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5 septembre 2009
Economie politique
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
L'illusion de
la reprise économique
Ceux qui imaginent que les pouvoirs politiques ont repris la
main pour éviter les dérives du capitalisme financier
se trompent. S'il y a reprise, c'est, partout dans le monde, celle
de la spéculation, qui repart de plus belle. Mais les bases
structurelles d'une crise en profondeur demeurent. Les pays européens
moins encore que les autres n'y échapperont, car ils refusent
les mesures de régulation coordonnée qui seules leur
permettraient de faire entendre leurs intérêts.
Durant
le printemps et l'été 2009, les économistes,
les institutions financières (Réserve fédérale,
FMI, BCE et jusqu'à la Banque de France), les banques
et finalement les gouvernements ont mis en valeur des signes
de reprise. Dans le monde de la finance et de la spéculation,
notamment à Wall Street et à la City, l'enthousiasme
et les dépenses de consommation des spéculateurs
ont chassé la morosité des mois précédents.
Tout serait donc «reparti comme avant», y compris
au niveau des mécanismes qui avaient provoqué
la crise précédente.
Menaces
conjoncturelles
Cependant
ces prévisions optimistes ne tiennent pas compte
d'indicateurs immédiats qui ne poussent pas à
l'euphorie. En premier lieu, le niveau du chômage
ne cessera d'augmenter, au moins jusqu'à 2010. La
zone euro connaîtra probablement un taux de 11,5%
au lieu du point bas de 7,5 en 2008. Aux Etats-Unis, le
taux de chômage sera de 10% au moins. Que vont devenir
tous ces chômeurs et leurs familles ? Aucun espoir
d'emploi ne leur est offert, non plus d'ailleurs que de
protection sociale. Les salariés non encore touchés
par le chômage verront de leur côté les
salaires et les qualifications continuer à s'abaisser,
sous la pression toujours aussi forte de la réserve
de main d'œuvre asiatique à 2 dollars par jour
que les entreprises vont continuer à embaucher, directement
ou par le biais de la délocalisation.
Il
ne faudra donc pas compter sur une reprise de la consommation
des ménages et des entreprises fondée sur
une reprise des crédits. D'une part, les agents économiques
continueront à tenter de se désendetter en
réduisant leurs consommations. D'autre part, cela
n'empêchera pas les non-remboursements et les faillites
de se poursuivre, avec un nouveau choc en retour sur les
banques. Or en ce cas, il est peu probable que les Etats,
déjà très endettés, viennent
de nouveau à leur secours. Un nouveau krach du crédit
et de la bourse en résultera.
Les
Etats seront d'autant moins incités à venir
au secours du secteur banque-assurance qu'ils sont pour
leur part menacés par un krach obligataire, c'est-à-dire
par le fait que les possesseurs de bons du trésor
et autres emprunts publics voudront s'en défaire
de plus en plus systématiquement. Pour réagir,
les Etats devront augmenter leur taux d'intérêt
au moment même où leur dette grimpe à
la verticale. Il est clair cependant qu'en Europe et aux
Etats-Unis, les Etats refuseront les mesures plus énergiques,
consistant à augmenter les prélèvements
fiscaux sur les revenus et les consommations de luxe. Ils
ne le feront pas, au prétexte d'éviter les
fuites de compétences à l'étranger
mais surtout de peur de se couper de leur base électorale.
Ils n'auront donc que la ressource d'accentuer leurs politiques
d'économies dans les services publics et les programmes
sociaux. En ce qui concerne l'Europe, c'en sera définitivement
fini du modèle social ouest-européen, déjà
bien branlant. La masse des déshérités
sans ressources et sans avenir deviendra telle qu'elle représentera
un facteur de subversion de plus en plus important, devant
lequel les Etats réagiront par la répression
policière et militaire. Pour sortir de ce dilemme
sans encourir les foudres des électeurs, certains
gouvernements envisagent aujourd'hui d'accepter le retour
à une inflation d'au moins 4% par an. Mais il en
résulterait, y compris dans la zone euro, un désordre
généralisé face auquel aucune institution
ne résisterait.
Cependant,
des mesures de défense économique et de relance
plus énergiques que celles consistant faire porter
le poids de la crise sur un pourcentage croissant de la
population seraient possibles. Les Etats-Unis et l'Europe
(sans mentionner le Japon) qui détiennent encore
face aux pays émergés et émergents
(Chine, Inde, Brésil) beaucoup d'atouts économiques,
pourraient les valoriser en engageant des politiques d'investissements
à long terme dans les sciences et technologies nouvelles,
l'énergie ou l'agriculture, ainsi que dans des dépenses
d'infrastructures réductrices de coûts fixes.
Ceci leur redonnerait des atouts compétitifs face
à la concurrence des pays aux salariés payés
à 2 dollars. Mais il faudrait pour cela qu'ils renoncent
au dogme libéral et acceptent des politiques d'interventionnisme
économique (allant jusqu'à des épargnes
forcées) et de protectionnisme rationnel dont nul
ne veut encore parler aujourd'hui.
Dans
un premier temps, il faudrait que des autorités de
supervision et de régulation véritablement
capables d'agir soient mis en place – ce qui n'est
évidemment pas le cas aujourd'hui et ne le sera pas
davantage demain. Ceci signifierait entre autres interdire
ou fortement limiter les marchés spéculatifs
internes et les prises de participation provenant de fonds
politiquement conquérants, ceux qui disposent des
pétro-dollars ou des épargnes asiatiques encouragées
par des taux de change artificiels. Or il est clair qu'au
sein même des sociétés occidentales,
les milieux financiers et leurs alliés politiques
refusent de telles mesures. A leur niveau en effet le désordre
économique mondial restera longtemps (grâce
notamment à des logiciels informatiques hyper-puissants)
une source de profit. Leur mot d'ordre est plus que jamais
de ne rien faire qui puisse brider la sacro-sainte innovation
financière, louée encore récemment
par Ben Bernanke (350.000 milliards d'euros de contrats
noués autour de produits dérivés, châteaux
de cartes susceptibles à tous moments de s'effondrer
de nouveau). La BCE, sans aller jusque là, vient
de rappeler dans une conférence de presse du 2 juillet
2009, que la concurrence sans frontières doit rester
la règle absolue, seule capable d'assurer la reprise
après une crise passagère.
Mais
il ne faudra pas se limiter à la régulation
de l'économie virtuelle. Il faudrait aborder le cœur
de la relance de l'économie réelle Autrement
dit, il faudrait que de nouvelles structures industrielles
et de recherche interétatiques, sur le modèle
des Agences, soient mises en place et soutenues par les
Etats, tant au niveau de leurs investissements que des protections
à leur apporter face à la concurrence des
pétrodollars et des industriels asiatiques protégés
sans complexes par les Etats dont ils sont les ressortissants.
En ce qui concerne l'Europe, la création, depuis
longtemps demandée par les économistes sérieux,
d'un véritable gouvernement économique et
politique de la zone euro, s'imposerait d'urgence. Mais
pour que les opinions se persuadent de la nécessité
de tels nouveaux moyens de gouvernement, il faudrait qu'elles
prennent conscience des contraintes macro-économique
de long terme qui, au-delà des menaces conjoncturelles
que nous venons d'évoquer, pèsent déjà
sur le monde, et ne cesseront de s'alourdir.
Contraintes
macro-économiques
La
toile de fond des prochaines décennies est évidemment
l'épuisement des ressources naturelles mondiales
sous la pression à la fois du changement climatique
en cours et d'une démographie encore fortement en
hausse. Nous vivons désormais dans un monde dont
les ressources surexploitées diminueront tandis que
la demande ne cessera d'augmenter. Il faudrait donc d'une
part réduire globalement ou sélectivement
(selon les cas) les prélèvements sur les ressources,
ce qui supposerait une décroissance des consommations
les plus destructrices compensée par une croissance
des activités à faible impact sur l'environnement
telles que les investissements dans la science et la culture.
Il faudrait parallèlement investir dans des technologies
nouvelles susceptibles de remplacer, là où
elles demeurent indispensables, les sources naturelles en
voie de disparition.
Le
problème est que ces changements d'orientation demanderaient
beaucoup de temps et d'argent. Comme de plus, ils ne peuvent
être menées efficacement, compte tenu de la
mondialisation, qu'à l'échelle de la planète
toute entière, ils supposeraient des coordinations
étroites entre politiques économiques et sociales,
menées nécessairement par des puissances publiques
à l'autorité et à la compétence
raffermies.
Mais
pour que de telles politiques soient conduites, en dépit
de la poursuite inévitable des compétitions
entre puissances, il faudrait que les instruments du pouvoir
économique échappent à ceux qui les
détiennent encore très largement, y compris
en Europe. Il s'agit de ce que l'on désigne globalement
par le terme d'actionnaires : entités anonymes n'étant
intéressées que par la possibilité
de maximiser des profits immédiats, quelles qu'en
soient les conséquences pour les vrais créateurs
de richesses, c'est-à-dire les travailleurs et les
entreprises publiques ou privées capables d'investir
sur le long terme en prenant en compte un minimum d'intérêt
général.
Le
retour des actionnaires qui s'est fait à partir de
la réhabilitation des marchés financiers dans
les années 1980 ne s'est pas traduit par la valorisation
des petites épargnes, ce que les banques de dépôt
savaient à peu près faire. Il s'est fait à
partir de la montée en puissance des grands fonds
d'épargne collective qui détiennent désormais
la majorité des actions des entreprises cotées
en bourse et qui se concurrencent pour drainer l'épargne
des catégories aisées. Leurs choix de placement,
leur entrée dans les conseils d'administrations des
firmes, les pressions qu'ils exercent sur les parlements
et les gouvernements en font une véritable gouvernance
informelle invisible, portant non seulement sur les marchés
d'action mais sur les économies toutes entières.
Les « actionnaires » ainsi sur-représentés
sont dorénavant capables de sanctionner (par une
condamnation à mort) les entreprises qui ne font
pas les 15 à 20% de bénéfices sur fonds
propres désormais exigés.
Il
en résulte que leurs exigences rendent improbables
par définition les investissements en capital réel
tout autant que la juste rémunération des
salariés et la relance d'une consommation raisonnée
provenant des salariés, des petits épargnants
et des consommateurs locaux, tous mécanismes qui
traditionnellement faisaient la prospérité
des territoires.
La
libéralisation systématique des échanges
internationaux de marchandises et de capitaux menées
sous l'égide de l'OMC depuis 20 ans, relayée
par les institutions européennes, renforce aujourd'hui
la destruction des vieilles économies et sociétés
traditionnelles, puisqu'elle impose désormais à
celles-ci la compétition avec les grands réservoirs
de main d'oeuvre asiatiques (les salariés à
2 dollars précédemment cités). Elle
ne profite même pas aux sociétés asiatiques,
puisque la demande intérieure, pouvant résulter
d'une hausse des salaires locaux, n'y est pas encouragée.
Les épargnes sont drainées vers les fonds
de pension asiatiques qui, aux mains des financiers politiquement
bien en cours, relayés par les gouvernements eux-mêmes,
s'en servent comme des machines de guerre internationale
pour poursuivre la destruction des industries des pays anciennement
développés. De toutes façons, étant
aux mains de spéculateurs et non de véritables
industriels, ils ne seraient pas capables de profiter de
ces épargnes considérables pour réellement
investir là où, comme indiqué ci-dessus,
la création de nouvelles valeurs pourrait se substituer
à la disparition des ressources naturelles et à
la lutte contre la pollution.
Or
cet accaparement du monde par les intérêts
financiers, qui a déjà provoqué, outre
la grande crise actuelle, de nombreuses crises et désastres
locaux, en Europe comme dans le reste du monde, n'a aucune
raison de changer. Les mêmes sont toujours au pouvoir,
à New York, à Londres, à Pékin
et dans tous les hauts lieux de la finance et de la spéculation.
Les banques et les assurances sont toujours soumises à
leur bon vouloir au lieu de revendiquer un retour à
leurs missions traditionnelles, dont elles s'étaient
acquittées (il est vrai tant bien que mal) durant
le dernier siècle. Aucune entreprise productive réellement
innovante ne voit plus le jour, même pas dans le domaine
des armements. La recherche fondamentale est partout asséchée.
Plus
grave encore, les gouvernements confirment leur dépendance
politique à l'égard de ces intérêts
dont, corruption aidant, ils tiennent leurs pouvoirs. On
suspecte à juste titre Barack Obama d'être
le polichinelle de Wall Street, n'ayant agité de
vastes projets de réforme, dont aucun ne verra le
jour, que pour calmer les esprits. Il en est sans doute
de même au niveau des gouvernements européens.
S'ils voulaient vraiment démentir l'accusation d'être,
eux aussi, des polichinelles de la finance, ils se mettraient
d'accord sur les vastes programmes d'action concertés
auxquels nous avons fait allusion dans la première
partie de cet article.
Il
faudrait pour cela qu'ils acceptent de construire : 1. un
espace délimité par des frontières
fixant des règles de réciprocité aux
échanges extérieurs ainsi qu'une politique
commune de change 2. une économie harmonisée
autour de fiscalités, de salaires planchers et de
protection sociale minima et 3. La réalisation d'un
territoire commun organisant les inévitables transferts
qui s'imposeront entre régions riches et régions
pauvres. Rappelons à cet égard qu'il sera
de plus en plus insupportable d'accepter le maintien des
disparités existantes entre l'Allemagne et, par exemple,
la Lettonie, pourtant très proches.
Or
on peut voir qu'il n'en est toujours rien. Ce ne sera pas
la préparation en commun de futurs G20 qui pourra faire
espérer les grands changements nécessaires.