Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
25 août
2009
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
La Lune ou la
guerre :
un choix de civilisation
Barack Obama va devoir choisir entre poursuivre des
opérations militaires perdues d'avance au Moyen Orient,
ou financer les explorations spatiales. Il s'agira d'un
choix stratégique pour l'Amérique, mais aussi
d'un choix pour l'Europe. A ce niveau, on devra parler d'un
choix de civilisation.
La
commission chargée par Barack Obama d'évaluer
le programme américain de vols habités et
d'exploration humaine du système solaire a déjà
fait connaître ses premières conclusions, avant
la remise officielle de son rapport à la Maison Blanche
le 31 août. Cette commission est présidée
par Norman Augustine, ancien PDG du groupe de défense
Lockheed Martin, groupe dont on connaît les implications
dans les politiques d'achat de matériels militaires
par le Pentagone. Les conclusions en sont simples : en l'état
actuel du budget de la Nasa, l'objectif de renvoyer des
hommes sur la Lune, tremplin vers Mars, est hors de portée.
Cet
objectif s'était concrétisé par le programme
Constellation arrêté en janvier 2004 par G.W.
Bush. Il s'agissait à l'époque de réaliser
un nouveau système de lanceurs et de capsule pour 2008,
en visant une première mission lunaire habitée
pour 2014. A partir de 2020, la Nasa devait établir
une base permanente sur la Lune, tremplin très vraisemblable
d'un premier vol humain vers Mars après 2030.
Pour
cela, un programme industriel a été lancé
sous les auspices de la Nasa, afin de transporter 4 à
6 personnes et tout le matériel nécessaire.
Il comporte deux lanceurs lourds, Ares-1 et Ares-5, pouvant
emporter 25 et 71 tonnes ; une capsule habitée, Orion,
à l'habitacle 2,5 fois plus grand que celui d'Apollo
; enfin, un module d'alunissage et de redécollage,
Altair. Ares-1 placerait en orbite terrestre la capsule
habitée, Ares-2 le module d'alunissage et le matériel
logistique. Une fois arrimés, Orion et Altair effectueraient
le trajet vers l'orbite lunaire, d'où se détacheraient
le module et ses occupants, pour se poser sur la Lune et
bien évidemment aussi pouvoir en repartir.
Nous
avions ici même fait valoir le retard que prendrait
inévitablement l'Europe dans le domaine spatial,
confrontée à un tel programme. Mais c'était
sans compter sur les difficultés techniques qu'a
rencontrées la Nasa. Le lanceur Ares-1 a peu de chances
d'être opérationnel avant 2017 ou 2018 : des
simulations numériques font craindre des secousses
et un roulis excessifs lors du décollage et de l'ascension.
Le vol d'essai du premier étage à été
reporté à la fin de cette année sinon
plus tard. On devra compter a fortiori plusieurs années
supplémentaires pour la mise au point de Ares-5.
La NASA a repoussé au mois d'octobre 2009 le premier
vol d'essai du premier étage de la fusée Ares-1.
Il faudrait sans doute dix années de plus pour que
le lanceur lourd Ares-5 soit au point. Ceci devrait repousser
à 2030 le retour d'équipages américains
sur la Lune. Aucune date même approximative concernant
Mars n'est maintenant envisagée.
Beaucoup
de commentateurs, aux Etats-Unis comme en Europe, trouveront
cela très raisonnable. A quoi bon dépenser
de l'argent pour des explorations planétaires humaines
à hauts risques et sans retombées évidentes.
Mieux vaudrait se limiter au spatial scientifique, beaucoup
plus utile pour observer l'effet du changement climatique
sur la Terre. En matière de vols habités,
mieux vaudrait dans la décennie qui vient entretenir
la Station Spatiale Internationale (IST) en la dotant enfin
d'un système de liaison avec la Terre fiable, afin
de remplacer les navettes en fin de vie et le couple russe
Soyouz/Progress aux performances limitées.
Le
vrai visage de l'Amérique
A
notre avis, si Barack Obama entérine le choix de la
commission Augustine, il montrera à l'ensemble du monde
le vrai visage de l'Amérique, longtemps dissimulé
sous des discours universalistes sinon humanisto-religieux.
Pour quelles raisons la Nasa devrait elle abandonner le programme
Constellation ? Evidemment pas pour des raisons techniques,
mais pour des raisons budgétaires. Le budget annuel
de la NASA, de 18 milliards de dollars (12,7 milliards d'euros),
est pourtant en légère hausse. Mais son budget
décennal a été ramené de 108 milliards
à 78 milliards de dollars. Selon la commission, une
rallonge de 3 milliards par an serait nécessaire. Le
budget de la Nasa, calculé sur 3 ans, serait ainsi
de 33 milliards.
Or
il faut se rappeler que la guerre en Irak a coûté
environ $3.000 milliards sur 6 ans au bas mot (3 trillions),
selon les estimations de Robert Zoellick. Barack Obama a promis
de se désengager d'Irak, mais il ne le fera sans doute
qu'avec retards et difficultés. Dans les 3 ans qui
viennent, l'Irak coûtera donc au budget américain
au moins 1 trillion de dollars. Fait plus grave, Barack Obama
confirme tous les jours actuellement sa volonté d'un
renfort en Afghanistan. Les experts militaires prévoient
donc dans la région dite Afpak une guerre aussi longue
et aussi coûteuse que celle menée en Irak (soit
environ $2 trillions sur 3 ans). Elle sera aussi inutile voire
plus dangereuse pour l'Amérique que la précédente.
Nous n'évoquons pas ici le coût des budgets militaires,
hors Moyen-Orient, qui profitent très largement aux
industriels de l'armement, notamment ceux de l'aéro-spatial
(peut-être un trillion de dollars sur 10 ans pour le
seul programme F-35 JSF confié principalement à
Lockheed Martin).
Pourquoi
ces dépenses militaires ? Parce que le système
politique américain a toujours fonctionné
ainsi depuis la seconde guerre mondiale: bâtir sa
puissance technologique et diplomatique en finançant
le lobby militaro-industriel dans la perspective de guerres
réelles ou imaginaires contre des adversaires en
partie inventés. Le programme Apollo de la Nasa décidé
du temps de J.F. Kennedy avait constitué à
cet égard la face présentable d'un système
reposant sur l'exploitation de la productivité économique
et scientifique des salariés et des laboratoires
au profit d'un pouvoir dont les têtes se trouvent
à Wall Street et Washington. Après l'élimination
de l'URSS dans la course à l'espace, le programme
fut abandonné et les budgets de la Nasa n'ont cessé
de péricliter depuis. Comme on l'a vu, ils ne sont
pas près de reprendre leur ancienne splendeur.
Soit.
Mais on se demandera pourquoi le lobby industriel et politique
qui dirige l'Amérique et une partie du monde préfère-t-il
aujourd'hui faire reposer son pouvoir sur des guerres hasardeuses
et des technologies militaires finalement peu innovantes,
au lieu de consacrer les trillions de dollars correspondants
à de grands programmes industriels et scientifiques
pacifiques qui garantiraient à coup sûr (outre
les profits du lobby) la suprématie politique et
économique des Etats-Unis dans la décennie
qui vient ? Si le budget de la Nasa était porté
à 50 milliards par an sur 10 ans, le retour américain
sur la Lune serait pratiquement garanti, le reste à
l'avenant. Les retombées civiles seraient considérables,
puisque l'on avait estimé par exemple celles du programme
Appolo à 5 fois le montant des dépenses budgétaires.
Lors
de ses premières semaines à la Maison Blanche,
Barack Obama s'était fait remarquer de la communauté
scientifique par sa volonté d'augmenter substantiellement
les budgets de recherche. Tout laisse craindre cependant
que cette promesse ne soit oubliée, comme celles
qu'avaient faites le candidat en ce qui concernait la moralisation
de Wall Street, la mise en place d'un système public
d'assurances-santé, la détente sur les divers
fronts diplomatiques. Les Démocrates et Barack Obama
feront valoir le manque de crédits et l'impossibilité
d'augmenter la dette. Mais comme nous venons de le voir,
ces arguments ne seront pas utilisés pour la réduction
des dépenses militaires. Après être
apparu comme la marionnette de Wall Street puis celle des
assurances privées, Barack Obama va-t-il prendre
le risque d'être qualifié de Pentagone's
puppet, en renonçant à l'image plus glorieuse
d'un nouveau J.F Kennedy champion de la conquête spatiale
?
Sans
doute Barack Obama n'a-t-il pas le choix. Dans un régime
politique soumis systématiquement au poids des lobbies,
avec la corruption qui l'accompagne, il devra continuer
à se mettre au service des industriels du complexe
militaire (lequel inclut les sociétés «
civiles » de sécurité et défense).
Or pour ces compagnies, il est plus facile d'obtenir des
milliards de dollars de commande en s'appuyant sur le prétexte
d'un danger extérieur fut-il de moins en moins crédible,
que sur les nobles mais lointaines ambitions de grands programmes
scientifiques pacifiques. Il est également plus aisé,
secret-défense à l'appui, de gérer
ces commandes en famille, plutôt que sous l'œil
des contrôleurs budgétaires de la Nasa et du
General Accounting Office.
Un
véritable choix de civilisation
Si l'Amérique confirme le report sine die de
ses programmes de vois habités, si l'Europe ne relève
pas le gant comme elle pourrait techniquement et budgétairement
le faire, il s'agira d'un véritable choix de civilisation
que l'Occident tout entier acceptera d'associer à son
nom au regard du jugement de l'histoire : « Plutôt
la guerre que la Lune and beyond ». Nous parlons de
choix de civilisation car renoncer à d'ambitieux programmes
spatiaux voudra dire aux yeux de tous, notamment des jeunes,
que ni l'Amérique ni l'Europe ne croient plus désormais
à la possibilité de jouer un rôle dans
l'évolution future des humains sur Terre.
Il
est bien évident en effet que, sans technologies
spatiales performantes, il faudra renoncer à d'éventuelles
visites ou même installations prolongées sur
d'autres planètes. Il faudra, plus immédiatement,
renoncer à un objectif dont on parle peu mais à
tort, la possibilité de dévier d'éventuels
« géocroiseurs » d'une orbite de collision
avec la Terre.
Il
se trouve cependant que ce choix de civilisation ne sera pas
celui des grandes puissances asiatiques, rejointes par quelques
pays ambitieux tels le Brésil ou la Russie. Pour ces
nations au contraire, la dimension spatiale devrait être,
plus facilement que les dépenses d'armements, la possibilité
d'affirmer non seulement leur puissance mais des visées
de connaissance scientifique et des objectifs civilisationnels
difficilement contestables. Il est à prévoir
que, par la faute du lobby militaro-industriel américain
et avec la complicité des gouvernements européens,
le visage humaniste de la Terre, dans les décennies
prochaines, ne soit plus incarné que par les puissances
asiatiques et leurs alliés.