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22 décembre
2008
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Pour un nouveau
paradigme scientifique
L'année
2008 a confirmé aux yeux de tous l'incapacité des
systèmes de gestion dits scientifiques à maîtriser
l'évolution des «mondes» globaux dans lesquels
ils opèrent. Cette incapacité avait été
signalée depuis longtemps par les théoriciens du chaos.
Mais l'imprédicabilité d'un système chaotique
et la façon inouïe qu'il a de réagir à
des interventions qui se veulent correctrices n'avaient pas encore
été perçues par chaque citoyen. Ce n'est plus
le cas aujourd'hui : les soubresauts de la finance internationale
et des marchés de matières premières survenus
ces dernières semaines mettent en évidence les limites
des modèles mathématiques et informatiques qui se
prétendaient capables de gérer les systèmes
complexes sous-jacents. L'ensemble des spécialistes discourent
aujourd'hui de la faillite des mathématiques financières.
Ce sont moins celles-ci à notre avis qui sont aberrantes
que les rôles dont on a voulu qu'elles se chargent. Viendrait-il
à l'idée d'un possesseur de Formule I d'entreprendre
le rallye des neiges ?
La
faillite des grands systèmes économico-politiques
n'est malheureusement pas une nouveauté. On peut admettre
que le déclenchement des deux dernières guerres mondiales
a illustré l'incapacité des gouvernants à gérer
les affrontements entre économies et impérialismes.
Mais personne à ces époques n'aurait pensé
que ces affrontements auraient pu être prévenus grâce
à la science. On les considérait comme aussi inévitables
que des tremblements de terre ou des épidémies.
Ce
n'est plus le cas aujourd'hui. Face aux conflits entre économies
et impérialismes qui se préparent, certains experts
scientifiques conseillant les responsables politiques assurent proposer
des solutions. C'est actuellement le cas concernant les trois grandes
crises qui se préparent en s'enchaînant : crise climatique
et environnementale, crise démographique et économique,
conflits politico-militaires. Les experts et les décideurs
pensent avoir élaboré des modèles mathématico-informatiques
capables de simuler (représenter) les situations en cause.
Par ailleurs, ils multiplient les réseaux d'observatoires
destinés à alimenter ces modèles en données.
Ceci les conduit à des préconisations se voulant éviter
les risques les plus graves. Il ne reste plus qu'à s'entendre
pour organiser ce que l'on pourrait appeler une gouvernance mondiale,
à partir d'îlots régionaux capables d'appliquer
ces préconisations, aussi efficacement que possible, chacun
dans sa sphère d'influence. C'est ainsi, dans le domaine
de la lutte contre le réchauffement climatique, que se sont
mises en place les négociations internationales ayant abouti
aux accords de Kyoto et à leurs suites actuelles.
Bien
entendu, nul ne se dissimule l'ampleur de la tâche ni les
difficultés à résoudre. On admet l'existence
de nombreuses zones obscures voire inconnaissables avant longtemps.
Exemple : quelle est l'influence exacte des réseaux de télévision
sur les comportements individuels, consommateurs ou belliqueux ?
Autre exemple : comment se déterminent les évolutions
démographiques ? Troisième exemple : comment expliquer
l'extraordinaire attrait des comportements à risque ? Et,
pour en ajouter au tableau, nous pourrions aussi évoquer
un quatrième exemple, illustrant les questions apparemment
insolubles. Il concerne les «tricheurs : comment faire pour
que, dans un monde où le maximum de règles sont édictées
pour assurer le bien commun, certains individus ne s'en affranchissent
pas en profitant des sacrifices des autres ? Face à ces non-réponses,
on se rassure trop souvent en pensant que la multiplication des
études et expérimentations de terrain pourra éclaircir
les points obscurs et permettre d'envisager les remèdes adéquats.
Cette
confiance intuitive tient à ce que, dans nos sociétés
technologiques, l'opinion fait dans l'ensemble confiance à
la pratique régulatrice permettant aux décideurs comme
aux populations de prendre ou d'accepter les bonnes mesures. Cette
pratique est d'inspiration scientifique. Elle repose sur une méthodologie
depuis longtemps admise. Il faut d'abord faire l'hypothèse
que les phénomènes obéissent à des lois.
Il faut ensuite vérifier ces lois hypothétiques en
multipliant les expérimentations. Si les lois résistent
aux expériences, elles seront utilisées pour construire
un modèle global du monde à partir duquel l'on pourra
édicter des règles de comportement optimales, aussi
bien concernant les individus que les groupes(1).
Cependant,
sachant que les lois scientifiques évoluent en permanence,
sous la pression de nouveaux faits d'observations, il faudra donc
les modifier, ce qui transformera les certitudes d'hier en problèmes
pour demain. Par ailleurs, les lois ne se modifient généralement
pas l'une après l'autre, en douceur. Elles évoluent
d'un bloc. Les philosophes des sciences savent depuis longtemps
que les lois permettant d'élaborer des modèles du
monde s'organisent en grands paradigmes qui se succèdent
dans le temps. Si, à l'intérieur d'un modèle
donné du monde, les erreurs de prévision ou les phénomènes
inexplicables s'accumulent, il faut en conclure non seulement que
certaines lois sont fausses mais aussi que c'est l'ensemble des
lois, autrement dit le paradigme auquel elles se rattachent qui
doit être changé. Cependant, changer de paradigme ne
se décide pas a priori. Cela se constate a posteriori.
Un soir le monde scientifique se couche angoissé par un paradigme
qui fait eau de toute part et le lendemain il s'éveille avec
un nouveau paradigme dans lequel les difficultés de la veille
paraissent au contraire susceptibles d'être résolues.
Dompter
le monstre…ou les monstres ?
Mais
pour que se produisent les changements de paradigmes grâce
auxquels ont toujours progressé les connaissances scientifiques,
il faut que s'accumulent les difficultés et les échecs
découlant de l'application des anciennes connaissances. C'est
bien à notre avis ce qui se produit actuellement dans les
domaines où se préparent les grandes crises que nous
venons d'évoquer au début de cet éditorial.
Prenons pour le montrer un exemple que nous avions développé
dans des textes précédents : celui du complexe militaro-industriel
(MIC) américain bien représenté par le Pentagone.
L'un et l'autre sont-ils analysables et par conséquent maîtrisables
dans le cadre du paradigme rassemblant les théories économico-socio-politiques
actuelles ? La question est d'importance si l'on considère
que c'est le MIC qui a tiré l'Amérique de la Grande
Dépression dans les années trente et qui lui a permis
depuis d'assurer sa domination sur le monde pendant plus de soixante
ans, y compris jusqu'à ces dernières années
où les erreurs accumulées de jugement et de décision
inspirées par le MIC mettent désormais l'Amérique
au bord de la catastrophe.
La
question de savoir si les théories économico-socio-politiques
actuelles permettent ou non de comprendre et maîtriser le
Pentagone intéresse aujourd'hui directement les «réformateurs»
américains. Ceux-ci comptent semble-t-il sur Barack Obama
pour dompter le monstre et affecter les centaines de milliards de
dollars dont le pays dispose chaque années à des besoins
autrement urgents que la réparation de ses propres dramatiques
erreurs. Mais elle concerne également le reste du monde (the
rest of the world). Comment une puissance qui demeure encore
la première pourra-t-elle s'acquitter de sa part de responsabilité
dans la lutte contre les diverses crises énumérées
plus haut, notamment la crise climatique et environnementale, si
elle reste dirigée par une structure qui est en grande partie
à la source de ces crises ?
Dans
le cadre du paradigme actuel, celui des théories économico-socio-politiques
reconnues par l'établissement scientifique, les chercheurs
et les décideurs croient disposer des lois permettant de
comprendre le phénomène du Pentagone. Ils espèrent
donc, malgré sa complexité, pouvoir le maîtriser.
Les obstacles qu'ils rencontreront, selon eux, ne seront pas liés
à des lacunes du paradigme théorique mais à
des difficultés pratiques d'application. C'est ainsi que
le système, entre autres résistances, refuse obstinément
de se laisser observer en détail. Mais les réformateurs
ne désespèrent pas. Avec le temps, avec un peu plus
de continuité dans la volonté de changement, on pourra
mieux analyser le monstre, mieux le gouverner et si besoin était,
le remplacer par un autre plus adapté aux exigences de notre
temps.
L'avenir
proche dira si cet espoir se réalisera ou si, au contraire,
le Pentagone et avec lui le MIC continueront à conduire l'Amérique
(et l'Europe…) au désastre. Mais il existe bien d'autres
«monstres» dont les comportements apparemment incontrôlables
mettent le monde en péril: les industries pétrolières,
les industries automobiles, les pêcheries, pour ne citer que
les plus voyantes. Toutes ont été dénoncées
par les experts de la lutte contre le réchauffement climatique
et pour la défense de la biodiversité. Certaines ont
promis de modérer leurs développements. Mais en fait,
elles continuent à détruire la planète et nul
gouvernement ne veut ni ne peut limiter leurs ambitions. Il réside
dans cet échec quelque chose qui devrait alerter les scientifiques.
Comment se fait-il que les avertissements reposant sur des analyses
généralement acceptées par tous les experts
spécialistes sérieux ne soient pas pris au sérieux
? Pourquoi les intérêts particuliers continent-ils
à l'emporter sur ce que l'ensemble des scientifiques disent
être l'intérêt général ? Pourquoi
finalement, cette défaite de la science face au monde qu'elle
prétend décrire ?
Pour
une hyper-science
Il
ne nous paraît pas suffisant d'expliquer que les intérêts
trouvant profit à promouvoir une «croissance»
aveugle et destructrice sont plus forts que les discours rationnels.
Si la raison scientifique ne l'emporte pas sur les forces destructrices,
c'est sans doute parce que cette raison n'a pas bien analysé
les processus évolutionnaires qui sont à l'œuvre
sur la planète. Elle n'a pas bien compris la façon
dont les décisions sont prises par les organismes petits
et grands qui influencent l'évolution. Là où
elle croît voir des volontés accessibles aux discours
rationnels elle ignore la présence de processus décisionnaires
s'inspirant de bien d'autres déterminismes. Ceux-ci demeurent
invisibles pour le moment car les théories économico-socio-politiques
en vigueur ne permettent pas le nouveau regard qui s'imposerait(2).
C'est
pourquoi, dans ces domaines, il nous semble nécessaire de
changer de paradigme. Mais comme indiqué plus haut, on ne
décide pas un changement de paradigme. Tout au plus peut-on
encourager l'évolution des postulats scientifiques qui le
sous-tendraient. Il existe heureusement une méthode très
simple à cette fin. Elle est d'ailleurs déjà
en œuvre marginalement, ce qui nous permet d'en parler. Elle
résulte de l'introduction spontanée (nous pourrions
évoquer une contamination) dans les sciences économiques,
sociales et politiques des approches et contenus de toutes les autres
sciences. Nous pensons notamment à celles dites de la complexité
et à celles de l'artificiel – sans oublier évidemment
la physique théorique et la cosmologie. D'ores et déjà
en naissent de nouveaux regards sur le monde, sur l'homme, sur l'esprit.
Nous ne prétendons pas qu'alors de nouveaux paradigmes se
dessineraient qui permettraient de mieux affronter l'évolution
de la planète et la marche à la catastrophe qui semble
la caractériser sous l'influence des humains. Ce serait trop
optimiste. Néanmoins les blocages tenant aux anciens paradigmes
pourraient commencer à disparaître.
Dans
cette perspective, ce que nous avons appelé ailleurs une
hyper-science pourrait commencer à se construire spontanément.
Elle conduirait à renoncer à des postulats bien ancrés,
comme celui de l'indépendance et du libre-arbitre de l'observateur.
Mais en contrepartie, à partir de l'explosion des technologies
de la communication, elle pourrait faire apparaître un cerveau
global au sein duquel interagiraient les cerveaux individuels, qu'ils
soient biologiques et artificiels. Une nouvelle insertion des organismes
terrestres au sein du cosmos pourrait peut-être alors en émerger.
Notes
(1) La seule façon d'échapper
aux difficultés de la démarche régulatrice
consiste à postuler que le monde n'est pas compréhensible.
Il serait donc selon ce point de vue inutile sinon dangereux d'intervenir
dans son fonctionnement. La meilleure politique consisterait à
laisser faire les différents acteurs. Leur libre activité
produira un ordre optimum. Mais cette solution de facilité,
aussi séduisante qu'elle soit, ne résiste pas lorsque
les difficultés s'accumulent. Les esprits les plus libéraux
en appellent tous alors à une reprise de la régulation.
(2) Rappelons que dans d'autres articles nous
avons suggéré que ce ne sont pas des humains individuels
qui décident aujourd'hui de l'évolution de la biosphère,
mais des entités associant de façon symbiotique des
organismes biologiques et des technologies elles-mêmes de
plus en plus autonomes. Nous avons proposé de les nommer
des «complexes anthropotechniques».