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05 août
2010
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
De Darwin à
Lamarck et retour
La grande
transformation des sciences sociales et politiques. Jusqu'où
l'évolution du milieu social influence-t-elle l'évolution
biologique des humains?
Cette
question se pose en permanence lorsque l'on étudie les applications
possibles de la théorie de l'ontophylogenèse, due
au biologiste Jean-Jacques Kupiec, que nous avons plusieurs fois
présentée sur ce site(1). Rappelons que, très
sommairement résumée, cette théorie décrit
un phénomène continu s'appliquant à l'évolution
des organismes soumis à la compétition darwinienne.
Avant la théorie de l'ontophylogenèse, on considérait
que l'évolution résultait de deux phénomènes
distincts :
- d'une part, sous l'influence des contraintes du milieu, le génome
évoluait en conséquence de la sélection de
mutations génétiques favorables survenues aléatoirement,
- d'autre part, l'évolution des formes adoptées par
les animaux adultes résultait de l'expression différente
des gènes inclus dans leur ADN, en fonction à nouveau
de contraintes sélectives imposées par le milieu.
Pour l'ontophylogenèse
au contraire, les individus soumis aux contraintes du milieu évoluent
par mutation/sélection à tous les niveaux de leur
organisation biologique : le génome (phylogenèse)
et la formation des individus adultes après la création
de l'embryon (embryogenèse ou ontogenèse).
Si
nous appliquons ce principe général à la compréhension
de l'influence que peuvent avoir les transformations du milieu social
sur les individus et sur leurs comportements, on en déduira
que ces transformations pourront se répercuter aussi bien
sur les génomes, transmis lors de la reproduction, que sur
les individus eux-mêmes modifiés tout au long de leur
vie. Une technologie telle que celle associée au développement
des ordinateurs et de l'Internet entraînera d'abord, sous
l'influence de la compétition darwinienne entre individus
au sein d'un milieu ainsi transformé par cette technologie,
des modifications sur les comportements des utilisateurs. Ceux-ci
pourront acquérir une expertise mentale et comportementale
qu'ils se transmettront sur le mode culturel (par imitation). Mais
il ne serait pas exclu que cette évolution du milieu culturel
puisse générer des pressions sélectives s'appliquant
aux mutations du capital génétique des parents. Ceux-ci,
via des modifications plus ou moins étendues de leur génome,
transmettront alors à leurs enfants de nouveaux caractères
biologiques héréditaires, concernant par exemple l'acquisition
de bases neurales favorables à l'utilisation de l'Internet.
Les
transformations du génome ainsi acquises ne rendraient pas
en principe impossible l'interfécondité entre utilisateurs
et non utilisateurs de l'Internet. Autrement dit, puisque c'est
l'interfécondité qui caractérise l'appartenance
à ce que l'on nomme une espèce, elles ne feront pas
apparaître une nouvelle espèce humaine, de type mutant
sur le mode dit post-humain, qui se distinguerait radicalement de
l'espèce actuelle. Mais il ne serait pas exclu, en principe,
que les descendants des utilisateurs d'Internet présentent
à la naissance des caractères les rendant plus aptes
à maîtriser cette technique que les descendants des
non-utilisateurs. Certes, par l'éducation, ces derniers pourraient
récupérer leur handicap mais, au départ, il
y aurait bien handicap.
C'est
ainsi que sont apparus d'innombrables variants dans les caractères
des humains au long de l'histoire de l'homo sapiens, en fonction
des pressions sélectives imposées par les différents
milieux que les migrations de leurs ancêtres les avaient obligés
à affronter. Il n'y a pas de raison de penser que ce même
mécanisme ne puisse aujourd'hui s'appliquer, en conséquence
des transformations profondes imposées aux sociétés
humaines par le développement de ce que nous avons nommé
les systèmes anthropotechniques.
Mais
il est d'autres modifications tout aussi importantes susceptibles
d'affecter de façon différenciée les humains
qui les subissent. Elles résultent des influences s'exerçant
sur les sociétés humaines, en fonction notamment de
la compétition darwinienne entre groupes pour la conquête
des pouvoirs économiques, sociaux et politiques. Un exemple
à juste titre souligné aujourd'hui concerne les conséquences
en termes d'ontogenèse, mais peut-être aussi de phylogenèse,
des inégalités sociales. Il n'est pas contesté
que les populations vivant à la limite du seuil de pauvreté
subissent des handicaps importants, en terme d'espérance
de vie et de capacités physiologiques, voire mentales. Il
n'est pas exclu que ceux-ci soient si importants qu'ils puissent
se transmettre aux descendants des individus touchés, c'est-à-dire
par l'intermédiaire de transformations génétiques
héréditaires.
Le
phénomène n'affecte pas seulement les populations
dites défavorisées des pays pauvres. Il est aussi
constaté dans les sociétés riches. C'est ainsi
que, selon l'OMS(2), un enfant né dans un quartier
pauvre de Glasgow aura une espérance de vie inférieure
de 28 ans à celui né dans le quartier riche de la
ville. Il pourra également présenter des handicaps
physiques et mentaux bien supérieurs. Comme nous allons en
discuter, la question se pose de savoir si ces handicaps seraient
ou non transmis, au moins en partie, par la voie héréditaire,
c'est-à-dire de savoir s'ils ne résulteraient pas
finalement d'un processus d'adaptation darwinienne absolument normal.
Des
différences qui deviendraient héréditaires
Beaucoup
de choses ont été dites à propos des différences
que généreraient les diverses façons dont les
technologies émergentes affectent les sociétés
au sein de l'espèce humaine. Peu d'études cependant
se sont posées la question de savoir si les humains impliqués
dans la production ou l'usage de ces technologies différeraient
sur le plan génétique de ceux qui ne le seraient pas.
Pour notre part, dans l'ouvrage Le paradoxe du sapiens(3),
nous avons fait l'hypothèse que cela pourrait être
souvent le cas. Jean-Jacques Kupiec reconnaît la validité
d'une telle hypothèse. Il resterait cependant à démontrer
de façon précise qu'au sein de ce que nous avons nommé
des "systèmes anthropotechniques", les humains
étroitement associés à telle ou telle technologie
présenteraient des traits biologiques transmissibles par
la voie héréditaire, et pas seulement sur le mode
de l'imprégnation culturelle.
Les
données manquent au sujet de l'influence de l'extension de
l'internet non seulement sur les psychismes, mais aussi sur l'organisation
cérébrale en profondeur des habitués. De plus
en plus d'observateurs s'interrogent cependant sur l'effet que peut
avoir le développement des réseaux dits sociaux, notamment
chez les jeunes. Quel temps peut-il rester pour des formes de pensées
ou de travail traditionnels à des personnes se connectant
plusieurs heures par jour à des cercles d'amis rassemblant
une moyenne de 150 à 200 correspondants ? Il est certain
que la vie intellectuelle et affective non seulement des individus
impliqués mais de groupes sociaux de plus en plus étendus
en sera transformée, d'une façon qui n'apparaît
pas encore clairement. Des analyses en profondeur commencent à
être entreprises afin de répondes à ces questions..
C'est
ce qu'évoque par exemple Marc Buchanan dans un article très
récent du NewScientist «The greatest experiment
of all time»(4). L'objectif de cette «grande
expérimentation» serait d'utiliser les multiples traces
et informations que produisent les millions d'utilisateurs des réseaux
et systèmes de communication en ligne pour faire apparaître
des comportements individuels et sociaux qu'il est encore impossible
d'étudier autrement, compte tenu du coût des enquêtes
traditionnelles. Une véritable révolution pourrait
en résulter au profit des sciences sociales et humaines.
En traitant scientifiquement ces nuages de données, des chercheurs
comme A.L. Barabàsi de la Northeastern University de Boston
espèrent faire apparaître des lois mathématiques
décrivant les comportements sociaux, voire même de
les prédire.
Ces
recherches s'intéressent encore à des phénomènes
relativement généraux, tels que la raison du succès
d'un produit musical. Mais en se perfectionnant, il n'est pas exclu
qu'elle conduisent à mieux comprendre la façon dont
les individus eux-mêmes s'interfacent à l'intérieur
de ces réseaux. De la même façon, dans les neurosciences,
l'observation de l'activité manifestée par les grands
faisceaux neuronaux permet aujourd'hui d'envisager une meilleure
compréhension du fonctionnement de petits groupes de neurones,
voire de neurones individuels. On craindra évidemment que
de telles études soient principalement menées à
des fins commerciales et politiques avec pour but de mieux encadrer
les individus et mieux déterminer leurs choix. C'est bien
d'ailleurs ce qui se passe puisque ces recherches semblent intéresser
prioritairement les Business Schools et certains chercheurs travaillant
pour des partis politiques. Les textos et Twitter ont déjà
été utilisés lors des campagnes politiques
pour évaluer sinon influencer l'état de l'opinion.
Mais de l'avis des spécialistes, les travaux en sont encore
à leur tout début et devraient progresser considérablement.
Nonobstant
les risques inhérents à toute nouvelle forme de science,
on peut cependant penser que les études conduites sur ce
que l'on pourrait appeler les traces manifestes laissées
par le fonctionnement du cerveau global de l'humanité soient
poursuivies, si possible sous la responsabilité de chercheurs
universitaires de service public. Elles permettraient, entre autres,
de donner des bases solides aux conjectures de la mémétique,
qui pour le moment encore relèvent plus de la littérature
que de l'observation scientifique. Il n'est pas exclu non plus que,
conjuguées avec les observations menées en IRM et
in vivo sur les aires cérébrales activées
lors de tel ou tel type d'échange, elles fassent apparaître
de nouvelles organisations cérébrales, éventuellement
susceptibles de transmission génétique. Celles-ci
caractériseraient les humains associés dans les vastes
systèmes anthropotechniques résultant du développement
exponentiel des réseaux de communication.
Des
«humains diminués»
Bien
différentes sont les études portant sur les acquisitions
ou les pertes de compétences résultant de la façon
dont les populations se situent au regard des Pouvoirs.
Nul observateur objectif ne peut nier aujourd'hui que de nouvelles
couches de dominants se soient installées sous des formes
très voisines dans les diverses parties du monde, ceci sous
l'influence de la destruction délibérée par
les puissances financières des structures de l'Etat providence
destinées à établir un minimum d'égalité
entre citoyens. Il s'agit ici d'ultra-riches, d'élus politiques
amis et de personnalités d'influence liées dans des
cercles de partage de pouvoir de moins en moins discrets. Ils s'arrangent
pour capter la plus grande partie des valeurs produites par les
activités économiques et intellectuelles.
En
contrepartie se développent des populations de plus en plus
nombreuses d'ultra-pauvres, de moins en moins aptes à partager
les bénéfices des diverses formes de croissance, matérielles
ou immatérielles, que pouvaient faire espérer les
progrès technologiques. Nous avons cité le cas de
Glasgow et de sa banlieue, mais il est inutile de préciser
que ce cas se retrouve à l'identique dans des milliers d'autres
zones géographiques, évidemment aussi en France.
Or des chercheurs évolutionnistes se posent actuellement
la question de savoir si des populations où l'espérance
de vie ne dépasse pas 50 ans, où les déficiences
à la naissance sont multiples, où les invalidités
accablent dès la trentaine la plupart des personnes des deux
sexes, ne sont pas en train d'acquérir des transformations
génétiques qui les mettraient à même
de supporter ces handicaps sans disparaître. De telles évolutions
apparaissent dans la plupart des espèces dont l'environnement
et les ressources se raréfient : diminution de la taille,
natalité modifiée, perte de certaines fonctions, acquisitions
de nouveaux réflexes éventuellement prédateurs
ou auto-prédateurs de survie, etc. N'en serait-il pas de
même chez les humains supportant ce qu'il faudra bien appeler
une entreprise de sous-humanisation provenant de ceux qui veulent
dorénavant s'attribuer toutes les ressources et tous les
pouvoirs ?
Pour
des chercheur tels Daniel Nettle de l'Université de Newcastle
ou Sarah Jones de l'Université du Kent(4), les traits
généralement considérés comme négatifs,
voire asociaux sinon criminels, que l'on reproche aux résidents
en difficulté, jeunes ou moins jeunes, des banlieues urbaines,
se bornent à traduire un processus inconscient d'adaptation
globale à des situations de plus en plus dures, autrement
dit de plus en plus sélectives. C'est ainsi que les femmes
se reproduiraient de plus en plus tôt et avec un nombre croissant
d'enfants, car il s'agit d'un mécanisme propre à tous
les mammifères dont l'environnement se rétrécit
et la durée de vie diminue. De même, si les jeunes
sont de plus en plus agressifs, en fait à la recherche par
n'importe quel moyen des ressources qui ne leur sont plus apportées
par la société, ce ne serait pas en premier lieu sous
l'influence de gangs mais de la nécessité de satisfaire
des besoins de moins en moins bien servis par une organisation sociale
de plus en plus inégalitaire. Les mêmes études
sont en cours, avec les mêmes conclusions, sur les populations
d'afro-américains et de latino-américains en difficulté
outre Atlantique.
Les
chercheurs n'ont pas pour le moment essayé de rechercher
si ces modifications adaptatives se traduisent ou non par des dispositions
biologiques émergentes ou ré-émergentes chez
les personnes concernées. On devine que le sujet pourrait
donner lieu à des exploitations sulfureuses, visant à
traquer pour les éliminer les individus éventuellement
porteurs de modifications génétiques associées
à des comportements déviants sinon criminels. Mais
en bonne logique, il n'y a aucune raison de penser que des modifications
adaptatives génétiquement transmissibles visant à
mieux tirer parti d'un environnement dont les ressources se transforment
ne s'exerceraient qu'à sens unique, c'est-à-dire dans
le «bon» sens moral de l'insertion sociale des individus
dont l'environnement s'enrichit.
Les
recherches que nous évoquons dans cet article, aussi embryonnaires
qu'elles puissent être encore, conduisent en tous cas à
donner une base scientifique améliorée aux programmes
politiques de ceux qui ne voudraient pas se limiter à des
actions purement répressives. Les mouvements politiques d'inspiration
socialiste savent depuis déjà deux siècles,
comme l'avait bien exprimé Victor Hugo, que le crime prend
le plus souvent naissance dans la pauvreté et l'ignorance.
Les Etats européens dits Providence ou protecteurs mis en
place après la seconde guerre mondiale l'avaient compris,
comme nous l'avons souligné ci-dessus. Ils avaient obtenu
des résultats non négligeables, par comparaison avec
ce qui se faisait dans d'autres parties du monde. Ils avaient notamment
réussi jusqu'au début des années 1980 à
diminuer les facteurs de coûts relevant de ce que l'on nomme
les «externalités négatives», coûts
non comptabilisés mais écrasants à terme et
provenant des misères non soulagées.
L'avidité
pour le profit immédiat et personnel marquant les nouvelles
élites européennes est en train de défaire
tout ce travail. Une seule chose reste à espérer:
que les «humains diminués» qui en résulteront
ne se révolteront pas jusqu'à tout détruire.