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25 août
2010
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
Géoingénierie,
imposture ou nécessité ?
Selon
les experts du climat composant l'IPCC, la géoingénierie
rassemble les diverses techniques « visant à
stabiliser le système climatique par une gestion directe
de léquilibre énergétique de la Terre,
de façon à remédier à leffet
de serre renforcé ». Rien que d'innocent
dans ce cas. Rappelons cependant la démarche proposée
par les défenseurs des méthodes dites de géoingénierie.
Ils tiennent pour acquis le fait que le globe va se réchauffer
rapidement dans les prochaines décennies. Ils admettent
également que ce réchauffement aura des conséquences
néfastes pour les écosystèmes et en conséquences
pour les sociétés humaines.
Ils
refusent par contre en général de se poser la
question de savoir si ce réchauffement a ou n'a pas des
causes humaines, tenant notamment à l'utilisation à
trop grande échelle des énergies fossiles. Ceci
pour deux raisons. D'une part parce que selon eux le problème
n'est pas près d'être résolu scientifiquement,
des causes naturelles, telles que des variations dans l'activité
solaire pouvant jouer un rôle aussi important dans l'élévation
des températures que l'augmentation de la teneur en gaz
à effet de serre. D'autre part parce que, même
si les activités humaines jouaient un rôle, elles
ne pourraient pas être modifiées en temps utile
pour abaisser significativement les températures moyennes
dans le demi-siècle à venir. Il faudrait donc
de toutes façons faire appel à des moyens artificiels
de grande ampleur pour réduire l'ensoleillement, favoriser
la dissipation calorique et protéger les écosystèmes
notamment maritimes.
L'imagination
des géoingénieurs potentiels étant sans
limites, les moyens proposés pour «hacking the
Earth» selon l'expression du futurologue Jamais Cascio
sont nombreux: placer ou créer des parasols en haute
atmosphère ou dans l'espace, ensemencer les océans
de produits fertilisants, généraliser les puits
de carbone, voire aussi, selon un projet présenté
sous l'égide de Microsoft au Singularity Summit 2010,
modifier par des techniques d'ingénierie génétique
systématique des milliers d'espèces utiles à
l'homme afin qu'elles puissent s'adapter aux changements prévisibles.
D'ores et déjà la géoingénierie
serait à l'oeuvre. Des associations de défense
de l'environnement dénoncent sous le nom de «chemtrails»
des épandages expérimentaux de produits chimiques
en haute atmosphère réalisés de façon
clandestine par certains gouvernements.
Pour
de nombreux industriels ou fonds d'investissement, il s'agit
là, mieux que le marché encore lent à s'organiser
des énergies vertes et économies d'énergie,
du grand défi industriel du 21e siècle. Les stratèges
y voient une occasion de réaliser des profits considérables,
l'opinion et les gouvernements poussés par la peur des
modifications climatiques étant prêts à
soutenir le détournement vers les industriels de la géoingénierie
des épargnes qui pourraient être investies dans
d'autres types de technologies.
Wall Street à la manoeuvre
Certes, nombre de scientifiques ont depuis longtemps fait valoir
les risques de telles pratiques, tenant à l'ignorance où
l'on se trouve de leur impact réel et de leur dangerosité
potentielle, tenant aussi à l'irréversibilité
de mesures prises à grande échelle. Mais les experts
et les hommes d'affaires qui défendent ces programmes et
rejettent donc l'appel à un élémentaire principe
de précaution estiment que le climat général
de défiance est en train de tourner. Le temps selon eux
serait venu d'entreprendre immédiatement, outre un lobbying
politique de plus en plus insistant, des expériences concrètes
à grande échelle. C'est ainsi que Jamais Cascio
précité a cru pouvoir écrire dans le Wall
Street Journal (sic) qu'il était désormais
temps de refroidir la planète. Quelques temps après,
Barack Obama s'est cependant incliné devant les sénateurs
refusant d'entériner les timides mesures de contrôle
des hausses de températures qu'il proposait. Selon Cascio,
le tabou proscrivant de tels projets est en train de s'effondrer
:
Le
concept de géoingénierie est passé du statut
didée marginale à celui de sujet de débats
intenses dans les coulisses du pouvoir. Nombreux sont ceux qui,
parmi nous, ont suivi ce sujet de très près et sont
passés du statut de sceptiques à celui de partisans.
Des partisans méfiants, mais des partisans tout de même.
( )
" Soyons clairs : la géoingénierie ne résoudra
pas le réchauffement global. Ce nest pas une solution
technique. Elle pourrait savérer très
risquée et amènerait certainement de nombreuses
conséquences imprévues et problématiques.
( ) Mais la géoingénierie pourrait aussi ralentir
la montée des températures, repousser lavènement
de points de non-retour comme la fonte catastrophique des glaces
du pôle et nous donner du temps pour laisser à nos
économies et nos sociétés le temps deffectuer
les transformations nécessaires pour mettre fin au désastre
climatique.
Le discours est particulièrement vicieux, puisque, tout
en dénonçant les risques et rassurant ainsi les
inquiets, il considère désormais comme acquise la
nécessité d'entreprendre les grands travaux de géoingénierie
proposés par les industriels. Il est un peu affligeant
de constater que James Lovelock a récemment fait lui aussi
des propositions en ce sens, considérant que la planète
(Gaïa) n'est plus en état de lutter seule contre les
différentes transformations mortelles que lui ont imposé
les humains. Mais pourquoi les géoingénieurs seraient-ils,
même conseillés par des experts (d'ailleurs rémunérés
par les industriels) mieux capables demain qu'hier d'adopter des
approches susceptibles de protéger des équilibres
géologiques, atmosphériques et biologiques considérés
aujourd'hui comme vitaux.
Assez curieusement ceux qui militent en faveur de ces interventions
appartiennent souvent aux mêmes organismes et clubs qui
nient le réchauffement, que celui-ci soit d'origine humaine
ou dû à des causes naturelles, telles que les variations
périodiques dans l'activité du soleil. S'ils nient
le réchauffement, c'est généralement parce
qu'ils représentent des forces industrielles liées
aux technologies du carbone, qui ne veulent absolument pas perdre
leurs sources actuelles de superprofits. On le voit aujourd'hui
déjà en matière de lutte contre la perte
de la biodiversité liée aux pollutions pétrolières.
Le lobby du pétrole et du gaz est en train de convaincre
les gouvernements directement concernés qu'il faut continuer
les extractions sous-marines profondes, l'environnement « digérant »
très bien, selon l'expression consacrée, les quelques
pollutions susceptibles de survenir. Ainsi à ce jour, selon
eux, le pétrole répandu à la suite de l'explosion
de la plateforme de BP aurait quasiment disparu du golfe du Mexique.
L'anhydride sulfureux
Un des projets de géoingénierie les plus en vogue
consisterait à injecter du dioxyde de soufre ou anhydride
sulfureux SO2 dans la stratosphère. Les défenseurs
de cette idée indiquent que le coût en serait infime
par rapport à celui que représentent les investissements
destinés à réduire les émissions de
CO2. De plus, celles-ci, en cas de succès, pourraient reprendre
comme avant, pour le plus grand profit des industries de l'énergie
fossile.
Un
minimum d'esprit critique montre qu'un tel projet serait en fait
véritablement criminel, car il ferait courir à la
Terre des dangers imparables. D'une part, on ne sait pas exactement
quelles seraient les retombées, immédiatement ou
à terme, d'une telle injection. Le SO2 n'est
pas un gaz inoffensif. Par ailleurs et surtout, dans la mesure
où, en cas de succès même temporaire, les
émissions de CO2 reprendraient de plus belle
du fait de la relance de l'emploi du pétrole en découlant,
l'humanité serait ensuite condamnée à poursuivre
les injections de SO2 indéfiniment, puisque
les arrêter ferait immédiatement remonter les taux
de CO2 bien au-delà des normes considérées
comme ne devant pas être dépassées. Le spectre
d'une atmosphère terrestre devenant aussi acide et irrespirable
que celle existant sur d'autres planètes n'est pas à
exclure.
Plus généralement, il serait scandaleux qu'un groupe
de financiers ou d'industriels prennent la décision de
leur propre chef de modifier l'atmosphère terrestre, qu'il
s'agisse de faire appel au SO2 ou de n'importe quelle
autre des techniques proposées par eux. Il en serait de
même si la décision était prise par un petit
nombre d'Etats, fussent-ils à la tête de vastes territoires.
Or il se trouve que la Russie étudie cette perspective
très sérieusement. Elle pourrait prendre prétexte
des incendies ayant dévasté ses provinces occidentales
pour procéder à des essais de grande ampleur. Un
conseiller du Premier ministre Poutine, un certain Yuri Israël,
a déjà obtenu l'autorisation de réaliser
un épandage d'aérosol à partir d'un hélicoptère.
Aux
Etats-Unis, Bill Gates et Richard Branson soutiennent des projets
analogues. Bill Gates, à travers sa fondation, finance
une firme nommée Intellectual Ventures qui propose le procedé
dit Stratoshield (image) Quant à Branson, il anime plusieurs
projets « commerciaux » destinés
à « combattre le réchauffement »
à travers notamment le site «Carbon War room».
D'avance ils y récusent les protestations prévisibles
des environnementalistes et des authentiques scientifiques du
climat. Le discours y est extrêmement pernicieux. Sous prétexte
d'engager la guerre contre les industries des énergies
fossiles, le site propose des solutions « market driven »
dont ils visent à détenir les capitaux. Or celles-ci
ne pourraient être envisagées sans des études
et des débats sérieux impliquant notamment les grandes
institutions internationales.
Il
est vrai qu'un certain Peter Boyd, membre du Carbon War Room,
défend cet organisme (NewScientist, lettres, 14
aout 2010, p. 30) en expliquant que 50% de son activité
consiste à promouvoir la lutte contre les émissions
de CO2 en utilisant des technologies traditionnelles,
celles-ci pouvant être aussi profitables (market driven)
que des techniques plus hasardeuses. Il rappelle d'ailleurs que
l'homme en brûlant du charbon a fait de la géoingénierie
à grande échelle depuis 1000 ans, sans précautions
particulières. Il admet enfin que les grandes applications
de géoingénierie ne devraient pas être laissées
aux seuls capitalistes, mais soigneusement monitorées par
les gouvernements.
Dans le même temps, lui et ses semblables agitent la peur:
nous risquons de voir le point de non-retour dans la montée
des températures (tipping point, redouté par les
climatologues tel James Hansen), atteint beaucoup plus vite qu'actuellement
prévu. La géoingénierie serait en ce cas
beaucoup plus efficace que les réductions dans la production
de CO2 pour retarder ce tipping point.
Peut-être
sera-ce alors en faveur de tels projets que les milliardaires
américains qui viennent de décider d'affecter à
des fondations la moitié de leurs fortunes, consacreront-ils
leurs économies. Charité bien ordonnée commence
par soi-même.
Pour notre part, à la suite de nos réflexions sur
le rôle des systèmes que nous avons nommés
anthropotechniques dans l'évolution de la vie sur Terre,
nous n'attendons rien de bon des initiatives qui seront prises
par certains de ces systèmes pour contrer les conséquences
destructrices de leurs propres logiques de développement.
Ce développement ne s'arrêtera que lorsque les ressources
qu'ils consomment auront été épuisées.