nous semblent révélateurs de ce que la science
pourrait devenir dans les années à venir, si les négationnistes
de toutes origines n'asséchaient pas définitivement
les crédits de recherche fondamentale. Il s'agit notamment
d'un entretien avec l'astrophysicien Michel
Cassé, de la présentation d'un essai d'Aurélien
Barrau, autre astrophysicien et, dans un domaine apparemment
différent mais qui ne l'est pas au plan épistémologique,
d'une chronique consacré au livre de Serge
Boisse
sur l'Intelligence Artificielle et la Singularité.
Il nous apparaît que ces auteurs annoncent tous les trois,
dans des termes différents, l'avènement de ce que
nous aimerions appeler l'hyperscience. Pourquoi ce terme, qui fera
d'emblée monter aux créneaux les négationnistes
auxquels nous faisions allusion ?
L'hyperscience, dans la définition provisoire que nous vous
proposons, comporterait les traits suivants, qui la distingueraient
de la science traditionnelle :
Elle multiplierait les hypothèses, sans se laisser embarrasser
par des considérations de convenance. Ainsi serait remis
à l'ordre du jour le concept d'anarchisme méthodologique
lancé par le regretté et aujourd'hui oublié
Paul Feyerabend(1).
Elle multiplierait parallèlement la mise en service d'équipements
lourds ou légers destinés non seulement à tester
les hypothèses déjà formulées mais à
faire naître ce que Michel Cassé appelle dans son article
des nuages d'incompréhension, indispensables à l'avancement
de la recherche.
Elle serait radicalement transdisciplinaire. Non seulement elle
naviguerait hardiment d'une spécialisation à l'autre
au sein d'une discipline donnée, mais aussi d'une discipline
à l'autre, et ceci en priorité si tout paraît
les séparer. Pour l'aider, il faudrait multiplier les outils
et les réseaux permettant le rapprochement des connaissances
et des hypothèses.
Elle n'hésiterait pas, en fonction du développement
des systèmes évolués d'Intelligence Artificielle
et de simulation du vivant, à faire appel à leurs
agents intelligents pour relancer l'esprit inventif des scientifiques
humains et aussi pour collecter les fruits d'un raisonnement non-humain
qui pourrait agir en interaction avec l'intelligence humaine.
Elle renoncerait au préjugé selon lequel la science
doit unifier et rendre cohérents tous les paysages auxquels
elle s'adresse. Le même individu pourrait se donner du monde
des représentations différentes, selon qu'il décrirait
les horizons de la physique théorique, de la vie, des neurosciences,
des systèmes dits artificiels ou, plus immédiatement,
de l'art, de la philosophie et de la morale. Le préjugé
selon lequel le monde est un et doit être décrit d'une
façon unique est sans doute un héritage du cerveau
de nos ancêtres animaux, pour qui construire cette unité
était indispensable à la survie dans la jungle. Elle
a été reprise par les religions monothéistes,
dont les prêtres se sont évidemment réservés
la représentation du Dieu censé incarner cette unité.
Le « réalisme » qui inspire encore la plupart
des sciences constitue une survivance aliénante dudit préjugé.
Selon le réalisme, il existe un réel en soi, existant
en dehors des hommes, dont les scientifiques, grâce à
la science expérimentale déductive, pourraient donner
des descriptions de plus en plus approchées. L'hyperscience,
tout au contraire, postulerait le constructivisme, thèse
selon laquelle la science construit l'objet de son étude,
c'est-à-dire le réel subjectif, le seul qui puisse
l'intéresser. Elle construit d'abord cet objet en le qualifiant
comme thème de recherche puis en vérifiant expérimentalement
les hypothèses qu'elle formule à son sujet. L'expérimentation
a pour objet de maintenir une cohérence entre les hypothèses
précédemment vérifiées et les nouvelles,
sans pour autant s'interdire une remise en question (ou plutôt
une extension) des premières. Elle est nécessairement
et fondamentalement empirique: cela marche ou ne marche pas. Si
elle cherche à regrouper et unifier les causes et leurs expressions
sous forme de lois, c'est sans prétendre rechercher - et
encore moins prétendre avoir trouvé - une cause première
définitive (une loi fondamentale) (2).
Précisons cependant que si l'hyperscience ne devait pas chercher
à imposer une vision totalitaire du monde, elle devrait cependant
, pour son propre compte, s'affirmer holiste et totalisante. En
ce sens, elle montrerait, face à tous les ésotérismes,
les mythologies, les illusionnismes et les fondamentalismes religieux,
qu'elle représente la seule attitude rationnelle digne d'une
humanité qui voudrait relever dignement l'héritage
du siècle des Lumières. Il s'agirait en fait d'une
forme de spiritualité matérialiste très haute
car elle serait une théorie de la contradiction sans transcendance,
c'est-à-dire une théorie de l'immanence première
et complexe qui sert de départ (et d'arrivée)(3).
Elle se doterait enfin de portes paroles suffisamment influents
pour obtenir le déroutement à son profit des milliards
de milliards de dollars consacrés au financement des guerres
et aux dépenses de consommation somptuaire qui seront de
plus en plus insupportables dans la perspective des grandes crises
environnementales et géopolitiques qui s'annoncent(4).
L'hyperscience, pour ce faire devrait convaincre l'humanité
qu'elle représente pour cette dernière la seule opportunité
d'échapper à ces crises. A défaut d'en persuader
le monde, elle devrait au moins en persuader les Européens.
L'hyperscience serait pour l'Europe une révolution économique,
politique et épistémologique, trois conditions indispensables
à la résolution des graves crises à venir.
Si l'Europe, au lieu de construire des autoroutes et d'importer
des 4/4, se couvrait d'Instituts de recherche fondamentale (dit
en anglais Blue Sky Research) elle offrirait au monde un
autre visage(5).
Notes
(1) Paul Feyerabend, Contre la méthode,
esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance 1975
(2) Sur cette question difficile, voir Baquiast,
Pour
un principe matérialiste fort, notamment le chapitre
consacré aux travaux de Mioara Mugur Schächter. Les
sceptiques diront que le processus que nous décrivons ressemble
beaucoup à ce que ferait un peintre qui s'accrocherait à
son pinceau pour peindre un mur. Mais c'est exactement ainsi, selon
nous, que travaillent non seulement les physiciens quantiques, mais
les scientifiques en général et derrière eux,
tous les locuteurs. Malheureusement, la plupart ne s'en rendent
pas compte.
(3) Baquiast, ibidem.
(4) Faisons un rêve. L'humanité a
décidé d'économiser plus de 1.000 milliards
de dollars en supprimant ses budgets militaires. De même,
devant la montée des périls résultant de l'aggravation
de la grande crise environnementale, elle s'est résolue à
réduire les dépenses affectées à la
consommation de produits et services de luxe ne bénéficiant
qu'à quelques-uns. Là encore, plus de 1.000 milliards
de dollars pourront être économisés. Mais quelle
affectation donner à ces sommes? Et à quoi occuper
les centaines de millions de gens qui ne vivent aujourd'hui que
de la guerre et des consommations somptuaires ? La réponse
devrait sauter aux yeux : à l'hyperscience
(5) Pour plus de détails, voir notre article dans ce numéro:
Bienvenue
au royaume de l'hyperscience.