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1er novembre 2008
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Manifeste anti-crise
Comment faire face en profondeur à une crise systémique
mondiale?
A la suite de nos différents
éditoriaux, de nombreux lecteurs nous ont suggéré
de mettre à disposition sur le site une suite de recommandations
visant à pallier la probable aggravation prochaine
de l'actuelle crise financière et économique.
Nous le faisons bien volontiers, et invitons ceux qui partagent
ce diagnostic et ces propositions à les soutenir. Ce
document a été rédigé par les
deux signataires, en coopération avec Joseph Leddet,
éditeur de La Gazette des Changes. A.I..
Introduction
Nous
faisons l'hypothèse que la crise financière
et économique mondiale résistera aux mesures
actuellement mises en œuvre par les Etats ou par les
institutions internationales. Il est même vraisemblable
qu'elle s'aggravera. Elle est en effet, selon l'expression
désormais obligée, «systémique»
en ce sens qu'elle révèle le double vice des
systèmes politiques actuels:
Penser
que le libéralisme et la concurrence peuvent apporter
les meilleures solutions possibles aux problèmes de
l'avenir du monde, alors que les régulations publiques
n'apportent que des maux ;
Penser
que la croissance des consommations publiques et privées
peut se poursuivre indéfiniment, alors que les ressources
sont limitées et que les déchets s'accumulent.
Nous
estimons qu'il est bon, dans une large mesure et malgré
ses dégâts, que cette crise résiste aux
mesures actuellement décidées pour la combattre,
car elle obligera les Etats à s'attaquer aux deux causes
majeures de la crise, résumées ci-dessus : libéralisme
et croissance des consommations.
L'Europe
peut et doit proposer au reste du monde des politiques s'en
prenant directement à ces deux causes de la crise.En
effet, face à la rareté, elle a expérimenté
concrètement durant tout le XXe siècle
des politiques de régulation publique et de restriction
des consommations. Ces politiques n'ont pas laissé
de bons souvenirs dans les esprits. Mais avec le recul, on
s'aperçoit qu'avec quelques adaptations, elles pourraient
aujourd'hui offrir de bonnes solutions à la crise mondiale.
Les
grands pays européens, Grande Bretagne, France et Allemagne
notamment, ont gardé des traditions d'interventionnisme
public certes différentes, mais qui pourraient fournir
un arsenal de mesures à la hauteur des enjeux actuels.
Dans
ces pays comme dans les autres pays européens - parmi
lesquels il faut nécessairement comprendre la Russie
- les partis de gouvernement devraient donc s'entendre au
plus vite sur un programme minimum d'interventions dont l'Union
européenne se ferait le champion, en son sein comme
dans le reste du monde.
Pourquoi
aussi dans le reste du monde ? Parce qu'avec la crise économique
et financière et l'affaiblissement de la puissance
américaine, la planète sera selon-nous parcourue
de tensions violentes dans les mois qui viennent. Or une Eurasie
puissante et exemplaire pourra contribuer à les calmer,
notamment en soutenant politiquement et financièrement
toutes initiatives stratégiques utiles provenant de
la communauté internationale .
Les
politiques que l'Europe devrait, en s'appuyant sur son expérience,
proposer au monde dans les mois prochains, sinon les semaines
prochaines, reposeraient sur deux piliers :
Le
pilier financier et économique
Celui-ci
comporterait cinq grands volets complémentaires :
1.
La prise de contrôle par les Etats, temporaire ou durable,
pour un euro symbolique, de l'ensemble du système des
banques et assurances européennes, avec entrée
d'administrateurs publics au conseil des établissements et
la remise en service obligée du marché des prêts
interbancaires. Ceci sans un euro pris aux contribuables (à
la différence du dispendieux et irréaliste plan français
actuel de 360 milliards), l'objectif étant de rétablir
– de gré ou de force - la confiance naturelle entre
banques afin de leur permettre de rejouer dans les plus brefs délais
leur rôle normal de soutien à l'économie. Rappelons
- si à tout hasard était encore nécessaire
de le faire - , que le rôle des banques est de collecter des
épargnes pour financer des investissements productifs et
non pour spéculer.
2.
La mobilisation du quart des épargnes nationales
(soit environ 1000 milliards pour la seule nation française),
via des incitations fiscales fortes, dans des fonds publics d'intervention
offensifs et pas seulement défensifs, destinés à
financer de nouveaux investissements faisant appel aux diverses
technologies émergentes (exemple : électricité
verte, automobile électrique, maisons « passives »,
agriculture durable….). L'Europe dispose en effet des cerveaux
et des bases industrielles lui permettant de montrer la voie aux
autres puissances dans ces domaines, à la fois pour la recherche,
la production et la vente de produits et services innovants. Ce
serait une illusion de croire que les fonds souverains non européens
pourraient financer de tels investissements sans prendre en gage
l'ensemble des sociétés européennes.
3.
L'entrée de capitaux publics, avec au moins une minorité
de blocage, dans toutes les entreprises stratégiques existantes
et aussi dans les entreprises nouvellement créées
appartenant aux secteurs émergents jugés politiquement
stratégiques. Parallèlement, on développera
de nouveaux services publics dans les domaines où les initiatives
individuelles n'ont pas la puissance ou l'indépendance nécessaires.
4.
La mise en place d'une protection sociale minimale toute la vie
durant, garantie aux travailleurs et citoyens européens.
5.
La mise en oeuvre de réglementations protectrices de
ces nouvelles activités, tout le temps qu'il sera nécessaire,
sur le modèle de l'Etat régalien dit aussi néo-colbertiste.
Le
pilier de la décroissance « raisonnée
»
Il
s'agirait de prendre enfin acte du fait que l'avenir de la
planète exige de toute urgence la décroissance
radicale de toutes les activités destructrices des
équilibres climatiques et de la biodiversité.
Celle-ci serait compensée, et au-delà, par une
croissance des activités intellectuelles et culturelles
sans impacts sur l'environnement. Trois grands domaines d'action
devraient être envisagés. Il s'agirait de :
1.
Favoriser la décroissance des productions et consommations
destructrices : par exemple abandon du pétrole et des
technologies sociétales associées, automobile et modes
d'urbanisation sous leur formes actuelles…et assurer la reconversion
à long terme des forces productives et des habitudes de consommation
vers des activités non destructrices.
2.
Donner la priorité aux équipements et aux politiques
de recherche scientifique, d'enseignement supérieur et plus
généralement d'éducation.
3.
Encourager le développement d' «industries culturelles»
libérées des pressions en faveur des consommations
commerciales. Il devrait s'agir en particulier de structures
décentralisées et participatives favorisant l'investissement
intellectuel, la création et l'auto-formation à travers
les réseaux numériques.
La
planification souple
Ajoutons
que le minimum de coordination de ces diverses politiques
nécessitera d'associer les Etats et les institutions
européennes aux différentes catégories
d'intérêts représentant les sociétés
dans leur ensemble. Il faudra le faire au sein de structures
de planification souple (dites par certains « à
la française ») dans tous les domaines stratégiques,
opérant en coordination avec les institutions politiques.
L'organisation sur le long terme de la décroissance
des activités destructrices et leur remplacement par
de nouvelles croissances non destructrices sera l'une des
priorités de ces structures de planification.