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15 janvier 2009
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
La bombe démographique
n'est pas désamorcée
A
l'occasion d'une annonce récente concernant la démographie
française - dont la bonne tenue serait une surprise dans
une Europe en voie de dépeuplement - fleurissent aujourd'hui
nombre d'articles (contestables à notre goût) expliquant
que l'espèce humaine n'est pas trop nombreuse...
On
peut se féliciter de voir la France, seul pays en Europe,
assurer le renouvellement de sa population avec un taux de deux
naissances par femme. Ceci, soit dit en passant, est sans doute
moins lié à l'immigration de familles très
prolifiques qu'aux aides sociales à la mère au travail,
seules capables de permettre aux femmes de poursuivre une vie professionnelle
sans sacrifier leurs désirs de maternité. Il est certain
que si les autres pays européens ne peuvent suivre cet exemple,
c'est-à-dire s'ils ne peuvent assurer sans une forte immigration
le renouvellement de leur population, ils ne devront pas se plaindre
ensuite d'être, selon l'expression des mouvements populistes,
«envahis» par le reste du monde. L'Europe ne pourrait
en aucun cas demeurer sous-peuplée dans un monde surpeuplé.
Mais
à l'occasion de cette annonce concernant la démographie
française, fleurissent désormais des articles
très contestables voulant nous expliquer que l'espèce
humaine n'est pas trop nombreuse. Le thème général
en est que, selon certaines études démographiques,
de nombreux pays dotés jusqu'à ces dernières
années d'une forte natalité sont en train d'atteindre
le seuil de la transition démographique, où
le taux de reproduction pourrait se stabiliser autour de 2
à 2,5 enfants par femme. Ceci en particulier grâce
aux politiques de contrôle des naissances et à
l'élévation du niveau de vie économique,
politique et culturel des femmes. Ces dernières, même
au sein de sociétés très rigoristes,
voudraient désormais s'affranchir des anciennes servitudes.
Selon
ces articles, il faudrait en déduire que nous ne sommes
plus menacés par la Bombe P(1) de Paul Erlich
(1971). La Bombe démographique serait désamorcée.
Aux rythmes d'accroissement prévus, la population mondiale
devrait plafonner aux alentours de 10 milliards d'habitants
au milieu du siècle. Grâce à de nouvelles
techniques productives, la Terre pourra parfaitement alors
nourrir de tels effectifs.
Nous
pensons que cet optimisme est mal fondé. D'une part,
des pays très peuplés ont encore plusieurs enfants
par femme. C'est le cas de beaucoup de pays africains, asiatiques
et latino-américains. Concernant l'Inde, même
si la natalité y baissait, elle resterait encore plus
forte que celle de la Chine, présentée à
juste titre comme en passe de réussir sa transition
démographique. Par ailleurs, les prévisions
de baisse de natalité restent des prévisions,
à la merci de nombreux événements encore
imprévisibles. Si elles se révélaient
trop optimistes, même de quelques décimales,
ce seraient 3 ou 4 milliards d'humains supplémentaires
qu'il faudra prendre en compte.
D'autre
part et surtout, prétendre que le progrès
technique permettra de nourrir 10 milliards d'hommes à
horizon de 50 ans reste très théorique. La
crise démographique se conjugue avec la crise environnementale
et la crise alimentaire. S'y ajoutera une crise sociale
déjà bien installée. Autrement dit,
à supposer que des technologies compatibles avec
les capacités d'endurance des écosystèmes
voient le jour – ce qui n'est pas le cas aujourd'hui
– il faudra de toutes façons partager les ressources,
c'est-à-dire aligner les niveaux de vie des riches
sur ceux des plus pauvres. Les hommes étant ce qu'ils
sont, on ne voit pas comment les titulaires actuels de niveaux
de vie moyens ou supérieurs accepteraient de les
réduire. Ils ne le feront que contraints et forcés,
à la suite de crises généralisées
ou de guerres.
Qu'en
conclure ?
Il
serait illusoire de prétendre diminuer encore les taux
de natalité. Il s'agit de phénomènes
largement inconscients qui échappent, surtout lorsqu'ils
concernent les populations pauvres, à toute rationalité
volontariste. Par ailleurs, de quel droit le faire, à
supposer que cela soit possible ? Les bonnes âmes prendront
la parole pour demander pourquoi les riches interdiraient-ils
aux pauvres d'avoir plusieurs enfants par couple, s'il s'agit
pour eux du seul luxe accessible.
Il
est par ailleurs illusoire, comme nous venons de le rappeler,
de compter sur les progrès techniques pour combler
les vides entre les demandes en hausse et les ressources
en baisse. On peut et on doit militer, dans les pays prospères,
pour une décroissance des consommations non vitales,
mais celle-ci restera marginale. Quant à mettre le
monde entier à la diète, c'est un vœu
pieu. Les experts peuvent se tromper, dans ces divers domaines,
mais se faire des illusions représente la pire erreur
qui soit.
Il
n'est donc pas scandaleusement malthusien de penser que l'humanité
constitue bien une espèce prédatrice et destructrice
Après avoir épuisé les écosystèmes,
elle se retournera contre elle-même en générant
des processus d'effondrement aussi divers qu'efficaces. Nous sommes
sans doute là en face de mécanismes globaux échappant
à toute prescription scientifique, l'un de ceux dont nous
avons dit par ailleurs qu'ils résistent à nos capacités
de modélisation globale. On a reproché à Claude
Lévi-Strauss de le dire, voyant dans ce propos une idée
fixe de centenaire à bout de foi en l'avenir et en l' «Homme»,
le sacro-saint «Homme». Mais pourquoi les centenaires
ne seraient ils pas plus clairvoyants que les jeunes ?
(1)
"P" pour "Population : (La bombe P, Paul Erlich,
édition Fayard, 1971).
Dans cet ouvrage, l'auteur dénonçait "la
prolifération humaine"assimilée à
un "cancer" : "Trop de voitures, trop dusines,
trop de détergents, trop de pesticides", [ ]
trop doxyde de carbone. La cause en est toujours la
même : trop de monde sur la Terre"...